‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 3)Chapitre 3 sur 68 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De V estime que nous devons faire des choses spirituelles.

J'Ai désiré V intelligence , dit le Sage , et elle ni a été donnée. J'ai invoqué le Seigneur, et V esprit de sagesse est venu en moi. Je Vai préféré aux royaumes et aux trônes , et j'ai cru que les richesses nétoicnt rien au prix de ce trésor. Je n'ai point fait entrer en cornparaison avec elle les pierres précieuses, parce que fout l'or, au prix d'elle, n'est qu'un peu de sable 3 et que l'argent , devant elle , sera considéré comme de la boue (i).

(ï) Optavi et dalus est raihi sensus ; et invncavi , et venit

in me spiritus sapientise : et prscposui illam regnis et sedibus :

«t divitias nihil esse duxi in comparalione illius ; nec compa-

ravi illi lapidem pretiosum : quoniain omne aurum in corn*

La véritable sagesse , que nous devons désirer , c'est la perfection chrétienne, qui consiste à nous unir a Dieu par amour, conformément a ces paroles de l'Apôtre : Sur toutes choses , je vous recommande la charité , qui est le heu de la perfection , >, ar lequel nous sommes unis à Dieu (i). De sorte que nous devons faire autant d'estime de la perfection chrétienne, et de tout ce qui peut contribuera nous la faire acquérir, que Salomon dit qu'il en faisoit de la sagesse ; et croire j suivant le même Apôtre , que pourvu que nous gag/iions Jésus-Christ , tout le reste n/\st rien que boue et qu ordure {i\

C'est là le meilleur moyen que nous ayons pour arriver à la perfection , parce que le progrès que cette estime fera dans notre cœur , sera la mesure de notre avancement tuel , et de celui de toute la religion. La raison en est , que nous ne désirons les choses , que selon que nous les estimons ; d'autant que la volonté étant une puissance aveugle , qui ne fait que suivre ce que l'entendement lui propose , l'estime qu'il fait d'un objet, devient nécessairement la règle de nos désirs ; et comme \\ volonté est ce qui commande en nous à toutes les autres

paratione il luis arma est exiçna , ettaoquàro lutum aestimabitur argenturu in enuspeetu illius. Sap j.;,

(. Sup'er otnnia antem haec , caritatem habetc , quod est vincuium perfretionis. Coloss. 3 i4

f2)0maia arbilror ut stereora , ut Gbristiim lucrifaciami Philip p. 3. S.

facultés intérieures et extérieures de l'ame , nous n'avons accoutumé de rechercher les choses , et de travailler pour les acquérir , que selon que la volonté se porte a les désirer ; c'est pourquoi il est extrêmement important que nous avons une haute estime pour tout ce qui concerne notre avancement dans la perfection , afin que nous le désirions aussi avec ardeur , et que nous nous appliquions avec soin à le procurer ; car toutes ces choses ont tant de rapport entre elles , que la mesure de l'une est la règle infaillible de l'autre.

Celui qui trafique en pierreries , doit s'y bien connoître , s'il ne veut y être trompé: autrement, il arrivera qu'il donnera quelque pierre de grand prix pour quelque chose de peu de valeur. Notre trafic est de pierres précieuses : et nous sommes des né: gocians du royaume drs cîeux } qui cherchons de belles perles (i). Il faut que nous connoissions extrêmement bien ce que vaut la marchandise dont nous trafiquons , de peur que par un abus étrange nous ne donnions de l'or pour de la boue , et que nous ne changions le ciel pour la terre. Que le Sage , dit le Seigneur , par la bouche de Jérémie , ne se glorifie point de sa sagesse ., ni l'homme robuste de sa force , ni le riche de V abondance de ses biens; mais que celui

(1) Simile est re^nucn ccelorum horaini negotiatori qu?crenti bonas margarilas. Malth. 18. ^5.

qui veut se glorifier avec sujet , mette seulement toute sa gloire à me bien connoître (i). Le plus grand de tous les trésors est de connoître , d'aimer et de servir Dieu ; c'est la plus grande , ou, pour mieux dire , la seule affaire que nous ayons , c'est pour cela que nous avons été créés ; c'est pour cela que nous sommes entrés dans la religion ; et c'est en cela seul, comme dans notre unique fin , que nous devons chercher notre repos , et établir notre gloire.

C'est pourquoi, je voudrois que cette estime de la perfection , et des choses spirituelles qui peuvent y avoir rapport , s'imprimât fortement dans le cœur de tout le monde, et particulièrement dans celui des religieux, et que nous prissions soin de nous y exciter les uns les autres , non-seulement par nos paroles et dans nos entretiens ordinaires , mais beaucoup plus par nos actions, et par toute la conduite de notre vie. De cette sorte , et ceux qui ne commenceroient qu'à entrer dans le chemin de la vertu , et ceux qui y seroient déjà plus avancés , et tous en général reconnoîtroient que dans la religion on ne fait cas que des choses spirituelles ; et qu'enfin , comme parle saint Ignace dans ses Constitutions (2) : Ce qu'on estime le plus en

(0 ^°n gîorietur sapiens in sapientiâ saâ , et non gîorietur ibrlis in fortitudine suà , et non gîorietur dives in divitiis suis : sed in hoc gîorietur , qui gloriatur scire et nosse me. Jcrem 9 i'6. a|.

{-.) Const. p. io, § 2. Reg, 16 , ci summ Reg. 19.

un religieux , ce n'est ni la profondeur de la science , ni les talens pour la prédication 9 ni tous les autres avantages naturels et humains; mais l'humilité, l'obéissance et l'esprit de recueillement et de prière. C'est ce qu'il faut bien donner d'abord à entendre a tous ceux qui sont reçus dans la religion, et c'est de ce lait qu'il les faut nourrir au commencement , afin que chacun d'eux , voyant que c'est là ce qu'on y prise le plus; que c'est le parti que prennent ceux qui sont désabusés des vanités du siècle , et qu'il n'y a que ceuxlà d'aimés et d'estimés , ils tournent aussitôt leurs pensées , et appliquent leurs soins, non pas à devenir de grands hommes de lettres , ou de fameux prédicateurs , mais à surpasser tous les autres en humilité et en mortification. Au reste , je ne prétends pas due que le désir de nous attirer l'estime et la bienveillance générale, doive être le motif qui fasse que nous nous portions à la vertu ; mais seulement que lorsqu'on connoîtra que la vertu est la seule chose qui est estimée dans la religion , on sera plus aisément persuadé que c'est aussi la seule qui mérite de l'être. Car , de cette sorte , chacun étant bien instruit du véritable chemin qu'il devra tenir , s'appliquera entièrement k la vertu , ne songera qu'à travailler sérieusement à son avancement spirituel , et croira que tout le reste n'est que vanité et que folie. On peut aisément comprendre , par tout ceci , que ceux de qui toute la conversation

se réduit a parler de belles-lettres, de sciences li umaines, et généralement de tous les avantages de l'esprit , et à marquer avec éloge ceux qui y ont excellé , sont d'un très-dangereux exemple dans les sociétés religieuses , d'autant que les plus jeunes, qui voient louer ces choses aux plus anciens , croient que c'est effectivement ce qui a le plus de cours dans la religion , et que c'est par-là qu'ils doivent s'avancer et se rendre considérables. C'est pourquoi ils ne se proposent que cela seul pour ob)et;et ensuite, l'estime des lettres humaines et des talens de l'esprit, s'augmentent toujours en eux de plus en plus , celle de l'iiumïlité et de la mortification y dépérit insensiblement ; et ils en viennent enfin a faire si peu de cas de l'un en comparaison de l'autre, que souvent rattachement qu'ils ont à l'étude, leur fait négliger leurs obligations les plus étroites. D'où il arrive que plusieurs se relâchent , se pervertissent , et même abandonnent la religion. Cependant , au lieu que par ces sortes d'entretiens on excite dans les jeunes gens de vains désirs de paroître , et d'être tenus pour gens d'esprit et desavoir, et qu'on leur inspire de faux sentimens d'honneur, qui sont le commencement deleurperdition; ne vaudroit-il pas mieux qu'onleur remîtsans cesse devant les veux, combien il est important et nécessaire d'être vertueux et humble, et combien , sans cela , il est inutile , ou, pour mieux dire, dangereux d'être savant et habile.

Surius, dans la vie de saint Fulgence, abbé, rapporte une chose qui revient a ce suj et. C'est que lorsque ce saint homme voyoit que quelques-uns de ses religieux étoientgens de grand travail , et qu'ils ne cessoient tout le jour de servir dans la maison; mais que d'ailleurs ils et oient négligens dans les exercices de piété , et qu'ils n'avaient pas la même application , ni la même ferveur pour l'oraison , pour la lecture et pour la retraite intérieure , il en faisoit beaucoup moins de cas que des autres. Au contraire, ceux qu'il voyoit affectionnés aux choses spirituelles, et soigneux de leur avancement dans la vertu, et qui, cependant , a cause de leur foiblesse et de leurs infirmités, ne pouvoient rendre aucun service à la maison, étoient ceux qu'il aimoit avec le plus de tendresse , et pour lesquels il a voit le plus d'estime. Il avoit sans doute beaucoup de raison d'en user de cette sorte; car enfin si l'on est obéissant et soumis a la volonté de son supérieur , que sert-il d'avoir d'ailleurs du mérite et de grandes qualités ? Que si c'est delà principalement qu'on prend occasion de se donner quelques libertés , et de prétendre des exemptions, il vaudroit assurément beaucoup mieux qu'on n'eût jamais eu aucun talent. Ce seroit une autre affaire, si dans le compte que Dieu exigera un jour du supérieur , il devoit lui demander si ses religieux auront été gens de travail et d'esprit ; mais ce ne sera pas sur cela qu'il lui fera rendre

compte ; il lui demandera s'il aura eu soin que ceux qui étoient sons sa conduite , profitassent dans la science des Saints, augmentassent de jour en jour en vertu , et fussent employés selon leurs talens , sans toutefois que les emplois extérieurs préjudiciassent à l'avancement intérieur. C'est ce dont chaque particulier sera pareillement responsable a Dieu , suivant le sentiment d'un saint homme (i), qui dit : qu'au jour du jugement on ne nous demandera pas ce que nous aurons lu , mais ce que nous aurons fait ; ni si nous avons bien parlé de toutes choses, mais si nous avons bien pratiqué tous les devoirs d'un véritable chrétien.

Jésus-Christ avoit envoj^é ses disciples prêcher ; et le texte sacré rapporte qu'ils revinrent pleins de joie , en lui disant que les démons même leur étoient assujétis par son nom. Ne vous réjouissez pas , leur répondit le Sauveur du monde , de ce que vous opérez des miracles , et de ce que les démons vous obéissent , mais réjouissez-vous de ce que vos noms sont écrits dans le ciel (2). Nous devons donc mettre notre bonheur et notre joie a acquérir le royaume des cieux , car sans cela tout le reste n'est rien. Et que

(1) Thomas à Kern pis , lib, 1. de Imit. Christi. c. 3.

(a) In hoc nolite gaudere, quia spiritus vobis subjiciuntur : gaudete autem quod nomina vestra scripta sunt in cœlis. Luc, 10. 20.

ESTIME DE LA PERFECTION. g

sert-il à un homme de gagner tout le monde ', s'il vient à perdre son ame (i).

Que si nous disons , et si Jésus-Christ luimême le dit . que les emplois qui regardent la conversion des âmes , ne doivent pas nous faire oublier ce que nous devons a notre propre salut, puisqu'il seroit inutile d'avoir contribué à celui de tout le monde , si nous ne travaillons pas au nôtre : que ne pouvonsnous point dire, à plus forte raison , des autres occupations ? Certainement il n'est pas raisonnable qu'un religieux soit si absorbé dans l'étude, ou se laisse tellement emporter et dissiper par les fonctions du dehors, qu'il vienne à manquer aux besoins du dedans ; qu'il néglige l'oraison , l'examen de sa conscience , et l'exercice de la pénitence et de la mortification ; que les choses spirituelles n'aient que le dernier rang chez lui ; qu'il ne leur donne que le temps qui lui reste d'ailleurs , et que, s'il ne peut pas vaquer à tout , il choisisse de manquer à celles-là , plutôt que de se relâcher dans les autres. Car enfin , ce seroit vivre , non pas comme un religieux, mais comme un homme qui n'auroit aucun goût des choses du ciel.

Saint Dorothée raconte que son disciple Dosithées'acquittoit si bien de la charge d'Infirmier, avoit un si grand soin des malades , faisoit si bien leurs lits et leurs chambres, et

(i) Quid eoim prodest honiini , si universum mundum lucretur , anima? verô suse detrimentum patiatur ? Matth. 16. 26.

y tenoit toutes choses si propres et en si bon état , qu'un jour étant allé visiter l'infirmerie, Dosithée lui dit : Mon père , il nie vient une pensée de vaine gloire , qui nie dit que je fais parfaitement bien mon devoir ici , et que vous devez être très-content de moi. Mais la réponse du supérieur modéra bien la présomption du disciple : J'avoue, lui répondit saint Dorothée, que vous êtes devenu trèsbon infirmier, et très-soigneux, mais je ne m'aperçois pas encore que vous soyez devenu un bon religieux (i). Que chacun donc fasse en sorte qu'on ne puisse pas dire de lui : Vous êtes un bon infirmier ou un bon portier ; vous vous êtes rendu un très-habile écolier, ou un docteur très-savant , ou un très-grand prédicateur ; mais vous n'êtes pas un bon religieux. Car enfin nous ne sommes entrés dans la religion , que pour y devenir de véritables religieux. C'est ce qne nous devons préférer à toutes choses; c'est ce qu'il faut que nous recherchions avec soin , et que nous ayons éternellement devant les veux. Tout le reste, à l'égard de notre progrès dans la piété, ne nous doit être qu'accessoire, suivant ces paroles du Sauveur : Cherchez premièrement le royaume de Dieu , et sa justice ; et tout le reste vous sera donné comme par surcroît (2).

(1) Non lamen bonus effcclus es monachus. [Bibliothec. Pair. tom. 5. Doct. n.

(2) Qualité ergô primùm regmim Dei , et justitiam ejas ; et haec omnia adjicientur vobis. Matth. 6. 55.

Nous lisons de quelques Pères du désert , que ne pouvant pas vaquer continuellement, ou à la lecture spirituelle , ou à l'oraison, et ne voulant pas d'ailleurs demeurer oisifs , ils employaient tout le temps qui leur restoit a faire des corbeilles de palmes , ou quelques autres ouvrages de main ; et que quelques-uns d'entre eux brûloient à la fin de l'année tout ce qu'ils avoient fait , comme n'ayant travaillé que pour s'occuper et pour fuir l'oisiveté (i). C'est ainsi que nous devons en user; faire notre principale attache de ce qui concerne notre avancement spirituel, et ne nous appliquer à toutes les autres affaires, même à celles qui regardent l'édification du prochain , que dans le même esprit avec lequel ces saints Pères s'amusoient a faire leurs corbeilles ; c'est-a-dire , sans que pour cela nous nous relâchions le moins du monde des obligations que nous avons de faire notre salut , et d'aspirer sans cesse k la perfection. 11 faut donc agir sur ce fondement, et le tenir pour un principe infaillible; que les exercices spirituels qui contribuent a notre progrès dans la piété , doivent être toujours préférés a toutes choses , et que nous ne devons jamais nous en relâcher pour quoi que ce soit ; car c'est ce qui nous entretient , et qui nous fait profiter dans la vertu ; et si une fois nous les négligeons , nous nous apercevrons bientôt du préjudice

(1) Cas. t. io. Jnstlt. c. z\. de Abbat. Paul.

que nous en aurons reçu. L'expérience ne nous appreud que trop , que quand nous ne sommes pas intérieurement comme nous devons, ce défaut ne provient jamais que de notre relâchement dans les exercices spirituels. Mon cœur est devenu sec , dit le Psalmiste , parce que j'ai oublie de manger mon pain, dont j'avois accoutumé de me nourrir^). Si la nourriture de l'a me nous manque , il est certain que nous deviendrons foibles et languissans. Saint. Ignace nous recommande extrêmement ce point , et insiste souvent là-dessus : L'entière abnégation de soi-même , dit-il en un endroit (2) , et les moyens les plus propres pour s'avancer dans la vertu et dans la perfection , doivent être l'objet de l'étude constante tant des novices que des autres. Que tous , dit-il , en un autre lieu (3) , donnent un temps convenable aux exercices spirituels et tâchent d'augmenter chaque jour dans la piété a proportion de la grâce que Dieu leur donne. Et enfin , ailleurs il ajoute (4)" Que chacun apporte toute l'exactitude possible à bien employer tout le temps qui lui aura été marqué pour vaquer a l'oraison , à la méditation et a la lecture ; et ces mots : Toute V exactitude possible, méritent sans doute que l'on y fasse une réflexion particulière.

r (1) Aroit cor menm, quia oblitus sum comedere panera tneum Psalm. 101. 5.

(2) S. p. Const. c. 1. §. 128. ctReg. 12. summ. Const.

(3) Reg. 21 . summar. (4) Rcg. î.comm.

ESTIME DE LA PERFECTION. l3

11 est aisé par - là de voir , que quelques occupations qu'on puisse avoir, soit à cause de la charge qu'on exerce , soit a cause de l'obéissance qu'on doit a ses supérieurs , leur intention n'est pas que l'on quitte pour cela les exercices spirituels que l'on a accoutumé de faire , parce qu'il n'y a point de supérieur qui veuille que l'on manque aux règles, et particulièrement à des règles si importantes et si indispensables. Que personne donc ne prétende colorer ses fautes et sa négligence dans les exercices spirituels , du prétexte spécieux de l'obéissance , alléguant qu'on n'aura pu vaquer à l'oraison , ou à l'examen de sa conscience, ou a quelque lecture pieuse , parce qu'on aura été obligé de satisfaire aux devoirs de l'obéissance; car après tout , ce n'est point l'obéissance qui nous empêche de faire toutes ces choses : c'est notre seule tiédeur particulière, et le peu de ferveur que nous avons pour la piété. Saint Basile dit (i) que nous devons être extrêmement fidèles à donner à Dieu les temps qui sont destinés pour les exercices spirituels ; et que comme , lorsque nous n'avons pas eu le loisir , ou de manger ou de dormir, parce qu'il aura fallu passer la nuit auprès d'un malade et l'aider à nien mourir , nous tâchons de réparer aussitôt les besoins du corps , et nous savons bien en trouver le temps ; de même , s'il arrive qu'il nous

(x) Bat. ser, de renunt. sœculi islitis, et spirituatl perfutiene.

l4 PART. I. TRAITÉ I. CHAP. T.

soit impossible de faire notre oraison ou notre examen aux heures ordinaires , nous devons souhaiter avec ardeur d'y suppléer promptement , et nous en acquitter en effet le plutôt que nous pouvons. Quand , par quelque nécessité, les supérieurs emploient quelqu'un dans le temps de ces exercices spirituels, ils ne veulent pas pour cela qu'il les quitte, mais seulement qu'il les diffère, et qu'il v satisfasse ensuite entièrement, selon ces paroles du Sage : Que rien ne vous empêche de prier toujours a). Il ne dit pas : 1$' empêchezpersonne ^mais que rien ne vous empêche ; c'est-à-dire, quïl n'y ait aucun empêchement qui vous fasse perdre l'oraison, et certainement rienn'est capable cle la faire perdre à un bon religieux, parce qu'il trouve toujours du temps pour y vaquer.

On rapporte, dans la Bibliothèque des Pères (2) , que saint Dorothée étant obligé de se coucher souvent fort tard, et de se relever quelquefois la nuit pour recevoir les étrangers et les passans , dont on lui avoit donné le soin, iinelaissoit pas néanmoins de se lever avec }ec- autres religieux , pour faire l'oraison; et que voyant que celui qui avoit la charge de les réveiller , ne venoit point frapper a sa cellule , a cause des occupations qu'on savoir qu'il avoit eues, il avoit prié un de ses compagnons de lui

(lN Non impediaris orare semper. Eccles. 18. 22. a S, D.rot.ser. seuDoct, 11. inBibliol. SS,Patr.tom. 5.

ESTIME DE LA PERFFCTION. l5

rendre cet office , quoi qu'alors il ne fût pas encore trop bien remis d'une fièvre qui l'avoit fort affoibli. C'étoit là sans doute avoir un véritable désir de ne point manquer à ses exercices spirituels, et être bien éloigné de s'en dispenser sur la moindre indisposition, pour être ensuite déconcerté tout le reste du jour. Nous lisons , au même endroit , qu'un saint vieillard aperçut une fois un ange qui encensoit tous les religieux qui s'étoient hâtés de se trouver a l'oraison , et même les places vides de ceux qui, par un empêchement légitime , n'avoient pu y assister ; mais , pour les places de ceux qui n' y avoient manqué que par leur paresse , il passoit devant sans y donner de l'encens. Ceci est très-propre , et pour consoler ceux qui, étant appelés ailleurs par l'obéissance, ne peuvent assister, avec les autres, aux exercices de dévotion, et pour nous apprendre à n'y point manquer par notre faute.

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