‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 3)Chapitre 26 sur 68 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

If un autre moyen , qui est de faire chaque action comme si elle déçoit êfre la dernière de notre vie.

Un autre moyen, que les Saints nous enseignent pour bien faire nos actions , est de les faire toutes de même que si celle que nous faisons dey oit être la dernière de notre vie. Saint Bernard , parlant de la manière dont un religieux doit se comporter dans tout ce qu'il fait:Oue dans toutes ses actions, dit-il (1 ), il se répète souvent à lui-même : Si tu de vois mourir maintenant , ferois-tu cela? Saint Basile nous donne les mêmes préceptes, quand il dit (2): Ayez toujours votre dernière heure devant les yeux ; quand vous vous lèverez le matin , doutez si vous irez jusqu'au soir , et lorsque vous vous coucherez le soir , ne vous assurez pas de revoir le lendemain ; par ce moyen , il vous sera bien plus facile de vous réprimer sur toutes sortes

(1) In omni opère suo dicat sibi ipsi : Si modo moriturus esses, faceres istud ? Bern. inspec Monach.

(2) Semper ante oculos tuos versetur ultimusdies. Cùm enim diluculo surrexeri*, ad vesperum te ambigas pervenire; et cùm in lectulum ad qniescendum membra tua posueris, noli conGdere de lucis adventu, ut faciliùs te possis ab omnibus vitiis refraenare. Basil, inst, ad filium spir.

l88 PART. I. TRAITÉ II. CHAP. V.

de vices. Thomas a Kempis en dit autant (i), et presque dans les mêmes termes. Saint Antoine (2) donnoit souvent aussi un pareil avertissement à ses disciples , pour les encourager a la vertu et à la perfection ; et sans doute il n'y a point de meilleur moyen pour nous porter a bien faire les choses , que de croire que chaque jour est le dernier de notre vie. Si nous pouvions nous bien mettre cela dans l'esprit , et que nous fissions chaque chose comme si nous devions mourir aussitôt , assurément nous ferions nos actions d'une autre manière , et avec bien plus de perfection. Avec quelle ferveur un prêtre ne diroit-il pas la Messe, s'il croyoit que ce dût être la dernière action de sa vie , et qu'il ne lui restât plus de temps ensuite pour faire aucune bonne œuvre et pour mériter? Quelle attention et quel zèle n'auroit-on point dans son oraison, si l'on ëtoit persuadé que ce fût la dernière , et que jamais on ne dût avoir le loisir de demander pardon de ses péchés k Dieu, et d implorer sa miséricorde ? C'est pour cela qu'on dit ordinairement^ qu'il n'y a point de lieux où l'on apprenne mieux à prier Dieu que sur la mer ; car la ferveur est toute autre, quand on a la mort devant les yeux , que quand on ne croit avoir rien à craindre.

On raconte d'un saint religieux qui avoit

(iN Th. à Kempis, l. 1. c. tl.

{2) Ani. Ab. Hor.

ESTIME DE IA PERFECTION. 1 8g

accoutume de se confesser tous les jours, avant que de dire la Messe , qu'étant tombé malade , son supérieur qui vit que la maladie étoit mortelle^ l'en avertit, et lui dit qu'il falloit qu'il se confessât comme pour mourir. Dieu soit béni, répondit le malade, levant les jeux et les mains au Ciel, il y a plus de trente ans que je me confesse tous les jours , comme si je de vois mourir un moment après , de sorte qu'il ne sera besoin maintenant que de me réconcilier , comme pour me préparer a dire la Messe. C'est ainsi que nous devons en user dans toutes nos actions ; confessons-nous , et communions chaque fois, comme si nous devions mourir aussitôt ; de cette sorte il ne sera pas nécessaire a l'heure de la mort, que nous nous confessions comme pour mourir , mais il suffira que nous nous réconciliions , comme on fait quelquefois un moment avant la communion , pour se mettre en état de recevoir plus dignement le corps de Notre-Seigneur. Si nous apportions cette précaution , la mort nous trouveroit toujours préparés , et ne nous surprendroit jamais ; voilà le meilleur secret dont on puisse se servir pour être préservé du malheur d'une mort subite. Bienheureux , dit Jésus-Christ , le serviteur que son maître à son arrivée trouvera faisant son devoir de cette sorte (i). C'est ainsi que se conduisoit

Ci) Beatns ille servus, qncm cùm venerît Dominus e]as invenerit sic facientem. Mat th. i\. 46.

igO PART. I. TRAITÉ II. CHAP. V.

Job : Depuis que je combats en cette vie > dit-il, j'attends tous les jours que mon changement arrive; vous ni appellerez, Seigneur ^ et je vous repondrai (i ). Appelez-moi quand il tous plaira , a quelque heure et en quelque lieu que ce soit, je suis toujours prêt à répondre a votre voix.

Un des meilleurs moyens qu'il y ait , pour connoître certainement si Ton marche droit avec Dieu , c'est de considérer si Ton est en état de lui répondre en quelque temps qu'il appelle , et quelque chose que l'on fasse. Je ne parle pas ici d'une certitude infaillible, car nous n'en pouvons avoir aucune dans cette vie , sans une révélation toute particulière ; mais je parle seulement d'une conjecture probable , qui est tout ce que nous pouvons prétendre , et je dis qu'un moj'en très-propre pour s'en éclaircir de cette façon, c'est de regarder si dans la situation où l'on est, dans la conjoncture où l'on se trouve, et dans l'action que l'on fait, on seroit bienaise d'être surpris de la mort. Songez si vous êtes prêt , comme Job , à répondre a Dieu , en cas qu'il vous appelât dans ce moment; éprouvez-vous souvent de cette manière , sondez-vous et demandez-vous à vous-même, si dans l'état où vous vous trouvez, vous voudriez allez rendre compte à Dieu. Pour moi , quand je fais réflexion là-dessus, et que je

(1) Cunctis diebus , quibns niinc milito , expecto donec veniat immutatin raea. Vocabis me, et ego respondebo tibi. Job. 14. 14 et 10.

m'interroge de la même sorte , si je trouve que, dans ce moment, et précisément dans l'action que je fais alors, je ne craindrois point la mort, il me semble que mes affaires vont bien , et je suis content de moi : au contraire , si je trouve que je ne voudrois pas Qu'elle vînt , et qu'elle me prît dans l'état et ans l'occupation où je suis pour lors ; mais que je soubaiterois qu'elle différât un peu, jusqu'à ce que les choses que j'ai dans l'esprit, et qui me détournent , fussent achevées ; je prends cela pour une marque très-claire, que je n'ai pas assez de soin de mon avancement spirituel, et que je ne satisfais pas aux obligations d'un bon religieux. Car, comme le dit très-bien Thomas à Kempis , si vous aviez une bonne conscience , vous ne craindriez point la mort , parce que c'est le péché , et non pas la mort que l'on doit appréhender. Cependant , puisque vous la redoutez tellement, c'est un témoignage que votre conscience vous reproche quelque chose , et que vos comptes ne sont pas en bon état. Un comptable qui a les siens en bon ordre , ne demande pas mieux que de les rendre ; mais celui dont les comptes sont embrouillés ; craint à toute heure qu'on ne les lui demande , et il ne songe qu'à gagner du temps , et à différer autant qu'il peut.

Saint François de Borgia clisoit que le meilleur exercice d'un religieux , et oit de se mettre vingt-quatre fois le jour dans les

termes d'un homme qui va mourir , et qu'il se trouvoit alors en bon état , quand il se disoit souvent chaque jour : Je dois mourir aujourd'hui. Que chacun donc rentre audedans de soi-même , et s'examine souvent sur ce point ; et si dans le moment que vous ferez cette réflexion , vous sentez que vous ne soyez pas en l'état oii vous voudriez être s'il falloit mourir, tâchez de vous y mettre et de bien vous disposer à ce passage. Imaginez -vous que vous demandez à Dieu encore quelques jours pour vous y préparer , et qu'il vous les accorde ; profitez bien du délai qu'il vous donne, et essayez de vivre pendant ce temps-là comme si vous deviez mourir un moment après.

Heureux celui qui est tel pendant la vie, qu'il désire d'être a l'heure de la mort.

Nous n'avons jamais accoutumé de faire plus d'effet sur l'esprit des hommes , que quand nous leur prêchons fortement cette vérité, et que nous les avertissons de ne pas différer leur conversion d'un jour à Vautre ; parce que le lendemain est incertain , et qu'ils ne savent pas s'ils le verront. Celui , dit saint Grégoire (i), qui a promis le pardon aux pénitens , n'a pas promis le jour de demain aux pécheurs; et on dit ordinairement qu'il n'y a rien de plus certain que la mort , et rien de plus incertain que l'heure où elle doit

(1) Qui pœnitentibus veoiam spopondit , peccantibns crastinam diem non promit}. Greg. hom. 12. inEv.

ESTIME DE LA PERFECTION. ICj3

arriver.Mais le Sauveur du monde dit encore davantage : Soyez prêts , dit-il , parce que le fils de V homme viendra à l'heure que vous ne pensez pas (i). Car encore qu'il parle en cet endroit du jugement universel, on peut aussi l'entendre de l'heuredelamort,parce qu'alors chacun recevra son jugement particulier , et que la sentence qui aura été une fois prononcée, ne se révoquera jamais, et ne fera qu'être confirmée au jour du grand jugement. Jésus- Christ ne se contente donc pas de dire que l'heure est incertaine , et que nous ne savons pas quand elle pourra arriver; mais il dit qu'il viendra a l'heure que nous n'y penserons pas , et peut-être lorsque nous serons le moins préparés. C'est ce que dit saint Paul aux Thessaloniciens : // viendra comme un voleur pendant la nuit (2) : Et saint Jean dans l'Apocalypse : Je viendrai à vous comme un voleur , et vous ne saurez pas à quelle heure ce sera (3). Un voleur n'avertit pas quand il doit venir ; au contraire , il attend l'heure où l'on est le moins sur ses gardes , et que tout le monde est enseveli dans le sommeil : ainsi cette comparaison , que nous donne le Fils deDieu, nous est aussi une leçon qui nous apprend la manière dont nous devons nous comporter, afin que la mort ne nous

(1) Et vos estotc parati, quia quâ horâ non putatis filius hominis veniet. Luc- 12. 14.

{'i) Sicut fur in nocte, ità veniet. Thess. 5. 2.

(3) Veniani ad te tanquàm fur, et nescies quâ horâ veniam ad te. Apoc. 3. 5.

ig4 PART. I. TRAITÉ II. CHAP. V.

prenne pas au dépourvu. Sachez > dit-il , que si le père de famille pouvait savoir à quelle heure le voleur viendrait , il veillerait et ne souffrir oit pas qu il perçât sa maison (i). Mais parce qu'il ne peut pas deviner l'heure , et si ce sera au commencement, au milieu, ou vers la fin de la nuit , il est continuellement sur ses gardes, pour empêcher que Ton ne le vole. C'est ainsi que nous devons êtretoujours prêts , en quelque temps et en quelque lieu que ce soit, parce que la mort nous surprendra, lorsque nous v penserons le moins.

Les Saints {i\. remarquent sur ce sujet, que c'a été une très-grande miséricorde de Dieu , que l'heure delà mort fut incertaine, afin que nous y fussions toujours préparés : car si on en savoitle temps, cette assurance donneroit occasion dese relâcher davantage, et dépêcher avec plus de confiance. Quelque incertain que l'on soit de l'heure, on vit toutefois avec tant de nonchalance ; que ne fer oit-on point si l'on etoit assuré quel'on ne dut point mourir sitôt? Saint Bona venture dit que Dieu a voulu nous laisser dans l'incertitude sur cepoint,afin que nous ne fassions, aucun état des choses temporelles; que voyant qu'à toute heure et. a tout moment nous pouvons les perdre, nous ne nous y attachions en aucune sorte , et que

(i) Hoc autetn scitote , quoniàm si sciret patcrfamilias , quà horà fur veniret, vigilaret utique, et non siaeret perfodi uomura snani. Luc i-.. 5g.

(2; Aug. in Ps 144 Greg. kom. i5. ci t. 1 2. Mot, c. 20. Bon. de prof '. re( l. 1. c. 17.

ESTDIE DE LA PERFECTION. Iq5

nous n'aspirions qu'à celles que nous posséderons toujours, lorsque nous les aurons une fois acquises. Insensé que vous êtes , dit le Fils de Dieu au riche avare, cette nuit on vous redemandera votre ame;et toutes les richesses que vous avez amassées à qui seront-elles (i)\ Or, ce que nous prêchons aux autres , appliquons-le-nous à nous-mêmes , et faisonsen notre profit , pour éviter ce reproche de l'Apôtre : Vous qui instruisez les autres > vous ne vous instruisez pas vous-même (2). Une des tentations dont le démon se sert le plus ordinairement pour tromperies hommes dans le monde , est de leur cacher , autant qu'il peut, une vérité si claire; d'en détourner leurs jeux et leur pensée,et de leur mettre dans l'esprit qu'ils auront assez de temps pour tout, et qu'un jour ils se convertiront et vivront d'une autre manière. Mais ce n'est pas seulement les gens du monde qu'il abuse ainsi ; il séduit aussi plusieurs religieux de la même façon , et les porte a différer incessamment d'un jour à l'autre leur avancement spirituel. Ils remettent à s'y appliquer, à régler leurs exercices spirituels , et a s'adonner à la pénitence , quand ils auront achevé leurs études, quand ils seront sortis de leurs charges , ou qu'ils auront terminé l'affaire qu'ils ont dans la tête. Malheureux crue vous êtes!

(1) Stulte , hâc nocte animam tuam répètent à te : quœ ai'Sem parâsti., cujus erunt ? Luc. 12. 20.

(2) Qui ergô alium doces, teipsum non doces. Rom. 2. 21.

si vous mourez en faisant tos études , si vous mourez lorsque vous serez occupé dans cette charge , ou embarrassé dans cette affaire , les sciences que vous aurez apprises , les emplois que vous aurez eues ^ les soins que vous vous serez donnés , toutes ces choses qui ont été cause que vous vous êtes relâché dans la vertu, de quoi vous servirontelles , que de foin et de paille (i), pour brûler dans l'autre vie ] Faites donc votre profit des avis que vous donnez aux autres : Médecin, guérissez-vous vous-même (2). Servezvous du même remède que vous leur présentez , puisque vous en avez aussi besoin qu'eux.

w xx \x xx xx xx wwww w xx : vxxxxxxxxxxv v\\\w\\v\\\ CHAPITRE VI.

Que pour bien faire ses actions, il ne faut penser quau jour présent.

Il y a encore un moyen très-utile pour nous encourager à bien faire nos actions; c'est de n'envisager que le jour présent : et quoique d'abord il semble que ce moyen ne soit pas différent de l'autre, il ne laisse cependant pas de l'être en effet, comme on pourra le voir dans la suite de ce discours. Une des choses qui ont le plus accoutumé de décourager ceux qui entrent dans le chemin de la

(1) 1. Cor. 3. i3.

(2) Medice, cura teipsum. Luc. 4. a3.

perfection, et une des tentations dont le démon se sert le plus ordinairement pour cet effet, est la considération du long temps que Ton aura à vivre dans une retenue sévère , dans une attention perpétuelle sur soi-même, dans les mortifications , dans les jeûnes, dans les austérités , dans la privation de toutes les commodités de la vie , et dans le renoncement absolu à sa propre volonté. Il leur remet toutes ces choses devant les yeux , leur en représente la difficulté ; et , grossissant les objets , il tâche par-la de les dégoûter de s'engager dans un genre de vie , où il leur fait croire qu'ils ne pourront pas persévérer. Lorsque saint Ignace (i) se relira a Manrèse , pour y vivre dans la pratique continuelle de la pénitence , entre plusieurs tentations dont il y fut attaqué , celle-ci fut une des plus fortes , le démon lui répétant continuellement a l'esprit : Est-il possible que tu puisses supporter une vie si dure et si pénible , pendant cinquante ou soixante ans que tu as peutêtre encore à vivre ? Le moyen que nous proposons dans ce chapitre , est le véritable remède contre cette espèce de tentation, et il est extrêmement proportionné a notre foiblesse. N'envisagez ni plusieurs années , ni même plusieurs jours , mais seulement le jour présent : car qui est celui qui , pour un jour , ne s'efforcera pas de bien vivre , et de faire tout ce qui dépendra de lui , pour s'ac-

(i) In vitâ S. Ignat. I. 1. c. 6.

igS PART. I. TRAITÉ II. CHAP. VI.

quitter bien cle tous ses devoirs ] Notre saint instituteur nous ordonne de suivre la même méthode dans nos examens particuliers , selon les choses ou Ton trouve qu'on est le plus sujet a manquer; de se proposer , par exemple , le matin , de garder du moins le silence jusqu'à midi, ou d'avoir plus de modestie, ou de prendre en patience tout ce qui pourra arriver jusque-là. De cette sorte, tout devient aisé et supportable; au lieu que peut-être tout paroîtroit difficile et impraticable, si on prenoit l'affaire autrement , et que l'on s'imposât absolument la nécessité ou de ne parler jamais hors des temps , ou de vivre dans une circonspection continuelle, ou de faire une éternelle violence à ses moindres resseniimens.

C est de ce moyen que se servoit ce solitaire , duquel nous lisons dans la vie des Pères , qu'étant si combattu de la gourmandise, que souvent, dès la pointe du jour, il se sentoit pressé de la faim, jusqu'à la défaillance ; et ne voulant pas rompre pourtant la sainte coutume de son ordre , de ne manger qu'à trois heures après-midi , il usoit de cette finesse. Le matin il sedisoità lui-même: Quelque faim que j'aie, j'irai bien jusqu'à neuf heures , et alors je pourrai manger. A neuf heures : En vérité , disoit-il , il faut que je me fasse quelque effort; je ne mangerai point jusqu'à midi, et je patienterai jusquelà , puisque j'ai bien patienté jusqu'à neuf

heures ; et de cette sorte il couloit encore le temps jusqu'à midi , qu'il mettoit son pain dans l'eau, et disoit: Puisque j'ai tant fait que d'attendre jusqu'à présent , j'attendrai bien jusqu'au bout, pendant que le pain trempe ; et pour deux ou trois heures de plus , je ne veux pas contrevenir à la coutume des frères. Enfin, à trois heures , il prenoit sa réfection après avoir dit ses prières. Il observa cette pratique plusieurs jours, se trompant ainsi lui-même par ses remises , jusqu'à ce qu'une fois , voulant manger à son ordinaire sur les trois heures , il vit s'élever de la corbeille ou il mettoit le pain , une fumée épaisse , qui sortit par la fenêtre de sa cellule , et qui sans doute n'étoit autre chose que l'esprit malin qui le tentoit. Depuis il ne fut jamais incommodé de la faim et clel'abattement qu'il avoit accoutumé de sentir ; au contraire, il passoit aisément deux jours sans manger. C'est ainsi que Notre-Seigneur le récompensa des attaques qu'il avoit soutenues , et de la victoire qu'il avoit remportée.

Mais nous avons dit , et non sans sujet , que ce moyen est très-proportionné à notre foiblesse , car il ne faut que nous fortifier peu à peu comme des infirmes que l'on a besoin de ménager , de peur que le travail ne les épouvante et ne les accable du premier coup. Que si nous étions robustes , si nous étions fervens, si nous aimions véritablement Dieu, il ne seroit pas nécessaire de nous

conduire ainsi pas à pas , pour nous cacher le travail et la difficulté; parce qu'un véritable serviteur de Dieu ne s'effraie ni de la longueur du temps ni de la difficulté des choses ; mais pour servir Dieu, il n'y a point de temps qui ne lui semble court , point de peine et de fatigue , qui ne lui paroisse douce et légère. Il ne s'oblige pas , dit saint Bernard (i) , ni pour un an , ni pour un certain temps , comme un mercenaire ; mais il se dévoue pour jamais au service de Dieu. Ecoutez la voix du juste (2) , qui dit : Je ri 'oublierai jamais vos commandemens y car vous avez attaché mon salut à les garder; j'ai disposé mon cœur à les observer éternellement. Ce n'est donc pas simplement pour quelque temps , mais pour toujours ; aussi la récompense qu'il en reçoit ^ ne dure pas seulement quelque temps , mais dans les siècles des siècles. La faim éternelle du juste mérite d'être continuellement rassasiée. Le même Saint explique encore dans le même sens ces paroles du Sage : // a peu vécUj et il 11 a pas laissé de fournir une longue

(1) Non enim ad annum vel ad tempus instar mercenarii, sed in a?ternum divino se mancipat famulatui. Bern. ep. i54. ad Ab. Gar.

(2) Audi vocem justi dicentis : In actcrnum non o) liviscar justificationes tuas, quia io ipsis vivificàsti me. Inclinavi cor iraeum ad faciendas justificationes tuas in aeternum. Non igitur ad tempus: proindè justitia ejus manet , non aliquanto tempore, sed in saeculum saeculi. Sempiterna itaque justi esuries, sempiternam meretur refectionem. Bern ibid.

carrière (i). Le juste , dit-il , en peu de jours vit plusieurs années , parce qu'il a tant d'amour pour Dieu , et tant de chaleur pour son service , que s'il vivoit cent mille ans, il les emploieroit a le servir toujours de mieux en mieux. Ainsi la volonté déterminée qu'il en a , est comme s'il les avoit effectivement passés de cette sorte ; et Dieu, qui connoît le fond de son cœur , mesure ensuite sa récompense sur l'étendue de sa résolution et sur la grandeur de son zèle. Ce sont la véritablement des hommes forts , des hommes de courage , comme Jacob , qui avoit tant d'amour pour Rachel , que pour l'obtenir, sept années de service ne lui pa» rofssoient que peu de jours (2).

(1) Consummatus in brevi , explevit tempora multa. Sap . 4. i3.

(2) Videbantur illi pauci (lies prae amoris raagnitudine* Gen. 29. 20.

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