‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 3)Chapitre 24 sur 68 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

En quoi consistent la bonté et la perfection de nos actions ; et de quelques moyens pour les bien faire.

Mais voyons en quoi la bonté de nos actions consiste, afin que par-la nous venions a mieux connoître les moyens de les bien faire. Je dis qu'elle consiste en deux cboses , dont la première et la principale , est que nous agissions purement pour Dieu. Saint Ambroise ( i ) , demande quelle est la cause pour laquelle , dans la création du monde , Dieu , après avoir créé les choses purement corporelles et les animaux, les loue dans le même instant. Il créa les plantes et les arbres , et il <vity dit l'Ecriture, que cela étoit bon{i); il créa les animaux de la terre, les oiseaux et les poissons , et il vit que cela étoit bon ; il créa les cieux , les étoiles , le soleil et la lune , et il vit que cela étoit bon ; enfin , tout ce qu'il créa , il le loua dès qu'il eut achevé de le créer. Mais quand il vient a créer l'homme , il semble qu'il le laisse lui seul sans louange , puisqu'il n'ajoute pas aussitôt que cela est bon , comme ill'avoit ajouté à tout le reste des choses. Quel mystère y a-t-il là-dessous , et quelle peut être la cause de cette

(0 Amb. Ub.delnst. virg. adEuseb. c. 5.

(i) Et vidit Deus quod esset bonum. Gen. i. io. 12. de.

différence que Dieu fait ? La raison , dit ce grand Saint, en est que la beauté et la bonté des choses corporelles et des bêtes , consistent entièrement en ce qui paroît au-"aehors et qu'il n'y a rien de plus ^rjait efl tout cela que ce que les jeux découvrent d'abord; et c'est pourquoi on peut les louer dès qu'on les voit. Mais la bonté et la perfection de l'homme ne consistent qu'en ce qui est caché au-de~ dans. Toute la gloire de la fille du roi vient du dedans (i) , et c'est cela qui plaît aux jeux de Dieu , car l'homme ne voit que les apparences , dit le Seigneur à Samuel ; mais Dieu pénètre jusqu'au fond du cœur(2). Il regarde avec quelle intention chacun fait les choses , et c'est pour ce sujet qu'il ne loue pas l'homme immédiatement après l'avoir créé, comme il avoit loué toutes les autres créatures. L'intention est le fondement de la bonté de toutes nos actions : les fondemens ne se voient point , et néanmoins c'est ce qui soutient tout l'édifice ; il en est de même de l'intention.

La seconde chose qui est requise pour la

Eerfection de nos actions, c'est que nous tssions tout notre possible pour bien les faire. Il ne suffit pas que votre intention soit bonne; il ne suffit pas que vous disiez que vous les faites pour Dieu; mais il faut que

(0 Omnis gloria ejus fîlise régis ab intùs. Psal. 44 14. (2) Homo enim videt ea quae patent; Dominus autem intuetur cor. 1. Reg. 16. 7.

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Ï)Our lui plaire davantage , vous tâchiez de es faire du mieux que vous pourrez. Que le premier moyen pour bien faire nos actions , soit donc de les faire purement pour Dieu ; car de cette sorte, craoique nos supérieurs ne nous observent point , quoique les hommes ne nous puissent pas voir , l'envie que nous aurons de plaire a Dieu, sera cause que nous nous efforcerons de faire les choses dans toute la perfection que nous pourrons ; et enfin , comme des gens qui agissent verita* blemcnt pour Dieu. Saint Ignace ayant demandé une fois a un frère qui s'acquittoit fort négligemment de sa charge : Mon frère , pour qui faites-vous cela 1 Pour l'amour de Dieu , lui répondit-il. Je vous assure donc , reprit le Saint , que si dorénavant vous en usez de la même manière , je vous donnerai une rude pénitence : car si c'étoit pour les hommes que vous le lissiez , ce ne seroit pas une grande faute de le faire avec si peu de soin ; mais puisque c'est pour un si grand maître, il n'est pas excusable d'avoir tant de nonchalance.

Le second moyen que les Saints nous proposent comme très-efficace , est de marcher toujours en la présence de Dieu. Sénèque même disoit que ,% quand on avoit envie d'être vertueux et de bien faire toutes choses , on devoit s'imaginer qu'on étoit toujours devant quelque personne respectable et de mérite, et s'accoutumer a faire et

à dire toutes choses , comme on les feroit et comme on les diroit,si on étoit effectivement en sa présence (i). Que si cela peut suffire pour nous obliger à bien faire toutes choses, de quelle efficace ne sera-t-il point de se remettre toujours Dieu devant les jeux , et de songer k tout moment qu'il nous regarde , attendu sur-tout, que ce n'est point une imagination , mais une vérité réelle , comme la sainte Ecriture nous l'apprend en plusieurs lieux. Les yen x du Seigneur sont plus clair' voyons que le soleil '; ils regardent toutes les voies des hommes , et la profondeur de\ l'abîme , et ils pénètrent dans les endroits les plus cachés du cœur de V homme (2).

Nous traiterons expressément ailleurs de la présence de Dieu , et nous ferons voir combien c'est une chose utile , et recommandée par les Saints , de nous remettre Dieu à toute heure devant les jeux ; maintenant ce que nous devons tirer de ceci pour notre sujet , c'est de considérer combien il est important de bien faire les actions ordinaires. Cela est d'une si grande conséquence , que , comme nous le dirons dans son lieu , il ne faut pas dans la réflexion continuelle que nous devons faire sur la présence

(1) Sic vive tanquàm snb alicujus boni viri ac semper praesentis oculis. Seneca. ep. 25.

(2) Oculi Domini multô plus lucidiores sunt super solem, circumspicieotes omnes vias hominum , et profundum abyssi , et hominum corda intuentes in absconditas partes. Eccli. a3. 38. Job. 34. ai. Prov. S. 11.

de Dieu , avoir cette présence pour dernier but ; mais l'envisager comme un moyen trèspropre pour nous aider a bien faire nos actions. Que si l'attention que nous aurions à penser a la présence de Dieu , venoit à être cause que nous les fissions avec négligence , et que nous y commissions quelques fautes , ce ne seroit pas une bonne dévotion ; mais une illusion, et quelques-uns même ajoutent que la véritable présence de Dieu, qu'il faut que nous ayons devant les yeux , et que l'Ecriture et les Saints nous recommandent , c'est de tâcher de faire si bien toutes nos actions, qu'elles puissent paroître devant Dieu, et qu'elles n'aient rien d'indigne de sa présence , en un mot , de les faire comme songeant qu'on les fait devant Dieu qui nous regarde. Il semble que saint Jean ait voulu nous donnerceci à entendre dans l'Apocalypse (i), lorsque , parlant des quatre animaux qu'il vit devant le trône de Dieu , il dit , que dedans et dehors , devant et derrière , et de tous côtés , ils étoient pleins d'yeux , pour signifier que ceux qui veulent parfaitement servir Dieu , et être dignes de sa présence , doivent apporter une grande circonspection à ne rien faire qui puisse les en rendre indignes. Il faut que vous soyez pleins d'yeux , dedans et dehors , pour prendre garde à vos actions , a vos démarches, a vos regards , aux choses que vous dites, à celles que vous écou-

(1) Apec. 4, 8.

tez, et enfin à ce que vous pensez , a ce que vous aimez , et à ce que vous désirez : afin que , dans toutes vos actions , vos paroles et vos pensées, il n'y ait rien qui puisse blesser les jeux de Dieu, en la présence de qui vous êtes.

Voilà une excellente manière de marcher en la présence de Dieu ; aussi voyons-nous dans l'Ecclésiastique , et dans saint Paul , qu'au lieu de ces paroles de la Genèse : Enoch marcha avec Dieu , c'est-à-dire , devant Dieu, et il disparut , parce que le ôéigneur V enleva (i) : il y a : Enoch plut à Dieu , etiljut transféré dans le Paradis {2) ; ce qui marque qu'il n'y a point de différence entre marcher avec Dieu , ou devant Dieu^ et plaire à Dieu ; puisque le Sage et l'Apôtre l'expliquent indifféremment l'un par l'autre. Origène et saint Augustin donnent le même sens à ce qui est dit dans l'Exode , que quand Jéthro vint voir son gendre Moïse , Aaron et les principaux du peuple d'Israël s'assemblèrent pour manger du pain avec lui devant le Seigneur (3). L'Ecriture ne veut pas dire qu'ils s'assemblèrent pour manger devant le Tabernacle ou devant l'Arche, car il n'y en avoit point encore alors ; mais que s'étant assemblés pour se réjouir avec lui, et

(1) Ambulavitque cum Deo, et non apparuit, quia lulit eum Dominus. Gen. 5. i^,

(2) Enoch placuit Deo, et translatas est in paradisum. Eccti. 44* 16 et Heb. 11. S.

(3) Ut comecierent panem cum eo coràm Domino. Exod. 18. 12.

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pour le régaler , ils gardèrent dans le festin qu'ils lui firent, autant de piété et de retenue, que s'ils eussent mangé en présence de Dieu ; tâchant qu'iln'y eût rien en cela qui pût offenser ses yeux. C'est de cette sorte que les justes et les parfaits ma relient devant Dieu en toutes choses, et même dans les plus indifférentes , et dans celles qui sont les plus nécessaires à la vie. Que les justes , dit le Prophète royal , fassent des festins et se réjouissent en laprésence de Dieu (i ;. Qu'ils boivent, qu'ils mangent , et qu'ils y prennent plaisir , a la bonne heure , pourvu que ce soit devant Dieu, et qu'il n'y ait rien en tout cela qui soit indigne de laprésence de Dieu.

Plusieurs Saints disent , que c'est dans ce même sens qu'on doit entendre ces paroles du Sauveur : Il faut toujours pilier , et ne se relâcher jamais (2) ; et celles de saint Paul : Priez sans cesse (3); et ils disent que c'est toujours prier , que de faire toujours bien ce que l'on fait. Saint Augustin , parlant sur ces mots duPsalmiste : Je célébrerai vos louanges tout le long du jour (4) : Voulez-vous , dit-il , savoir un bon mojren pour louer Dieu tout le jour ? Faites bien tout ce que vous ferez , et vous le louerez continuellement.

(1) Justi epulentur, et exultent in conspectu Dei, etdelectentur in Laetitia. Psal. 67. 4.

(2) Oportet semper orare, et non deficere. Luc. 18. 1.

(3) Sine intermissione orate. 1. Tliess. 5. 17.

(4) Qniquid egeris, benèage, et laudàsti Deum. Aug.sup. iltud Psal. 54. 9.S. Totà die laudem tuam.

On prie sans cesse , dit saint Hilaire (i), lorsque par des œuvres agréables a Dieu , et toujours faites pour sa gloire, toute la vie devient une oraison perpétuelle ; et ainsi , vivant jour et nuit selon la loi, la vie ne sera autre chose qu'une méditation continuelle de la loi. Saint Jérôme écrivant sur ce verset : Soleil et lune, louez le Seigneur > et que la lumière et toutes les étoiles le louent , demande comment le soleil et la lune , la lumière et les étoiles peuvent louer Dieu ; et répondant lui-même a sa question : CJest , dit-il (2) , en ne manquant jamais à ce qui est de leur devoir , et en satisfaisant incessamment aux obligations que Dieu leur a imposées dans le moment de leur création ; car ce service continuel qu'ils rendent , est une louange perpétuelle qu'ils lui donnent. De sorte donc que celui qui s'acquitte bien de sa charge , et qui fait bien les choses les plus ordinaires où sa profession l'engage , celui-là loue toujours Dieu, et est toujours en oraison. Cette doctrine peut se confirmer encore par ces paroles du Saint-Esprit dans l'Ecclésiastique : Celui qui observe la loi , multU

(1) Per hoc enim efficitur, ut sine interniissione oremus., cura per opéra Deo placita , et in gloriam ejus semper exercita , sancti cujusque viri vita, omnis oratio fit ; ac sic secundùm legem nocte dieque vivendo, vita ipsa nocturna legis erit et diurna meditatio. Hil. sup. Psal. r. 2.

(2) In eo quod à suo officio, et servitio non recedunt , ser* vitinm ipsorum laus Dei est. Hieron. in illud. Psal. i^S. 3. Laudate eum , sol et luna : laudate eum, omnes stellae et lumen.

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plie V oraison; cest un sacrifice salutaire que de garder les commandemens , et de se retirer de toute iniquité (i). Car elles nous font voir de quelle perfection il est de bien faire les choses ordinaires , puisque par-là nous multiplions l'oraison , nous marchons toujours en la présence de Dieu , et nous lui faisons un sacrifice agréable pour lui et salutaire pour nous.

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