CHAPITRE PREMIER
Que notre avancement et notre perfection consistent a bien faire nos actions ordinaires.
Faites bien ce qui est bien (i), dit le Seigneur à son peuple , dans le Deutéronome. Ce n'est pas assez pour notre avancement et pour notre perfection , de faire les choses , il faut les bien faire ; de même que ce n'est pas assez d'être religieux , il faut être bon religieux. Saint Jérôme sachant que saint Paulin le louoit extrêmement de ce qu'il clemeuroit dans les lieux où Jésus-Christ avoit opéré les mystères de notre rédeuiption, lui écrivit (2) : Que ce netoit pas un sujet de louange de demeurer dans Jérusalem ; mais que c'en étoit un de bien vivre dans Jérusalem : et cela est passé depuis en proverbe
(1) Juste quôd justum est persequeris. Deut. 16.20.
(2) Non Jerosolymis fuisse , sed Jerosolymis benè vixisse laudandum est. Hier. ep. ad Paul, de inst. Monach,
parmi les religieux , pour les avertir qu'il ne leur suffit pas pour leur salut de vivre dans un monastère, et que ce n'est pas le lieu , non plus que l'habit , qui fait le véritable religieux ; mais que c'est la pureté' et la sainteté de la vie. De sorte que le point de l'affaire ne consiste pas a être religieux , mais à être bon religieux ; ni a faire les exercices de la religion , mais à les bien faire. // a bien fait toutes choses (i), disoient les peuples en parlant de Je'sus-Cbrist ; et c'est justement en ce bien-Vd , que tout notre bien consiste.
Il est constant que l'état bon ou mauvais de notre ame dépend de nos bonnes ou de nos mauvaises actions , parce que nous serons tels que seront nos œuvres , et qu'enfin ce sont elles qui découvrent ce que nous sommes. L'arbre se connoîtpar le fruit , et saint Augustin dit (2) : Que l'homme est l'arbre , que les oeuvres en sont le fruit ; qu'ainsi par le fruit des œuvres on voit bientôt ce que chacun est. C'est pourquoi le Sauveur , parlant des hypocrites et des faux prophètes : Vous les connottrez , dit - il , par leurs fruits (3) ; et au contraire . parlant de luimême : Les œuvres , dit-il, que je fais au nom de won père , rendent témoignage de moi : et si vous ne voulez pas me croire , croyez du moins a mes centres : elles vous
(1) Tenè omnia fecit. Marc. -. ij.
(a} 4mg.ee scrm. Dent, in monte sccund. Matlh. lib. 2.
cap. 5S.
(3) AfYuctibus eorum coenoscelis ec;-. Matth, 7. 16.
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diront qui je suis (i). Mais les actions ne disent pas seulement ce que l'on est en cette vie , elle prédisent aussi ce que Ton doit être en Vautre , et telles qu'elles auront été en celle-ci , tels nous serons en l'autre pour jamais ; car Dieu récompensera chacun selon ses œuvres , comme la sainte Ecriture nous Tapprend en divers lieux de l'ancien et du nouveau Testament. Seigneur, dit lePsalmiste, vous rendrez à chacun selon ses œuvres (2). Et saint Paul , écrivant aux Galates : Ce que l'homme , dit-il , aura semé pendant m vie ; il le moissonnera après sa mort (3). Mais venons au détail des choses , et voyons quelles sont les actions desquelles tout notre bien , et tout notre avancement et toute notre perfection dépendent. Je dis que :e sont les actions les plus ordinaires , et :rue nous faisons tous les jours. C'est à bien taire l'oraison que nous avons accoutumé de ?aire ; a bien faire notre examen ordinaire ; à entendre , ou à célébrer la messe avec le res- )ect que nous devons ; à dire notre office et nos prières avec attention et avec ferveur ; à nous exercer continuellement dans la pénitence et dans la mortification ; à nous bien acquitter de notre charge et de tout ce que l'obéissance nous impose ; enfin, c'est à bien
(1) Opcra qnae ego Facia in nomine patris mei , haec testimoniura perhibent de me ■■• Et si mihi non vultis credere , opcribus crédite. Joan. îo. 25 et 5S.
(2) Quia tu reddes unicuique juxtà opéra sua. PsaL 61. i3.
(3) Quae seruinaveril !omo , li^c et metet. Gai. G. 8.
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faire les clioses qui nous sont les plus fréquentes et les plus familières dans la vie, que consistent notre avancement et notre perfection. Nous serons parfaits, si nous les faisons parfaitement bien ; nous serons imparfaits , si nous les faisons imparfaitement : voilà proprement tout ce qui met de la différence entre un parfait religieux et celui qui ne l'est pas. Car elle ne vient point de ce que l'un fait plus de choses que l'autre , mais seulement de ce qu'il les fait mieux ; et a proportion de la manière dont chacun les fera , chacun sera infailliblement plus ou moins parfait.
Le Fils de Dieu , dans la parabole du semeur , nous dit (i) : que le grain qui fut semé en bonne terre , en un endroit rendit le trentième ; en un autre le soixantième ; et en un autre rapporta jusqu'au centuple. Et par-là , disent les Saints , le Sauveur nous a marqué les trois degrés de ceux qui servent Dieu ; c'est-à-dire , ceux qui commencent , ceux qui sont dans le progrès , et ceux qui sont enfin arrivés au comble de la perfection. Nous semons tous le même grain , parce que nous faisons tous les mêmes choses , et gardons la même règle : nous avons tous les mêmes heures pour l'oraison et pour l'examen , et depuis le matin jusqu'au soir, nous sommes tous occupés à ce qui nous est prescrit par l'obéissance. [Mais avec tout cela , combien y a-t-il à dire d'homme à homme } Quelle diffé-
(i) Matth. 10. S et 25.
rence y a-t-il d'un religieux à un autre ? En quelques-uns les œuvres qu'ils sèment , rapportent au centuple , parce qu'ils les font avec une extrême ferveur d'esprit et une trèsgrande pureté d'intention, et ceux-là sont les parfaits ; en quelques autres , elles rendent le soixantième , et ceux-là ne sont encore que dans le progrès , ils ne sont pas arrivés à la perfection ; enfin , la récolte en d'autres n'est que de trente pour, un, et ceux-là ne font que de commencera servir Dieu. Que chacun regarde du nombre desquels il est : voyez si vous n'êtes point de ceux qui ne rendent que le trentième ; et Dieu veuille que personne ne soit de ceux dont l'Apôtre dit (i) , que sur le fondement de la foi , ils ont entassé du bois et de la paille pour brûler au jour du Seigneur. Prenez garde de ne rien faire par ostentation,par respect humain,pour contenter les hommes, et pour vous attirer leur estime; car ce seroit bâtir un édifice de bois et de paille, pour brûler du moins dans le purgatoire ; mais tachez de faire toutes choses dans la dernière perfection , et ce sera , comme dit saint Paul , vous élever un bâtiment tout d'or et d'argent et de pierres précieuses.
La vérité de tout ce que je viens de dire, se comprendra encore plus clairement , en établissant ce principe : Que notre avancement et notre perfection ne consistent qu'en deux choses ; à faire ce que Dieu veut que nous fas-
(1) 1. ad Cor. 3. i3.
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sions , et a le faire comme il veut que nous le fassions; car assurément ces deux points comprennent tout. Quant au premier , tous les religieux y sont déjà parvenus par la miséricorde de Dieu , et sans doute c'est un des grands avantages et une des grandes consolations de ceux qui viventdansla religion, d'être certains que les choses qu'ils font par obéissance , sont justement celles que Dieu veut qu'ils fassent. Cette proposition est dans la religion , comme une espèce de premier principe ; et la doctrine de l'Evangile et des Saints y est entièrement conforme, comme nous le ferons voir amplement ? lorsque nous parlerons de l'obéissance. Celui qui vous écoute ni écoute {i). Obéissant au supérieur, nous obéissons à Dieu , et nous faisons sa volonté , parce que c'est là ce qu'il demande précisément de nous. Il ne reste plus que le second point , qui est de faire les choses comme Dieu veut que nous les fassions; et d'autant qu'on ne peut pas douter qu'il ne veuille que nous les fassions avec toute la perfection possible, il n'est pas besoin de s1 étendre davantagepour prouver une vérité si claire.
Dans les Chroniques de l'ordre de Cîteaux, il est rapporté que saint Bernard étant à Matines avec ses religieux , vit plusieurs anges qui marquoient et écrivoient ce que chaque religieux faisoit , et de quelle manière il le faisoit ; et que selon le plus ou le moins d'at-
(1) Qui vos audit, nie audit. Luc. 10. 16.
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tention et cle ferveur que chacun a voit , ou à chanter, ou à prier, ils écri voient , ou en lettres d'or , ou en lettres d'argent , ou avec de l'encre , ou même avec de l'eau ; mais ils n'écrivoient rien du tout de quelques-uns, qui , n'étant là pre'sens que de corps , en étoient ahsens d'esprit , et se laissoient emporter a des pensées vaines et inutiles. Il aperçut aussi , que principalement au Te Deum , les anges se mettoient extrêmement en peine qu'on le chantât dévotement , et qu'il sortoit comme des flammes delà bouche de quelques religieux , qui le chantoient avec ferveur. Que chacun fasse attention à soi; qu'il regarde de quelle sorte il fait son oraison, si elle mérite d'être écrite en lettres d'or, ou en lettres d'argent , ou avec de l'encre , ou avec de l'eau, ou enfin de ne l'être point du tout. Qu'il observe si alors il sort des flammes de son cœur et de sa bouche, ou s'il bâille d'ennui et de paresse ; qu'il songe enfin s'il n'est présent que de corps , et si peut-être son esprit n'est point dissipé , ou par des pensées d'étude , ou par des soins d'affaires , ou par d'autres choses encore plus condamnables.