‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 3)Chapitre 18 sur 68 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Qu'il est très-utile de se demander souvent à soi-même } pourquoi on est entré dans la religion.

Un autre moyen , qui peut nous être d'un très-grand secours pour acquérir la perfec-

(1) Basil, inreg. brev . Inter. 269.

(») Sollicitudine non pigri , spiri'tu ferventes, Domiuo &€rvientes- Rom. 12. n .

(3) Quitimet Dominum , in mandatis ejus volet nirpit. Psat* m. 1.

ESTIME DE LA PERFECTION. I a5

tion , est celui dont se servoit saint BernarcL Havoit, dit l'auteur de sa vie (i -, continuellement dans le cœur , et très-souvent dans la bouche : Bernard, Bernard, qu'es-tu venu faire ici } Saint Arsène s'interrogeoit souvent aussi de la même façon, et souvent rentrant en lui-même , et se demandant compte de ce qu'il faisoit : Arsène , disoit-il, pourquoi as-tu Quitté le monde ? Quelle a été ton intention , en l'abandonnant , et en te retirant dans la religion? n'étoit-cepas de t'y appliquer entièrement à plaire a Dieu , et de ne te soucier en aucune façon d'acquérir l'estime et la bienveillance des hommes ] Travaille donc sérieusement au dessein que tu as eu , et ne te mets point en peine de l'opinion que les tommes auront de toi. Tous les sentimens He gloire et de vanité sont proprement le inonde auquel tu as renoncé; ne souffre point que ton cœur s'y embarque de nouveau ; car il ne te servira de rien que ton corps soit ici dans la religion , si ton cœur, soupirant après l'estime et l'applaudissement des hommes , te remporte à toute heure vers le monde. Voilà de quelle manière ces grands saints s'animoientetsefortifioient eux-mêmes-; et c'est aussi de la même sorte que nous devons nous animer et nous fortifier contre tout ce qu'il peut y avoir de plus fâcheux dans la religion. Quand vous aurez de la

<i Hoc semper in corde , fréquenter etiàm in ore habebat : Bernarde , Bernarde , ad quid venisli ? S«r. I, i- c 4-^ V\u S. Bcrn,

répugnance a obéir a quelque chose, excitezyous vous-mêmes par ces paroles : Pourquoi es-tu entré dans la religion ? Est-ce pour faire ta volonté , ou plutôt , n'est-ce pas pour te soumettre à celle d'autrui ] Pourquoi donc prétends-tu suivre la tienne? Quand vous sentirez que quelqu'un des effets ordinaires de la pauvreté vous fera le plus de peine, encouragez-vous par ces termes : Es-tu venu ici pour chercher tes commodités ] Pour avoir toutes tes aises et ne manquer de rien ? Ne sais-tu pas que tu es venu pour être pauvre , et pour être privé de beaucoup de choses comme un véritable pauvre ] De quoi donc te plains-tu } Quand il vous semblera que l'on ne fait point assez de cas de vous , consolezvous , en vous disant souvent à vous-même : Es-tu venu dans la religion pour être estimé 1 ou plutôt , n'y es-tu pas venu pour être entièrement oublié des hommes , et ne te plus soucier de l'estime et de l'opinion du monde] Pourquoi donc rejettes-tu ce que tu es venu chercher, et pourquoi veux-tu retourner à ce que tu as quitté 1 Ne faire point sa volonté , être pauvre, vivre dans la privation de toutes sortes de commodités, et vouloir être méprisé des hommes ; c'est là être véritablement religieux , c'est la être mort au monde , et vivre tout-a-fait a Dieu.

Songeons donc bien que c'est pour cela que nous sommes entrés dans la religion , et qu'il nous sera fort inutile d'y être , si nous

ne faisons ce que nous y sommes venus faire ; car ce n'est pas le lieu ,, mais la bonne vie qui nous rend saints. Le grand évêqued'Hippone traite très-bien ceci dans un sermon qu'il fait aux religieux qui demeuroient dans le désert. Voila, dit-il (i), que nous sommes dans la solitude; nous sommes dans le désert : le lieu cependant ne fait pas les saints ; mais nos bonnes œuvres sanctifieront le lieu et nous sanctifieront aussi. Ne tous fiez donc pas à la sainteté-du lieu ; on peut pécber par-tout; on peut trouver sa condamnation partout. L'ange , poursuit-il (2) , a péché dans le ciel ; Adam a péché dans le paradis terrestre : et cependant il n'y avoit point de heu qui fût plus saint que ceux-là. Ce n'est donc pas le lieu qui fait les Saints :car si les lieux pouvoient sanctifier ceux qui y demeurent , ni l'homme, ni l'ange ne seroient jamais déchus de leur dignité. Je vous en dis tout autant : ne vous imaginez pas que tout soit fait , et que vous soyez en sûreté , parce que vous êtes religieux; car il ne suffit pas de l'être , si vous ne faites les choses pour lesquelles vous êtes entré dans la religion. Or , vous n'y êtes point entré pour être , ni un grand homme de lettres , ni un excellent prédicateur ; mais

(i) Ecce in solitudine sumus ; in eremo sumus. Locus tamen non facit sanctos, sed operatio bona locuna sanctiûcabit, Ct nos. Aug. ser. 27» ad frai, in erem.

(2) Peccavit enim angélus in cœlo : peccavit Adam in païadiso : et tamen nullus locus sanctior illis erat. Si enim habitatorem loca beare possent, nec homo,nec angélus à dignitate corruissent.

seulement pour être un bon religieux , et pour aspirer sans cesse a la perfection. Il n'importe guère que vous deveniez plus ou moins savant , ou que vous prêchiez avec plus ou moins d'éloquence; mais il importe de tout que vous deveniez un parfait religieux. Que si ce n'est point là ce que nous faisons , que faisons-nous ? Et qu'avons-nous fait jusqu'ici j si ce n'est point là ce que nous avons fait ? A quoi avons-nous pensé , à quoi nous sommes-nous appliqués, si nous n'avons pas vaqué à la seule chose pour laquelle nous sommes venus ici ? Entrez en compte avec vous-même , et demandez-vous souvent: Mon ami, quêtes - vous venu faire ici (i) ? Quel art , quelle profession aurois-je pu choisir , où je ne me fusse rendu habile, depuis que je suis en religion ? J'ai embrassé la profession de religieux, et je n'y sais encore rien. Il y a tant d'années que je vais à l'école delà vertu, et je n'ai pas pu encore en apprendre les premiers élémens : je suis encore à acquérir le premier degré d'humilité. On peut devenir un bon philosophe et un bon théologien en sept ans ; et moi, depuis tant d'années, je n'ai pu encore devenir un bon religieux. Qu'il nous seroit aisé néanmoins de réussir , si nous voulions apporter autant de soin à obtenir les véritables vertus, que nous en prenons à nous former à la connoissance des belles-lettres.

Ci) Amice , ad quid venisti î

Plusieurs, dit saint Bernard, (i) cherchent l'éclat et la vanité de la science, et peu la sainteté de la conscience; mais si l'on se portoit a la recherche de la vertu avec la même ardeur que l'on a pour les sciences profanes, on trouveroit, a l'avantage de la vertu, que l'acquisition en est plus aisée, et la possession plus utile. Cependant, nous ne ferions pas beaucoup , quand nous aurions pour la science de la croix, et pour l'affaire de notre salut , le même empressement et le même soin que nous avons pour les sciences humaines, et pour nous cultiver simplement l'esprit. Saint Dorothée dit a ce propos (2), qu'il faisoit souvent une réûexion qui lui servoit beaucoup : Lorsque j'étudiois dans le monde , dit-il, j'avois pris l'étude tellement à cœur , que je ne pensois à autre chose ; et que plusieurs fois , sans un de mes amis qui prenoit le soin de me faire apprêter a manger , et qui m'appeloit aux heures du repas, je ne me serois pas souvenu de manger. La passion que j'avois d'apprendre alloit même si loin, qu'à table j'avois toujours mon livre ouvert devant moi , étudiant et mangeant en même temps ; et le soir , quand je revenois de classe, j'allumois aussitôt la chandelle , et j'étudiois jusqu'à

(1) Multi quaerunt scientiam , pauci verô conscientiam. Si verô tanto studio et sollicitudine quaereretur conscientia, qaantô quœritur saccularis et vana scientia , et citiùs apprehenderetur, et utilibs retioeretur. Bcrn. de inter. domo. cap% 31. et lib. decont. c. a.

(a) Doroth. Doet. 10.

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minuit. Ensuite , quand j'allois me coucher , jeportois mon livre avec moi dans le lit , et après avoir un peu dormi, je me remettois a lire ; et enfin , j 'a vois l'esprit si rempli de l'étude , et j'y étois tellement absorbé > que je ne prenois plaisir à nulle autre chose. Depuis, lorsque je suis venu dans la religion , j'ai souvent songé , et souvent je me suis dit à moi-même (i) : Si tu as pris tant de peine , et si tu as eu tant de chaleur pour acquérir l'éloquence , quel plus grand soin ne doiVtupoint apporter maintenant à acquérir les véritables vertus \ Cette pensée, ajoute-til , m'a été souvent d'un très-grand secours , et m'a donné de nouvelles forces.

Excitons-nous par la même considération : songeons que nous avons bien plus d'intérêt à être de bons religieux , qu'à être de grands orateurs, et de grands hommes de lettres ; et qu'ainsi toute notre application doit aller à voir comment nous pourrons acquérir la science de Dieu , puisque c'est la principale , ou , pour mieux dire , l'unique affaire que nous ayons. Tant que le fils de Dieu a été parmi les hommes , il n'en a point eu d'autre que celle de nous aimer , et de procurer notre plus grand avantage , aux dépens même de son sang et de sa vie : sera-ce une grande chose , lorsqu'en récompense nous

(1) Si tentas labor, tantusque ferror fuit tîbi in adipiscendà eloquentiâ , quantô major tibi nùnc adbibenda est cura , ut veras virtutes acquirere valeas. Et in hâc re non modicas rires accepi.

ESTIME DE LA PERFECTION. l3l

ferons notre capital de l'aimer, de le servir, et de procurer toujours sa plus grande gloire? C'est pourquoi relevez vos mains abattues , et fortifiez vos genoux tremblans (i). Hàtons-nous d'entrer dans ce lieu de repos (2) , et ne nous arrêtons point , que nous ne soyons parvenus jusqu'à Horeb , la montagne de Dieu (3), c'est-à-dire, jusqu'au combledelaperfectionetde la gloire. Comme un voyageur qui a dormi bien tard le matin , fait ensuite toute la diligence possible pour réparer le temps perdu , et se presse toujours de marcher , jusqu'à ce qu'il ait rejoint ses camarades qui vont devant ; de même nous devons nous hâter, et courir sans cesse , pour réparer le temps que nous avons laissé perdre par notre paresse, et nous devons avoir a tout moment dans l'esprit: Mes compagnons, mes frères sont déjà bien loin ; je suis demeuré seul derrière ; et cependant j'avois con> mencé le voyage le premier, puisque j'étois entré avant eux dans la religion. Que ce seroit un grand bien , si nous avions tant de douleur du temps que nous avons perdu jusqu'ici , que cela pût nous exciter à courir toujours dorénavant sans relâche.

Denis le Chartreux (4) raconte une histoire , qui est tirée de la vie des Pères , et dit ,

(1) Pr opter quod remissas manus, et soluta genua erigite. ileb. 12. la.

(5) Festinemus ingredi in illam requiem. Beb. 4» »*■

(3) Usquè ad montem Dei Horeb. 3. Reg. 10. 8.

(4) Dion. cart. art. "5o.de quatuor noviss. et in vitis Pat9 p. a. §. io3.

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qu'une femme voyant que son fils vouloit entrer en religion, fit tous les efforts imaginables pour le détourner de ce bon dessein , et lui remit devant les veux tout ce qui l'en pouvoit empêcber;mais que ce jeune homme demeurant ferme dans la sainterésolution qu'il avoit prise, n'opposoit jamais a tout ce qu'elle pouyoit lui dire, que ces seules paroles : Je 'veux sauver mon ame ( i). Enfin , comme elle vit qu'elle ne pouvoit rien gagner sur lui, et qu'il ne serendoit nia ses raisons , ni a ses importunités, elle lui laissa la liberté de faire ce qu'il lui plaïroit, et il prit l'habit de religieux. Mais se première ferveur se ralentit bientôt après, et il commença à vivre avec une telle nonchalance, qu'on ne voyoit en lui aucune marque de ce zèle ardent qu'il avoit auparavant pour les choses du ciel. A quelques jours de la , sa mère vint a mourir , et dans le même temps il tomba en une grande maladie , dans laquelle ayant eu une fois un long évanouissement, il fut ravi en esprit devant le tribunal de Dieu, et y vit sa mère , qui , avec plusieurs autres, attendoit la sentence de sa condamnation. La mère tournant les yeux sur son fils , et voyant qu'il étoit pareillement du nombre de ceux qui dévoient être condamnés : Hé quoi! mon fils, lui dit-elle , où sont ces paroles que vous me répétiez si souvent : Je 'veux sauver mon ame i N'est-ce donc que pour la perdre que vous êtes entré en reli-

(*) Salvare volo aniraam meam.

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gion ? Ces reproches le couvrirent de tant de confusion , qu'il ne sut jamais quoi lui répondre. Il revint ensuite de son évanouissement; et Dieu ayant permis qu'il échappât de cette maladie , il se mit a considérer que la vision qu'il avoit eue, étoit sans doute un avertissement de Dieu , et il changea de telle sorte > qu'il ne faisoit autre chose que pleurer le passé, et s'exercer en des pénitences continuelles* Beaucoup de gens essayoient de l'obliger a se modérer un peu , et à se relâcher quelque peu de ses austérités et de ses mortifications , de peur qu'il ne ruinât sa santé , mais rejetant tous les conseils qu'on lui donnoit sur cela ■: Si je n'ai pu , disoit-il , soutenir les reproches de ma mère , comment pourrai- je soutenir ceux de Jésus-Christ et de ses anges , au jour terrible du Jugement ?

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