‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 3)Chapitre 20 sur 68 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

De la persévérance que nous devons avoir dans la vertu.

Saint Augustin (2) sur ces paroles de l'Apôtre : Nul ne sera couronné , s'il na lè~ gitimement combattu , dit , que combattre légitimement , c'est combattre avec persévérance jusqu'à la fin , et que ce n'est que de cette sorte que l'on mérite la couronne : il rapporte sur cela cette sentence, qui est aussi de saint Jérôme (3), que plusieurs commencent , et peu achèvent. Nous en avons un grand exemple dans les Israélites. L'Ecriture-Sainte marque qu'ils sortirent plus de six cents mille d'Egypte , sans compter les

(1) Lavabis me , et super nivem dealbabor. Psal. 5o. 9. ,

(2) Aug.serm. 8 ad frat. in exemosup. illud. Non coronabitur , nisi qui légitimé certaverit. 2. ad Tim. 2. 5.

(3) Coepisse multorum est, ad culmen pervenisse , paucorum. Uier. I. 1. cant. Jovin. et num. 1. 46. et e. i4« 5o.

ï44 pART- L traité *« cHAp« xm.

femmes et les enfans : et toutefois d'un si grand nombre , il n'y en eut que deux qui entrèrent dans la terre promise. Ce n'est donc pas, ajoute-t-il (i) , une grande affaire que de commencer , mais le tout est d'achever , et c'est en cela seul que consiste la perfection, Saint Ephrem fait une comparaison sur ce sujet , et dit (2) , que comme lorsqu'on bâtit une maison , la difficulté n'est pas d'en faire les fondations , mais de l'élever jusqu'à la hauteur qu'elle doit avoir ; et que plus le bâtiment s'avance et s'élève , plus le travail et la dépense augmentent : aussi dans l'édifice spirituel , ce qu'il y a de plus pénible, ce n'est pas d'en jeter les fondemens , c'est de le conduire jusqu'à sa dernière perfection. Il nous servira de peu d'avoir bien commencé , si nous n'achevons de même. Dans les chrétiens , dit saint Jérôme (^3), on ne considère point les commencemens , on ne regarde que la fin. Paul commença mal , et acheva bien; Judas commença bien, et acheva mal. Que lui servit-il d'avoir été apôtre de Jésus-Christ 1 Que lui servit-il d'avoir fait des miracles? et que vous servira-t-il aussi d'avoir eu de bons commencemens , s'ils sont démentis par une fin malheureuse ? Ce n'est

(1) Non est îgitur magnum inchoare quod bonum est , sed consumm3Tc, hoc solum perfectum est. Au°. loc. sup cit.

(2) S. Eph. cxhort.ep. ad pie latent.

(3) Non quaeruntur in christianis initia . sed finis. Paulua malè coepit , sed benè finivit. Jnd.-e laudanftir exordia , sed finis proditione damnatur. Hier. ep. ad Furiam vid.

qu'a la seule persévérance que la couronne est promise : Celui qui persévérera jusqu'à la fin , dit le Fils de Dieu , sera sauvé (i). Jacob vit le Seigneur au bout de l'échelle et non pas au commencement, ni au milieu, pour nous donner à entendre , dit saint Je* rôme , que ce n'est pas assez de bien commencer, et de bien continuer quelque temps, si nous ne persévérons de la même sorte jusau bout. Que sert-il, dit saint Bernard (2), e suivre Jésus-Christ , si enfin on ne l'atteint ? C'est pourquoi saint Paul disoit : Courez de sorte que vous remportiez le prix. Que votre course , chrétien , et votre avancement n'aient point d'autres bornes que celles que le Sauveur lui-même s'est prescrites. // s'est rendu obéissant jusqu'à la mort. Vous avez donc beau courir ; si vous ne courez jusqu'au dernier moment de votre vie , vous ne remporterez jamais le prix.

Le Fils de Dieu nous en avertit particulièrement , quand il nous déclare que Quiconque met la main à la charrue , et regarde derrière lui , n'est pas propre au royaume

(1) Qui perseveraverit usque in fînem, hic salvus erit. Matth 4. i3.

(2) Quid ptodest Christum sequi, si non contiogat consequi? ldeô l'aulus aiebat : Sic currite ut comprehendatis. Ibi tu, Christiane, fige tui cursus profectûsque roetam , ubi Christus pc-$uit suam. Fact s est, inquit obediens usque ad mortem. Quantum libet ergô cucurreris , si usque ad morten) non perveneris, braviuni non appréhendes. Bern. ep. i5. ad Ab. Garin.

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de Dieu(i)\ et que d'ailleurs il dit : Souvenez-vous de la femme de Loth. Que fit-elle ? Dieu Tavoit tirée hors de Sodôme , pour la délivrer de l' embrasement ; elle s'arrêta en chemin , regarda derrière elle ; et au lieu même où elle avoit tourné la tête , elle fut changée en une statue de sel. A oulez-vous savoir ce que cela signifie , dit saint Augustin (2). Le sel assaisonne et conserve les choses : et Jésus-Christ veut que nous nous souvenions de la femme de Loth, afin que faisant réflexion sur ce qui kii arriva , nous nous conservions avec le sel que son changement nous fournit; c'est-a-dire, que prenant exemple sur sa punition , nous persévérions dans le bon chemin où nous sommes entrés , sans nous arrêter et sans regarder derrière nous , de peur que nous ne soyons pareillement convertis en des statues , dont ceux qiti auront vunotre mc'tamorphoseviendront a tirer du sel pour leur propre conservation. Combien y en a-t-il aujourd'hui qui ne nous serventque de statues de sel en cette même manière ? Combien y en a-t-il dont la chute peut nous être d'une grande instruction et d'une grande utilité pour notre salut? Soyons donc sages aux dépens d'autrui , et tâchons de ne rien faire par où personne puisse le devenir aux nôtres.

(1) Ncmo mittens nianum suani ad aratrum , et respiciens retrô, aptus est regno Dei. Luc. 9.61.

(2) Vovete et redclite Aug. sup. illud. P$. ^5 ia.

Saint Augustin (i) et saint Jérôme (2) ajoutent , que c'est faire des monstres et des chimères que de bien commencer et d'achever mal ; que c'est comme si un peintre , après avoir peint la tête d'un homme , y joignoit le cou d'un cheval. Saint Paul écrivant aux Galates, les reprend sévèrement de cette conduite : Votre folie est-elle si grande , ditil, qu ayant commencé par V esprit, vous acheviez par la chair ? Insensés que vous êtes y qui vous a ensorcelés , jusquà vous rendre rebelles à la vérité (3) }

Mais afin que nous puissions obtenir de Dieu la grâce de persévérer, il faut que nous tâchions de bâtir sur un bon fondement de vertu et de mortification : car si les fondemens sont foibles , l'édifice se démentira aisément et tombera bientôt par terre. Les fruits où les vers se sont mis , ne mûrissent point et tombent bientôt de l'arbre ; mais ceux qui sont sains et entiers, y demeurent jusqu'à ce qu'ils viennent a une maturité parfaite. De même , si votre vertu n'est solide ; si vous n'avez le cœur entièrement rempli de Dieu ; si vous y nourrissez quelque ver de présomption , d'orgueil , d'impatience , ou de quelqu'autre passion déréglée ; ce ver vous rongera le

(1) Aug. serm. 8. adfrat. in ercm.

(a) Cura eniin sic agitur humano capiti cervicem pictor equinam jungit. Hier, super illud. Quiperseverarerit usqueio Cnem , hic salvus erit. Matth. 24. i3.

(3) Sicstulti estis, ut cùm spiritu cœperitis , nùnc carne consummemioi ? Iusensati Galatae , quis vos fascinavit non obedire *eritati ? Gall. 3 3. et ibid. fi.

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cœur peu à peu , en tirera tout ce qu'il y a de meilleur suc et de meilleure substance ; et enfin , pour parler plus clairement , vous serez en grand danger de ne pas persévérer. C'est pourquoi il est très-important de s'affermir et de se fortifier le cœur par la grâce (i) , et d'y jeter de bonne heure de solides fondemens des véritables vertus.

Albert-le-Grand (2) expliquant de quelle sorte on doit s'établir dans la vertu pour y pouvoir persévérer, dit qu'un véritable chrétien doit y être tellement fondé, et l'avoir tellement enracinée dans le cœur , qu'il soit toujours en son pouvoir de la pratiquer , sans dépendre en aucune façon de tout ce que les autres gens peuvent ou faire ou dire. Il y en a quelques-uns qui paroissent avoir un esprit de paix et d'humilité , tant qu'il ne se présente aucune occasion qui puisse les troubler , et que toutes choses leur réussissent a souhait : mais a la moindre rencontre, cette tranquillité sedissipe; ils prennent feu, et découvrent ce qu'ils sont. Ceux-là, dit-il , n^ont point la vertu de paix et d'humilité en eux-mêmes , mais seulement en autrui. C'est une vertu qui appartient aux autres et non pas à nous , puisqu'il est en leur pouvoir de vous l'ôter , ou de vous la laisser quand il leur plaît : cependant , c'est de votre propre fonds et non pas de celui d'autrui que vous

(1) Optimum est cnira gralià stabilire cor. Heb. i?.g.

(2) Alb. Mag. in Enchyr, de verts perfectisque viriutibut. c. i3.

ESTIME DE LA PERFECTION. ify

devez être vertueux ; c'est d'un fonds qui soit toujours en votre disposition , et qui ne dépende jamais de personne. On fait une comparaison très-juste de ces gens-ci à un amas d'eau croupie , qui n'envoie aucune mauvaise odeur , tant que l'on n'y touche point, mais dont !a puanteur est insupportable, sitôt qu'on vient à la remuer. Il en est de même d'eux ; tant qu'on ne les inquiète sur rien et qu'on les laisse dans une profonde paix , c'est une eau dormante qui n'incommode personne ; mais pour peu qu'on les agite et qu'on les trouble , il s'en élève des vapeurs malignes de scandale et de mauvais exemple pour le prochain. Touchez les montagnes , dit le Psalmiste , et elles fumeront ( i ).

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