‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 3)Chapitre 29 sur 68 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Combien il importe aux novices de bien employer le temps de leur noviciat , et de s'y accoutumer à bien faire les exercices de reilgion.

De tout ce que nous avons dit , nous pouvons recueillir de quelle conséquence il est que les novices profitent bien du temps de leur noviciat , et s'y habituent a s'acquitter exactement de tous les exercices de la religion ; et ce que nous disons ici pour eux en particulier , pourra servir aussi pour tous ceux généralement qui commencent à entrer dans le chemin de la vertu. lia première règle que nous avons dans la Compagnie, touchant le maître des novices , marque deux raisons qui rendent cela d'une extrême conséquence , et qui font que la charge de maîtres des novices doit être considérée comme une des plus importantes dans toutes les communautés religieuses. Lia première raison est , qu'à parler selon le cours ordinaire , tous les progrès d'un religieux à l'avenir dépendent de l'éducation qu'il a eue pendant son noviciat , et de la manière dont il s'y est comporté : la seconde, est que

c'est sur cela que toute l'espérance de la religion est fondée, et de là que dépend absolument tout son bonheur .Mais, pour venir aune discussion plus particulière, je dis en premier lieu, que le profit, ou le peu d'avancement d'un religieux dépend tellement de cette première éducation , et de la manière dont il aura vécu durant son noviciat , que moralement parlant , il est constant que si alors il a de la néslisrence et de la tiédeur pour les choses spirituelles, il en aura également toute sa vie. Car pourquoi se figurer qu'il deviendra ensuite plus soigneux et plus fervent, puisqu'il n'y a aucune apparence de croire ce changement, et qu'au contraire, il y a plusieurs raisons qui doivent nous persuader qu'il demeurera toujours dans le même état ?

Pour faire voir encore plus clairement cette vérité , adressons la parole au novice en particulier , déduisons-lui nos raisons , et convainquons-le en cette sorte. Maintenant que vous êtes dans votre noviciat , vous avez beaucoup de temps pour vous appliquer à votre avancement spirituel , et beaucoup de moyens qui peuvent y contribuer; parce que vos supérieurs songent uniquement a cela , et en font leur fonction principale. Vous avez devant les yeux l'exemple de vos frères qui ne vaquent h autre chose ; et l'exemple fait d'ordinaire tant d'impression sur nous , que quand on est continuellement parmi des gens

qui ne s'adonnent qu'à la vertu, et qui y font des progrès considérables , il est difficile que quelque lâche et quelque pesant qu'on soit , on ne se sente excité à se tirer de sa lâcheté et de sa fainéantise.Vous avez de plus un cœur qui n'est plus embarrassé de rien , qui est dégagé de toutes les pensées du siècle, et qui paroît même porté a la vertu : vous n'avez nulle occasion qui vous en détourne , et vous en avez mille qui vous y portent. Que si maintenant que vous n'êtes ici que pour cela, et que vous n'avez point d'autre affaire, vous ne faites néanmoins aucun progrès , et n'amassez aucun fonds de vertu pour l'avenir: que sera-ce lorsque vous aurez le cœur rempli de mille choses qui vous le partageront ? Si maintenant, avec tant de loisir, tant de commodités et tant de secours, vous ne faites pas bien votre oraison , votre examen ; si vous ne vous attachez pas à n'y manquer en rien, et a bien vous acquitter de vos autres exercices spirituels : que sera-ce quand le soin de vos études vous occupera l'esprit , que vous serez dans les charges et dans le ministère de la confession et de la prédication ? Si, avec tant de conférences, tant d'exhortations , tant d'exemples et tant de sollicitations , vous ne faites aucun profit : que sera-ce lorsqu'il vous surviendra des empêchemens et des obstacles de toutes parts ] Si dans le commencement de votre conversion, lorsque la nouveauté devroit vous donner

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plus cle chaleur et de zèle , vous êtes néanmoins tiède et languissant: que sera-ce, quand vous aurez les oreilles accoutumées , et le cœur endurci a tout ce qui pouvoit vous toucher et vous servir ? Enfin , si maintenant que les passions ne font que de naître en vous , et que les mauvaises inclinations sont encore tendres et foibles, vous n'avez pas le courage de vous y opposer , comment pourrez-vous y résister? comment pourrez-vous les vaincre , quand elles seront tellement fortifiées par Y usage , et tellement enracinées , que vous ne pourrez les arracher, sans vous faire une violence plus cruelle que la mort 1

Saint Dorothée (i) explique très-bien cette vérité par un exemple qu'il rapporte d'un des Pères du désert , qui étant un jour avec ses disciples dans un lieu plein de cyprès de toutes les grandeurs , commanda à l'un deux d'en arracher un petit qu'il lui montra , et que le disciple arracha incontinent sans peine. Il lui en marqua ensuite un autre qui étoit un peu plus grand , et qu'il arracha pareillement , mais avec plus d'efforts et en y mettant les deux mains. Pour en déraciner un autre qui étoit plus fort , il eut besoin qu'un de ses compagnons lui aidât ; et enfin tout ce qu'ils étoient de solitaires , s'efforcèrent inutilement d'en arracher un autre , qui étoit beaucoup plus

(i) Dorot. Doc . m. u.

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gros que les premiers. Voilà , leur dit alors ]e vieillard , comme il en est des passions : au commencement , quand elles ne sont pas encore bien enracinées , il est facile de les arracher, pour peu qu'on se veuille donner de peine ; mais lorsque par une longue habitude, elles ont jeté de profondes racines dans le coeur , il est très-mal-aisé de les en tirer ; il faut faire des efforts extraordinaires , et quelquefois même avec tout cela on ne peut pas en venir a bout.

On peut voir par tout ceci que c'est un très-grand abus et une tentation très-dangereuse, de différer sa conversion de jour en jour , dans la pensée de pouvoir mieux se vaincre dans un autre temps sur les mêmes choses où alors on n'a pas le courage de s'opposer , à cause de la difficulté qu'on y trouve. Si pendant que cette difficulté est encore légère , vous n'oseriez entreprendre de la surmonter , comment le ferez-vous , lorsqu'elle sera plus grande ? Et si à présent que votre passion n'est encore qu'un petit lionceau , vous n'avez pas la hardiesse de l'attaquer , comment l'attaquerez-vous quand elle sera devenue une bête grande et furieuse ? Tenez donc pour constant , que si maintenant vous êtes lâche et tiède , vous serez lâche et tiède dans la suite : si maintenant vous n'êtes pas bon novice et bon apprenti , vous ne serez pas ensuite bon religieux , ni bon ouvrier : si maintenant vous êtes négligent dans les cho-

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ses qui sont de l'obéissance , et qui regardent l'observation des règles , vous le serez encore davantage avec le temps : si maintenant vous êtes peu attentif a bien faire vos exercices spirituels , et que vous ne les fassiez que par pièces et par lambeaux, vous ne les ferez que par pièces et par lambeaux toute votre vie. Le tout est de bien commencer; et saint Bonaventure nous l'apprend, quand il dit (i) : On ne quitte guères les impressions que l'on a reçues la première fois , et celui qui , dans le commencement d'un nouveau genre de vie , méprise la discipline, s'y applique difficilement dans un autre temps. C'est un proverbe , dit Salomon , que celui qui a pris un chemin dans sa jeunesse , le suivra toujours sans le quitter , même dans sa vieillesse (2). C'est ce qui a fait dire à saint Jean Climaque (3) , que les commencemens lâches et îbibles sont très - dangereux , parce que c'est -un signe manifeste d'une chute à venir. Il est 'donc très-important de s'accoutumer d'abord à la vertu , et à bien faire ses exercices spirituels. Le Saint-Esprit nous apprend , quil est avantageux à l'homme de porter le joug dès sa jeunesse (4); parce que, de cette sorte ,

(1) Formam , quani primo qui recipit , vix deponit ; et qui disciplinant in novae conversation^ inilio negligit, ad eam postmodura difficile applicatur. Bon, in spcc. discip.

(2) Proverbium est : Adolescens juxtà viarn suam, etiarn zuai senuerit , non recedet ab eâ. Prov. 22. 6.

(3) CUmac. de inan. vit. fuga , grad. 1.

(4) BoQum est viro , cùui portaverit jugum ab adolescentiâ s-aà. Thren. 3. 27.

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la pratique de la vertu lui sera aisée : mais s'il n'y a pas été formé de bonne heure , comment pourra-t-il trouver dans sa vieillesse , ce que dans sa jeunesse il naura pas eu le soin d'amasser (i) 1

De cette première raison que nous venons de déduire , on tire une induction nécessaire pour la seconde : puisque , si tout le profit d'un religieux pour l'avenir dépend de la. première éducation qu'il reçoit ; tout l'avancement de la religion en général en dépend par conséquent de la même sorte. Car c'est l'assemblée des religieux , et non pas les murailles des maisons et des églises , qui fait la religion ; et ceux qui sont dans le noviciat , sont ceux qui doivent composer tout le corps. C'est pour ce sujet, que par une salutaire institution , on a établi des maisons deprobation , pour ne s'y appliquer qu'à l'abnégation de soi-même, à la mortification de ses sens et à la pratique de toutes les véritables vertus. Saint François de Borgia disoit que ces maisons étoient pour les novices une Bethléem; c'est-à-dire, une maison de pain (2) , parce que c'est là que l'on fait les provisions pour cette navigation de long cours que Ton doit entreprendre au sortir delà. Le temps que vous y demeurez , est le temps de la moisson , le temps de l'abondance et de la

(i) Quœ in juventute tuâ non congresgasti , quomodô in senectute tuâ invenies ? Eccl. 25. 5.

(2) Borgia ept ad, Soc, Jes, Domina panis,

fertilité , dans lequel vous devez , comme Joseph , tous munir contre les années de la stérilité et de la famine (i). Si les Egyptiens eussent bien compris ce qui devoit arriver., et qu'ils eussent eu de la prévoyance , ils ne se seroient pas tant pressés de se défaire de leurs blés, qu'ils amassoient avec un extrême soin. Si vous pouviez concevoir de quelle importance il vous est de ne point sortir du noviciat , sans avoir fait une bonne provision , vous ne souhaiteriez pas d'en être bientôt dehors, et vous n'en sortiriez au contraire qu'avec douleur, quand vous viendriez a considérer que vous êtes peut-être fort mal pourvu de toutes les vertus qui sont nécessaires à un religieux. Ceux qui ont impatience d'être bientôt hors du noviciat , montrent bien , dit le même Saint , qu'ils manquent de connoissance, puisqu'allant faire un si grand et si pénible voyage, ils ne craignent point de l'entreprendre, sans avoir iaittoutes les provisions dont ils ont besoin.

Saint Ignace s'est tellement figuré que pendant le noviciat nous ferions un grand amas de vertus , que dans les Constitutions il suppose cela comme une chose certaine. Il établit deux années de probation , afin que durant tout ce temps-la on ne songe qu'a son avancement spirituel , sans faire aucune autre étude que celle dont on peut tirer quelque utilité pour parvenir à une plus grande abné-

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gation de soi-même , et à un plus haut degré de perfection. Ensuite , se persuadant qu'un religieux sort de là avec un tel esprit de ferveur , de mortification et de retraite , et avec tant d'ardeur pour l'oraison et pour les choses spirituelles, qu'il est besoin de le retenir : il avertit ceux qui continuent après cela leurs études , de modérer pour lors leur ferveur , de vaquer à l'oraison moins que de coutume, et de faire moins d'austérités qu'à l'ordinaire. Tâchez donc de sortir du noviciat , tel en effet que ce grand saint s'est imaginé que vous en deviez sortir ; ménagez bien un temps si précieux ; songez que peutêtre de votre vie vous n'en aurez point d'autre qui soit si propre pour travailler a votre avancement, et pour amasser des trésors spirituels. Enfin , pour me servir des paroles de l'Ecriture : Ne souffrez pas qu'un si bon jour se passe sans que vous en profitiez , et ta* chez de ne rien perdre d'un ton si excellent (ï).

Ceux que Dieu appelle a la religion dès leurs plus tendres années , ont un grand sujet de lui rendre grâces ; parce qu'alors il est très-facile de s'appliquer a la vertu , et de se soumettre au joug de la discipline religieuse. Il est aisé dans les commencemens de plier un jeune arbrisseau , et de faire en sorte qu'il 'devienne droit; mais s'il est tortu, et que vous

(0 Non defrauderis à die bono, et partiçula boni doni non te praetereat, Eccl. 14. i4»

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le laissiez croître en cet état, il y demeurera toujours, et vous le romprez plutôt que de le redresser. Il en est de même de l'homme dans un âge tendre ; il est facile de lui faire prendre un bon pli et de le tourner au bien : de sorte qu'y étant ainsi accoutumé de bonne heure , il y trouve ensuite une très-grande facilité, et y persévère toujours. Une étoffe teinte en laine ne perd jamais sa couleur :et qui pourra , dit saint Jérôme , rendre la première blancheur à la laine qui aura été teinte en écarlate? Un vase neuf retient long-temps l'odeur de la première liqueur qui y a été versée (i). L'Ecriture Sainte loue Josias , de s'être adonné dès son bas âge à servir Dieu : Lorsqu il étoit encore enfant^ il commença à chercher le Dieu de son père David (2).

Humbert, personnage illustre, et général de l'ordre des Dominicains , rapporte qu'un religieux étant mort, apparut à un autre, tout brillant de gloire; et que le tirant de sa cellule, il lui montra un grand nombre d'hommes vêtus de blanc, et environnés de clartés , qui portant de très-belles croix sur leurs épaules , s'en alloient en procession au ciel. Il lui en fit voir d'autres ensuite qui marchoient de la même sorte, mais qui étoient beaucoup plus éclatans de lumière que les premiers , et qui tenoient chacun à la main une

i1) Qao semel est imbuta recens , &ervabit odorem testa diù. Hor. Art. poet.

(2) Cùm adhùc esset puer , cœpit quœrere Deura patris su» David. 2. Parai. 34. 3.

croix beaucoup plus belle et plus ricbe. Après cela, il passa une troisième procession , mais incomparablement plus lumineuse et plus admirable que les deux autres : toutes les croix y étoient aussi d'une beauté bien surprenante ; et au lieu que les liommes des deux autres troupes portoient cbacun la leur , ou à la main , ou sur les épaules , ceuxci avoient cbacun un Ange qui portoit leur croix devant eux , afin qu'ils marchassent avec plus de facilité, et suivissent avec plus de joie. Le religieux étonné de cette vision , en demanda l'explication à celui qui la lui avoit montrée , qui lui dit que les premiers qu'il avoit vus porter la croix sur leurs épaules , étoient ceux qui étoient entrés en religion dans un âge avancé ; que les seconds qui la tenoient à la main , étoient ceux qui s'y étoient mis lorsqu'ils étoient encore jeunes : et que les derniers, qui mar choient si délibérément , étoient ceux qui , dès leur plus tendre jeunesse , avoient embrassé la yie religieuse, et renoncé a toutes les vanités du monde.

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