‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 3)Chapitre 28 sur 68 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Combien il importe a un religieux de ne point se relâcher dans le chemin de la vertu.

Par tout ce que nous venons de dire , il est aisé de comprendre de quelle conséquence il est a un religieux de marcher toujours avec ferveur dans les exercices de la religion , et de ne se relâcher jamais : car ensuite il lui seroit très-difficile de revenir a son premier état de perfection ; il faudroit pour cela une espèce de miracle. Saint Bernard traite parfaitement bien ceci , lorsqu'il écrit à Richard, abbé de Fontaine, et a ses religieux , en qui Dieu avoit opéré cette merveille , qu'après avoir mené une vie fort tiède et fort relâchée , ils en avoient embrassé une très-fervente et trèsparfaite. Il s'étonne , il se réjouit de ce changement , et il leur dit en les en félicitant (i ) : Le doigt de Dieu est véritablement ici ; mais comment pourrai-je passer jusqu'à vous , et voir comme un autre Moïse cette vision si grande et si merveilleuse ? Car enfin celle-ci

(1) Digitus Dei est iste. Quis dabit mibi ut transeam , et videam visionem banc magnam ? nec enim minus mira , minùsve jucunda ipsa promotio est quam illa. Rarissima avis in terris , qui de gradu quern forte in religione attigerit, tel parùm aseendat. Multô faciliùs reperies muitos seculares converti ad bonum , quàm unum quemquam de religiosis transire ad melius. Btrn. ep. 95,

n'est pas moins surprenante , ni moins agréable que celle du buisson ardent. Il n'est rien de plus rare au monde , que de voir un religieux s'élever tant soit peu au-delà du degré de perfection où il étoit parvenu avant que de se relâcher; et il est plus aisé de trouver plusieurs séculiers qui se convertissent entièrement après avoir vécu d'une façon déréglée, que de rencontrer un religieux, qui d'un état de langueur et cle nonchalance passe à une vie ardente et zélée. La raison en est que les séculiers n'ont pas les remèdes si présens , ni si fréquens que les religieux , de sorte que quand ils entendent un sermon touchant , ou qu'ils voient qu'un de leurs parens ou de leurs amis vient à mourir d'une mort subite et malheureuse , la chose étant nouvelle pour eux , les frappe davantage , les étonne plus aisément , etles porte à se convertir et à changer tout-à-fait cle vie. Mais un religieux qui a les remèdes et les secours toujours présens , qui fréquente si souvent les sacremens , qui entend à toute heure les exhortations spirituelles, qui s'exerce continuellement à méditer sur les choses de Dieu , et à penser à la mort, au jugement, à l'enfer et au paradis : si avec tout cela il est tiède et lâche , quelle espérance y a-t-il qu'il puisse jamais se convertir 1 II est fait à entendre ces sortes de choses, sans s'en émouvoir; et ainsi, ce qui devroit l'exciter , et ce qui touche le plus les autres, ne fait aucune impression sur lui.

C'est ce qui a donné lieu a saint Augustin d'établir cette célèbre maxime (i): depuis que j'ai commencé à servir Dieu, comme je n'ai guères trouvé de meilleurs cbrétiens que ceux qui ont profité dans les monastères ; aussi je n'en ai point connu de pires que les religieux qui sont tombés dans le désordre. Saint Bernard dit qu'il y en a peu de ceux-là qui retournent dans le premier état où ils étoient avant leur chute, et que c'est sur eux que pleure le prophète Jérémie , quand, il dit : Comment est-ce que Vor sJest obscurci? comment a-t-il perdu cette couleur si brillante qu'il acoit-J Ceux qui étoient nourris dans la pourpre, se sont plongés dans la fange et dans V ordure (V. Ceux à qui Dieu faisoit tant de grâces, qui s'entretenoient si souvent avec lui , et dont tous les désirs étoient dans le ciel , se sont salis parmi la boue , et dans le fumier des choses du monde.

Il v a donc , communément parlant , trèspeu d'espérance a avoir d'un religieux qui commence à se détourner de la bonne voie. Cela seul nous devroit faire trembler. Car enfin , suivant ce que nous venons de dire , que peut-on attendre de lui , puisqu'il em-

(1) Ex quo servire Deo cœpi, quomodo difficile sam expertus meliores , quàm qui in njonasteriis profecerunt, ità non sum expertus pejores , quàm qui in mouasteriis defecerunt. sîug ep. ad Pleb Hipp. Ber. ser. 3. in fest. apos. Pet. et Paul.

(2) Quomodo oWuratum est aurum , mutatus estcolor optimus ? Qui nutriebantur in croceis , amplexati gmat stercora. Thcrn. 4. 1 et 5.

Î)ire avec les mêmes remèdes qui guérissent es autres? Lorsque les médecines ne font aucun effet dans un malade, et qu'au contraire elles augmentent son mal , on peut tenir sa guérison pour désespérée. Quand un médecin voit un évanouissement a. une personne infirme , ou qu'il lui trouve une grande foiblesse de pouls, il ne s'en met pas beaucoup en peine, parce qu'il n'est pas extraordinaire que cela arrive, lorsqu'on est indisposé.Mais quand il voit les mêmes symptômes a un homme sain et robuste, il les regarde comme un très-mauvais signe; d'autant qu'un pareil accident ne peut procéder que de quelque révolution d'humeur maligne et prédominante qui annonce infailliblement ou une mort prochaine , ou une maladie très-dangereuse. Il en est de même des religieux et des gens du monde. Si un séculier tombe dans quelque péché, il n'y a rien de surprenant, ni qui soit fort éloigné de la vie d'un homme qui se confesse peut-être une fois l'an , et qui est continuellement parmi les occasions qui peuvent le porter au désordre. Mais lorsqu'un religieux qui est soutenu par l'usage fréquent des sacremens, par l'oraison et par tant d'autres exercices spirituels , vient malgré tout cela à tomber, c'est une marque qu'il s'est fait quelque révolution dangereuse dans son ame, que la maladie est maligne, que les principes de la vie sont attaqués, et qu'enfin il y a beaucoup de sujet de craindre. Je ne

dispas toutefoisceci, ajoute saint Bernard(i), pour vous décourager en nulle manière, surtout si vous voulez vous relever aussitôt que vous serez tombé ; car plus vous différerez à le faire , plus vous y aurez de peine : mais je le dis afin que vous ne péchiez pas, et que vous ne vous relâchiez en aucune sorte. Que si quelqu'un pèche > nous avons Jésus- Christ pour avocat auprès du Père (2). C'est pourquoi , que personne ne perde courage, d'autant que quiconque retournera véritablement à Dieu, et de tout son cœur, en obtiendra certainement miséricorde. Si le prince des apôtres , après avoir suivi si long-temps l'école de Jésus-Christ, et reçu tant de faveurs de lui, tomba néanmoinssi lourdement; et si après une chute si énorme , après avoir renoncé son maître et son Dieu , il fut remis dans un état de grâce si éminent; qui est-cequi doit désespérer de son pardon ] Avez- vous, poursuit saint Bernard, péché dans le monde plus que saint Paul? ou daus la religion plus que saint Pierre ? Que si l'un et l'autre , par leur repentir et leur pénitence , méritèrent non-seulement que Dieu leur pardonnât , mais qu'il les élevât ensuite a un degré si sublime de sainteté et de gloire; imitez-les clans leur pénitence , et vous pourrez non-seulement retourner daus le premier état où vous

( 1) Bern. itbl sup.

(2) Si quis peccaverit , aorccatum habemus apud V&tiem Jesum Christnm justum. 1 Joan 5. 1.

étiez avant votre chute, mais encore parvenir à une perfection plus grande et plus accomplie.

Page 1