‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 3)Chapitre 19 sur 68 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

De quelques autres moyens qui peuvent beaucoup servir pour avancer dans la vertu j et pour acquérir la perfection.

Soyez parfaits , comme votre père céleste est parfait , dit le Sauveur , en cet admirable sermon qu'il fit sur la montagne (i). Si les hommes , dit saint Cyprien , dans le discours

(i) Estote perfecti, sicut et pater vester cœlestia perfectn* est. Matih. 5. 48.

i34 i>ART- *• TRAIT1È *• CHAP- xvrqu'il fit sur ces paroles (i) , ont une extrême satisfaction d'avoir des enfans qui leur ressemblent , et si un père n'est jamais plus ravi, que lorsque tous les traits de son fils ont un entier rapport aux siens ; combien plus grande doit être la joie du Père éternel , lorsque nous avons une naissance spirituelle si heureuse, que par toutes nos manières on reconnoît aussitôt que nous sommes effectivement ses enfans ? Quelle palme de justice, quelle couronne de gloire, d'être tel que Dieu ne puisse pas dire de vous : JJai nourri et élevé des enfans , et ils mont méprisé? Mais , qu'au contraire , toutes vos œuvres retournent a la gloire de votre Père céleste : car c'est la véritablement sa gloire d'avoir des enfans qui lui ressemblent de telle sorte , que par eux il vienne a être honoré , connu et glorifié.

Mais comment nous pourrons-nous rendre semblables à notre Père céleste ? Saint Augustin nous l'apprend en ces mots (2) : Songeons que nous serons d'autant plus semblables à Dieu , que nous deviendrons plus justes par notre union avec lui. Plus nous serons saints et parfaits , plus nous aurons

(1) Cypr. serm. 2. de cclo et livore. Si hominibus laetum est, et glnriosum filios habere consimiles, et tùnc magis générasse delectat , si ad patrem lineamentis paribus soboles successive respondeat ; quantô magis in Deo pâtre lcetitia est, cùm quis sic spiritualiter nascitur , ut actionibus ejus et Iaudibus divina generositas praedicetur ! Qure justitiae palma est , quae corona , esse te talem de quo Deus non dicat : Filios enutrivi et exaltavi; ipsi autem spreverunt me. h. 1. 1.

(2) Cogitemus nos tantô similiores Deo , quantô esse poterimus ejus participatione justiores. Aug. ep, S5. ad Consent.

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de ressemblance avec notre Père céleste , et c'est pour ce sujet que Jésus-Christ désire tant notre perfection et notresainteté,et qu'il nous la recommande si souvent, tantôt parlant luimême en saint Matthieu , au passage que nous avons cité ; tantôt s'énonçant parla bouche de saint Paul en ces termes : Ce que Dieu 'veut de vous ^ c'est que vous soyez sanctifiés (i) ; et tantôt nous disant parle prince des Apôtres : Vous serez saints ', parce que je suis saint (2). C'est une grande consolation pour les pères et pour les mères d'avoir des enfans sages, et le Saint-Esprit nous dit par Salomon, qu' Un enfant sage fait toute la joie de son père ; mais que celui qui est insensé , fait toute la tristesse de sa mère (3). Quand ce ne seroit donc que pour plaire a Dieu , de qui le contentement , l'honneur et la gloire doivent être toujours le principal motif de toutes nos actions , nous devons aspirer à la perfection : mais afin qu'y étant excités par plusieurs raisons, nous nous portions davantage a l'embrasser , nous proposerons encore d'autres moyens qui pourront beaucoup servir a nous la faire acquérir.

La raison pour laquelle l'Ecriture-Sainte nous appelle si souvent enfans de r Dieu, soit par la bouche des prophètes qui répè-

(1) H*c est enini voluntas Dei , sanetificatio vestra. 1. Thess. 4* 3.

(2) Sancti eritis , quoniàm ego sanctus sum. I. Pet. 16.

(3) Films sapiens laetificat patrem ; filius verô stultus mœstitia est ma tris suse. Prov. 10. 1.

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tent tant de fois ces paroles : Je serai votre père , et vous serez mes en fans; soit dans saint Paul, lorsqu'il nous recommande d'être imitateurs de Dieu , comme ses très-chers en fans (i); soit dans saint Jean , quand il nous dit : f^oyez quel amour le Père céleste a eu pour nous , de vouloir quon nous appelle , et que nous soyons effectivement enjans de J9/e^(2);etenfin en plusieurs autres endroits. La raison , dis-je , pourlaquellela même chose nous est réitérée si souvent dans l'Ecriture , c'est , dit saint Augustin (3) , afin que voyant la dignité et l'excellence de notre origine, nous concevions une plus haute estime de nous , et que nous apportions par conséquent plus de soin à ne rien faire qui soit indigne de la grandeur de notre naissance. On conserve soigneusement , dit ce Père , un habit riche etsuperbe , etTon prend extrêmement garde qu'il ne s'y fasse aucune tache : on a encore une attention plus particulière a garder les pierres précieuses , et d'autres choses de grand prix. Ainsi, lorsque l'Ecriture nous parle de notre dignité , lorsqu'elle nous remet si souvent devant les yeux que nous sommes enfans de Dieu , et que Dieu luimême est notre père , c'est afin que nous apportions une très-grande précaution pour nous conserver purs et sans tache; que nous

(i) Estote imitatores Dei , sicut fîlii charissimi. Ephes. 5. i> (al Videte qualem charitatem dédit nobis pater , ut filij Dei nomioemur , et simus. 1. Joan. 5. i.

(3) Aug, in ep. ajo. e. 19,

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agissions en toutes choses , selon que nous y oblige le caractère d'enfans de Dieu , et que nous ne de'géne'rions jamais des sentimens élevés que cette qualité nous doit donner. La pensée de saint Léon pape s'accorde fort bien avec ceci , quandil dit(i ) : Reconnoissez, chrétien , quelle est votre dignité; et après avoir été fait participant de la nature divine, ne vouslaissezpas retomber dans votre ancienne bassesse , en vous attachant trop aux choses du monde. Souvenez-vous quel est le chef, et qu el est le corps dont vous êtes membre. Saint Paul représenta aussi autrefois la même chose aux Athéniens , en leur disant : Car nous descendons de Dieu : et puisque c'est de lui que nous tirons notre origine (2) , et par-là , il vouloit les encourager à prendre des sentimens dignes de leur extraction. Maintenant pour faire une application plus particulière de tout ceci , et de la comparaison de l'habit allégué par saint Augustin : de même que la moindre tache fait un très-vilain effet sur un habit riche ; que plus l'étoffe est belle , plus aussi la tache paroi t ; et que se remarquant facilement sur de la toile d'or ou d'argent , a peine se voit-elle sur la bure ; de même la tache d'un péché véniel, et quelquefois d'un

(1) Agnosce , ô christiane , dignitatem tuam , et divince condors factus natura? , noli in vetercm vilitateui degcueri conversationc redire. Mémento cujus capitis , et cujus coç^ poris sis raembrum. S. Lco pap. senv. i de Nat. Dotn.

(a) Ipsius enirn et genussumus. Geuusergù cùm siinus Dei. Actt 17, 33. 29.

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péché mortel ne s'aperçoit pas dans les gens du monde, ou est presque comptée pour rien, tant la corruption y est générale ; mais dans les religieux , qui sont les enfans bien-aimés de Dieu , la moindre tache , la moindre imperfection est tout-à-fait considérable. Une immodestie , un murmure très-léger, une parole d'impatience et de colère, est une grande offense et un grand sujet de scandale parmi nous ; entre les séculiers, on en fait si peu de cas, que même le plus souvent on n'y fait nulle attention. Ce n'est rien que d'avoir de la poussière aux pieds ; mais pour peu qu'il en entre dans la prunelle de l'œil , on souffre beaucoup. Les gens du monde sont comme les pieds du corps mystique de l'Eglise , et les religieux en sont comme les jeux , de sorte que la moindre faute qu'un religieux commet, étant très-importante , parce qu'elle fait un bien plus mauvais effet en lui qu'en un autre , il est par conséquent bien plus obligé qu'un autre de prendre toujours soigneusement garde a lui.

Une autre chose, que nous avons déjà touchée dans un des chapitres précédens , nous servira encore pour nous exciter à la perfection; c'est qu'il faut que nous son-? gions à toute heure , que nous avons encore beaucoup de chemin à faire, et que jusqu'ici nous n'avonspresque point avancé. Ce même moyen nous est pareillement insinué par ces paroles du Sauveur : Soyez parfait

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comme 'votre Père céleste est parfait.

Car dans quel sens pensons-nous qu'il nous dise ceci ? Est-ce que nous pouvons jamais approcher de la perfecti on de notre Père céleste? Est-ce que l homme peut être juste en comparaison de Dieu (i) ? Non , sans doute ; et à quelque degré de perfection que nous puissions jamais parvenir , il y aura toujours une distance infinie entre la sienne et la nôtre. Mais Jésus-Christ nous dit , que nous soyons parfaits comme notre Père céleste est parfait , pour nous donner à entendre que dans la carrière de la vertu , il n'y a point de bornes ; que cela étant , nous ne devons jamais nous contenter de ce que nous avons fait , et qu'il faut travailler continuellement à acquérir ce qui nous manque. Les Saints disent ordinairement , et avec beaucoup de raison, que la marque la plus certaine qu'un homme est encore très-éloigné de la perfection , c'est qu'il croit qu'il y est déjà arrivé : car dans le chemin de la vie spirituelle , plus on va en avant , plus on s'aperçoit que l'on a encore peu avancé. Saint Bonaventure dit (2) , que plus on monte vers le haut d'une montagne, plus on découvre de pays ; et qu'ainsi , lorsqu'on monte à la montagne de la perfection , plus on approche du sommet , plus on découvre l'étendue de la vertu. Quand on re-

(1) Numquid honio comparatione Dei justificabitur? Job.

(2) Bonav. lom. 2. Opusc. L 2. de prof '. Rcl. c. 21.

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garde de loin une montagne fort élevée , il semble qu'elle soit si près du ciel , que de là on y pourroit toucher avec la main ; et lorsqu'après avoir beaucoup marché , on arrive enfin a la cime , on trouve qu'elle en est encore infiniment éloignée. Il en est de même de ceux qui , marchant dans le chemin de la perfection , s'élèvent incessamment à la connoissance et à l'amour de Dieu. Saint Cyprien, expliquant ces paroles du Psalmiste : L'homme s'élèvera jusqu'à la plus grande élévation quil puisse y a^oir dans un cœur , et Dieu s'élèvera toujours de plus en plus (i ) , dit que plus on monte par degrés à la connoissance de Dieu , plus il nous paroît élevé au-dessus de nous. Quelque connoissance que vous ayez de Dieu , quelque amour dont vous brûliez pour lui , il y a toujours une infinité de degrés au-dessus de la connoissance et de l'amour que vous avez» Enfin il y a toujours à monter dans le chemin qui conduit à la perfection : celui qui croit y être déjà arrivé , en est encore très-éloigné , et c'est pour cela qu'il lui semble qu'il pourra toucher le ciel avec sa main.

Ceci pourra encore se comprendre facilement par l'expérience que l'on a dans les sciences humaines , que plus on sait , plus on s'aperçoit qu'il reste encore de choses à savoir. C'est pourquoi le pins snge des phi-

(\) Cypr. de oper Christl ad Ccrnct. pap. in prologo. Accède! bomo ad cor altum , et exaltabihnr D<?us. Ps. 63. 7.

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losophes disoit (i) : Tout ce que je sais , c'est que je ne sais rien ; et un très-excellent musicien avoit aussi coutume de dire avec chagrin, qu'il ne sa voit rien dans la musique, parce qu'il y découvrait des choses d'une si vaste étendue , qu'il vojoit bien que jamais il ne pourroit parvenir a s'y rendre parfait. Les ignorans , au contraire , comme ils ne voient pas ce qui leur manqne , et combien il y a de choses à savoir, s'imaginent aisément qu'ils savent beaucoup. Il en est de même dans la science de Dieu : ceux qui y sont les plus consommés , connoissent bien qu'ils ont encore loin à aller pour parvenir a la perfection. C'est pourquoi , plus un homme profite en cette science, plus il devient humble; tant parce qu'a proportion qu'il fait des progrès dans les autres vertus , il en fait aussi dans l'humilité,et dans la connoissance et le mépris de lui-même, qui sont des choses inséparables l'une dcl'autre ; que parce qu'à mesure qu'il vient à connoître mieux la bonté et la majesté de Dieu , il vient aussi à mieux s'apercevoir de ce qui lui manque , et a mieux connoître sa misère et son néant. Un abîme attire un autre abîme {2) , dit le Prophète royal : l'abîme de la connoissance de Dieu , de sa bonté et de sa grandeur infinie, nous découvre l'abîme et la profondeur de notre misère : et c'est à ces rayons de la lumière

f 1) Sccr, réf. Lacrt. in ejus vitâ.

(3) Abyjsus abyssum invocat. A«a/, II. 8.

divine , que nous voyons tous les atomes de nos imperfections ; et combien il nous manque de choses pour nous rendre parfaits. Mais pour celui qui est encore nouveau dans les exercices de la vertu , comme il ignore combien il faut de choses pour l'acquérir , il se figure aussi quelquefois que déjà il la possède dans le souverain degré. Il arrive assez souvent qu'un homme qui n'a nulle intelligence dans la peinture , voit un tableau , le trouve admirable et sans aucun défaut : mais si un excellent peintre vient a jeter les jeux dessus, et l'observe attentivement , il y remarquera une infinité de fautes. Il en est de même en matière de spiritualité : celui qui ne sait pas l'art de la connoissance de soi-même , ne sauront voir les fautes qu'il y a dans le tableau de son ame : un autre qui sera habile dans cette science , les apercevra du premier coup.

Que tout ceci serve a augmenter chaque jour en nous le désir d'acquérir ce qui nous manque : Car ceux-là sont heureux qui ont faim et soif de la justice ; c'est-à-dire, comme l'explique saint Jérôme (i), ceux qui ne se croient jamais assez parfaits , et qui travaillent toujours à le devenir davantage. C'est ainsi qu'en usoit David , lorsqu'il disoit à Dieu : Lai;ez-nioi toujours de plus en plus de mon iniquité } et purifiez-moi de mon péché (2). Il ne me suffit pas , Seigneur ',

(i) Hieron. in hune loc . Beati qui esuriunt et sitiunt justitiam. Malih. 5. 6.

(i) Amplius lava me ab iniquitate mcâ , et à peccato mec munda me. Psal. 5o 4.

d'être arrosé ; il ne me suffît pas d'une pureté , et d'une blancheur ordinaire ; mais je voudrois que vous me lavassiez de telle sorte y que je devinsse plus blanc que la neige (i). Ecrions-nous delà même manière à Dieu : Lavez-moi , Seigneur , toujours de plus en plus. Donnez-moi encore plus d'humilité , plus de patience , plus de charité , plus de mortification, et une résignation plus absolue à toutes vos volontés.

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