‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 3)Chapitre 27 sur 68 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Qu'il est d'une très-grande utilité de s'accoutumer a bien faire toutes ses actions.

Pythagore clonnoit un très-bon conseil a ses disciples et à ses amis , pour les faire devenir vertueux , et leur rendre la pratique de la vertu douce et facile. Que chacun , disoitil , se choisisse une manière de vivre qui soit honnête , et que Ton ne prenne pas garde au commencement si elle est difficile et pénible, parce que la coutume la rendra ensuite agréable et aisée. A oilà un moyen très-important , et duquel nous devons nous aider , non pas parce qu'il vient d'un très-grand philosophe , mais parce que le Saint-Esprit luimême nous le suggère , comme nous allons le voir , et qu'il est très-propre pour parvenir à notre fin. Nous nous sommes déjà choisi une heureuse manière de vie , ou pour mieux dire, Notre-Seigneur nous en a déjà choisi une , car ce nest pas nous qui avons fait choix dehiij mais c'est lui quia fait choix de nous (i ) , et nous devons le bénir et le glorifier incessamment de cette grâce. Cependant il peut y avoir du plus ou du moins dans l'état de vie ou Dieu nous a mis ; car , suivant que vous vous y comporterez , vous

(1) Non vos me elegistis , sed ego elegi vos. Joan. i5. i6.

pouvez être ou un excellent religieux , ou un religieux tiède et relâché. Que si tous désirez d'y acquérir la perfection , accoutumez-vous à bien vous acquitter de tous vos devoirs, a bien faire l'oraison et les autres exercices spirituels , a obéir ponctuellement , à observer exactement les règles , et à faire cas des moindres choses. Accoutumez-vous a la retraite , a la mortification , à la pénitence, à la modestie , au silence , et ne vous étonnez pas des difficultés que vous y trouverez dans le commencement , car ensuite la coutume vous rendra tout cela , non-seulement aisé , mais agréable , et vous ne cesserez de remercier Dieu de l'habitude que vous y aurez acquise.

Cette doctrine nous est enseignée par le Saint-Esprit , en plusieurs endroits de l'Ecriture. Je vous montrerai , dit-il dans les proverbes , le chemin de la sagesse (i) ; c'est-àdire , suivant le sens de saint Bernard , qui prétend que, dans l'Ecriture-Sainte , le mot de Sagesse doit se prendre pour une connaissance délicieuse de Dieu , je vous montrerai le chemin par où vous viendrez à prendre goût a la connoissance , a l'amour et au service de Dieu : Je vous mènerai par les sentiers de V équité, et quand vous y serez une fois entré, rien ne contraindra vos pas ,et^ ne vous fera broncher en courant^). Le Saint-

(1) Viam sapientiae monstrabo tibi. Prov. 4- ll' .

(2) Ducam te per semitas œquitatis , quas cùm ingressus

Esprit appelle sentier, le chemin de la vertu ; parce que notre méchante inclination naturelle nous rend la vertu si difficile dans les commencemens , qu'il semble que l'on n'y entre que par des sentiers très-e'troits ; mais après qu'on les a passés, on trouve le chemin large, on marche à son aise , et même on y peut courir sans rencontrer rien qui fasse chanceler. G" est ainsi que par une métaphore très-élégante, il nous enseigne, qu'encore que lapratique de la vertu nous semble fâcheuse d'abord , il ne faut pas toutefois perdre courage pour cela ; parce qu'ensuite , non-seulement nous n'vtrouveronsaueune difficulté; mais nous y aurons même du plaisir , et nous dirons avec le Sage : J'ai un peu travaillé, et j'ai trouvé un profond repos (i). A peine > dit il dans un autre endroit, aurez-vous un peu ti a acquérir la sagesse, que vous

es fruits quelle vous rapportera (2 . Et saint Paul nous enseigne la même chose , quand il dit : Toute discipline semble au commencement donner plutôt du chagrin que de la joie ; mais ceux qui y auront été accoutumes , en recueilleront en paix des fruits de justice (3). C'est à peu près

fueri?, non arctabuntur aressus tui; et currens non habebis offendiculum. Prov.xi et 12.

(1) Quia tnodicum laboravi, et inveni mibi multana requiem. Eccli. 5i. 35.

(2) In opère enim îpsins exigamn laborabis, et citô edes de generationibos îllias. Ibid.^G. 20.

(5) Onanis autem discipi na in praesenti quidem ridetur

ce que l'on éprouve tons ies jours dans toutes sortes d'arts et de sciences. Quelle difficulté , par exemple , ne trouve- t-on point au commencement dans les études ? Il faut souvent qu'on nous y entraîne de force , et qu'on nous y retienne par le châtiment ; de là vient le proverbe qui dit : Que la science entre avec le sang (i). Cependant , quand on y est accoutumé , qu'on vient a y faire quelques progrès, et qu'on sait déjà quelque chose , on y prend quelquefois tant de goût , que l'on fait tout son divertissement et tout son plaisir d'étudier. Il en est de même du chemin de la vertu et de la perfection.

Saint Bernard nous explique parfaitement ceci , en développant ces paroles de Job : Je suis réduit à une telle extrémité , que les choses où même yavois horreur de toucher 3 sont maintenant ma nourriture ordinaire (2). Voulez- vous savoir , dit-il (3 ), combien l'exercice et l'habitude ont de pouvoir sur nous : dabord une chose vous paroîtra insupportable ; mais si vous vous y accoutumez , avec le temps elle vous semblera moins rude ; ensuite vous la trouverez légère; après elle

non esse gaudii, sedmoeroris; posteà autem fructum pacatissimum exercitatis per eam reddet justitiae. Ad. Heb. 12.11.

(1) La lettra con la sangre entra.

{2) Quae priùs nolebat tangere anima mea , nùnc pvse angustiâ cibi mei sunt. Job. 6. 7.

(3) Priinùm tibi importabile videbitur aliquid : processu temporis, si assi^ca*, judicabis non adeô grave : paulô post , et levé senties : paulô pôst etiam delectabit. Bern. lib. l . de consid. ad Eus.

2û6 PART. I. TRAITÉ II. CîUP. VIT.

ne vous fera plus aucune peine , et enfin elle vous donnera même delà joie, et tous pourrez dire comme Job : Je me nourris mainte' nant des mêmes choses où auparavant j' 'ai ois répugnance de toucher. Le tout dépend donc de l'habitude que l'on a aux choses ; de sorte que si vous avez delà peine a observer toutes les circonstances qui sont nécessaires pour bien faire votre oraison ou votre examen, c'est que vous n'y êtes pas assez accoutumé. Si à votre réveil, ou dans le temps de vos prières, vous ne sauriez retenir votre imagination , et l'empêcher de se promener de côté et d'autre, c'est que vous ne vous êtes jamais fait de violence , pour vous accoutumer a la recueillir , et pour faire en sorte qu'elle ne se dissipât point a d'autres choses qu'a ce qui doit être le sujet de votre méditation ; si le silence et la retraite vous donnent du chagrin , c'est que vous n'y êtes pas habitué. On trouve de la douceur dans sa chambre , quand on y demeure souvent; mais on s'v ennuie cruellement , quand on n'a pas accoutumé de s'y tenir; rendez-vous la retraite familière, elle vous deviendra agréable. L'oraison et le jeûne ne paroissent difficiles aux gens du monde , que parce qu'ils n'y sont pas assez exercés. Saiïl (\) revêtit David de ses propres armes , quand il l'envoya combattre les Philistins ; et parce que David n'avoit pas accoutumé d'en porter , il s'en trouva embarrassé : et il

(1) i. ReS. 17.38.

les quitta : il s'y habitua néanmoins depuis , et elles ne l'incommodèrent plus dans le combat. Ce que je dis de la vertu , doit s'entendre pareillement du vice ; car si vous vous laissez aller a une mauvaise habitude , le mal augmentera et prendra des forces de jour en jour; et enfin il vous sera si difficile d'y apporter remède , que vous serez en danger de n'en guérir de votre vie. Que si dès le commencement vous vous étiez accoutumé a bien faire les choses , que vous seriez maintenant heureux , et que vous auriez de joie de voir que la pratique de la vertu vous seroit devenue douce et aisée! Commencez donc , dès à présent , à vous y habituer ; il vaut mieux tard que jamais ; prenez à tâche de bien vous acquitter des choses ordinaires , puisque cela vous est d'une si grande conséquence ; et s'il est besoin , faites-en la matière de votre examen particulier ; vous ne sauriez jamais en choisir de meilleure et de plus utile ; et de cette sorte , vous acquerrez une grande facilité , et vous aurez un extrême plaisir à bien faire toutes vos actions.

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