CHAPITRE IV
Qu'un autre moyen de bien faire ses aetions, est de les faire toujours toutes comme si chacune étoit la seule qu'on eût à faire.
Le troisième moyen pour faire bien les choses , est de les faire chacune séparément , comme si on n'en avoit point d'autre à faire ; de vaquer à l'oraison , de célébrer la messe , de dire son chapelet et ses heures , et ainsi de tout le reste , comme si effectivement on n' avoit aucune autre chose à faire que celles qu'on fait.Xous n'avons rien qui nous presse ; ne nous troublons point dans ce que nous faisons , et qu'une chose n'embarrasse pas l'autre ; mais appliquonsnous entièrement à celle dont il s'agit. Pen-
(i)Qui conservât legem , multiplicat orationem : sacrificium salutare est attendere manchtis , et discedere ab omoi iniquitate. Eccli. 35. 1 et 2.
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dant l'oraison, ne pensons nia l'étude, ni aux affaires, ni aux devoirs de notre emploi , car cela ne sert qu'à nous détourner de l'oraison, et a empêcher que nous nous acquittions bien de quoi que ce soit. Nous avons tout le reste du jour libre , soit pour étudier , soit pour satisfaire aux obligations de notre charge. Toutes choses en leur temps (i) : ne confondons point l'ordre mal a propos , et songeons quV) chaque jour suffit son inquiétude et son qffîictionparticulière(2).Ce moyen est si propre et si conforme k la raison , que les païens même le pratiquoient , pour se tenir dans un plus profond respect en présence des idoles de leurs faux dieux ; et c'est de là qu'est venu cet ancien proverbe : Que ceux qui adorent soient assis (3). Que ceux qui adorent Dieu dans la prière , qui s'entretiennent avec lui dans l'oraison , le fassent en repos et avec attention , et non pas en courant et comme songeant à autre chose. Plutarque (4) , parlant de la révérence avec laquelle les prêtres de son temps s'approchoient de leurs dieux, dit que , pendant que le prêtre faisoit le sacrifice , il y avoit un homme qui ne cessoit de crier a haute voix : Faites ce que vous faites; comme s'il eut voulu dire : Ne pensez qu'à ce que vous faites;
(1) Otnnia tempus habent. Ecoles. 3. i.
(2) Sufficit diei malitia sua. Mat (h. 6. 34.
(5) Adoraturi sedeant. Paul. Man. in adagiis. (4) Plut, in Numa.
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ne tous détournez point , mais appliquez-y entièrement votre esprit. C'est la maintenant le moyen que nous proposons pour bien faire toutes choses ; attachez - vous fermement et uniquement a chacune , comme si vous n'en aviez aucune autre à faire ; n'ayez d'attention que pour celle-là; mettez-y tout votre soin, éloignez de vous toutes les autres pensées , et vous ne manquerez jamais de la bien faire. Faisons ce qu'il y a maintenant à faire, disoit Aristippe ( i), et sans songer ni au passé nia l'avenir, renfermons toute notre application dans le présent ; car il n'y a que cela seul qui soit en notre pouvoir , puisque le passé n'étant plus , ne peut pas dépendre de nous , et que l'avenir étant incertain , nous ne saurions nous répondre de ce qui arrivera. Que l'on seroit heureux si on pouvoit gagner la même chose sur soi , et si on étoit tellement maître de son imagination et de ses pensées , que jamais on ne songeât qu'à ce que Ton fait ! Mais , hélas ! l'instabilité de notre cœur est trop grande , et d'ailleurs le démon est si adroit à profiter de notre légèreté naturelle , que quand nous faisons quelque chose , il nous remet devant les yeux ce que nous devons faire dans un autre temps, pour nous dissiper l'esprit, et nous détourner de ce que nous faisons alors. Cette façon de nous tenter lui est d'autant plus ordinaire,
(1) Quod nùnc i stat agamus. Aristip. réf. dSUa*. lib, i{. hist.
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qu'elle est très-dangereuse et très-préjudiciable pour nous , parce que, de cette sorte , il empêche que nous ne fassions jamais rien par* faitement. Pendant l'oraison , il nous remet dans l'esprit des pensées d'étude et d'affaire, afin que nous ne puissions pas bien faire notre oraison ; et pourvu qu'il réussisse a nous détourner de l'attention que nous devons y avoir, il ne se souciera pas de nous avoir suggéré mille moyens de bien faire ensuite les autres choses. Car lorsque nous viendrons à les faire , il ne manquera pas d'en avoir encore d'autres a nous remettre devant les yeux , afin que pareillement nous nous acquittions mal de celles dont il est question ; et de cette sorte il tâche de nous tromper continuellement, et de rendre toutes nos actions défectueuses. Mais , puisque nous il ignorons plus ses artifices (i), laissons là les choses à venir, et rejetons-les dès qu'elles se présenteront : il sera bon d'y songer dans leur temps ; mais il est mal de le faire , quand on doit être occupé à d'autres pensées. Que si la crainte de ne pouvoir pas peut-être ensuite vous souvenir de ce qui s'offre alors à votre imagination, est ce qui vous porte a vous y arrêter; cela même doit vous faire connoître que ce n'est pas une inspiration de Dieu , mais une tentation du démon ; car Dieu est ami de la paix et de
(1) Non enini ignoramus cogitationcs ejus. 2. Ccr. 2. ir.
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l'ordre ; et ainsi ce qui trouble votre repos et déconcerte l'ordre des choses, ne vient pas de Dieu, mais du démon qui n'aime que la confusion et le désordre.Rejetez donc toutce qui se présente a votre idée sous ce prétexte, pour vous détourner de ce que vous faites , et assurez-vous que si vous faites bien ce qui est alors de votre devoir , Dieu ne manquera pas de faire revenir en son temps , dans votre mémoire , les idées que vous en aurez bannies , et de vous ]es remettre encore plus avantageusement dans l'esprit. Si, par exemple, il arrive que pendant vos exercices spirituels , vous soyez surpris de quelque pensée d'étude , et qu'il s'offre à vous quelque raison convaincante sur un point de conséquence , quelque lumière sur un passage obscur , ou quelque solution sur un doute , éloignez tout cela de vous également , et croyez que vous y gagnerez au lieu d'y perdre. La science que Ton méprise pour la vertu, dit saint Bonaventure (i), s'acquiert ensuite beaucoup mieux par la vertu même , et le père Àvila donne cet avertissement (2) , que lorsque quelque affaire se présente à contre-temps à l'esprit, on dise : Dieu ne m'ordonne point cela maintenant, c'est pourquoi je n'y veux point pen-
(1) Scientia qaae pro virilité despicitur, per virtutem postmodùm meliùs iovenitur. Bonav. in spec. dis. i. c. 7. (7) Avila, tom. 5. epist.
ser: quand il me le commandera, alors jem'y applquerai avec soin.