CHAPITRE IL
De V amour et de V ardeur que nous devons avoir pour la perfection.
Bienheureux 3 dit l'Evangile , ceux qui sont affamés et altérés de la justice , car ils seront rassasiés (i). Quoique ce motàe jus-
(i) Beati qui esuiiunt, et sitiunt juslitiam , qaoniàm ipsi saturabun'ur. Matth. 5. 6.
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tice soit un nom qui se donne particulièrement a une des quatre vertus cardinales distinguée des autres , il ne laisse pas néanmoins de convenir à toute sorte de vertu et de sainteté en général. Nous nommons justice , la candeur et la sainteté de la vie ; et nous appelons justes , ceux qui sont saints et vertueux. La justice des gens de bien les délivrera (i), dit le Sage , c'est-à-dire, ils seront sauvés par la sainteté de leur vie , et c'est ainsi que ce même mot se prend en plusieurs autres endroits de l'Ecriture. Si votre justice , dit le Sauxeur, n'est plus abondante que celle des docteurs de la loi et des Pharisiens, vous n'entrerez point dans le Royaume des deux (2) : c'est-à-dire , si vous n'avez plus de vertu , plus de sainteté qu'eux. On doit encore entendre dans le même sens, ce que dit aussi le Sauveur à saint Jean qui refusoit de le baptiser : C'est ainsi qu'il faut que nous fassions pour accomplir toute sorte de justice o) : comme voulant dire , c'est ainsi qu'il faut que je fasse, pour donner un exemple d'obéissance , d'humilité et de toute sorte de perfection. Nous devons donc interpréter de la même manière les paroles que nous avons citées au commencement de ce chapitre , et
(1) Justitia rectornm liberabit eos. Prov . 11. 6.
(2) Nisi abiiûdaverit justitia vestra plusquJm Scribarurn , et Pharisaeoiuin , nun inliabitis in regnum calorum. Maith. 5. 20.
(3) Sic enim nos decet impiere omnem justitiam. Matth. 3. i5.
croire que Jésus-Christ nous a voulu dire : Bienheureux ceux qui ont tant d'amour et tant de passion pour la vertu et pour la perfection , qu'ils en sont tourmentés comme d'une faim et d'une soif violente?. Saint Jérôme , parlant sur ce passage ( i) dit qu'il ne suffit pas d'avoir quelque léger désir de la vertu et de la perfection , qu'il faut en avoir une faim et une soif si ardentes , que nous puissions nous écrier avec le Prophète : De même quun cerf soupire avec ardeur après les eaux des torrens , ainsi mon ame soupire après vous , 6 mon Dieu (2) /
Il est siimportant d'être vivement touché de ce désir , que , comme nous disions dans le chapitre précédent, c'est delà que dépend tout notre avancement spirituel , c'est là le premier principe qui nous y dispose , et l'unique moyen qui peut nous faire acquérir la perfection. Le commencement de la sagesse r qui n'est autre chose que la connoissance et l'amour de Dieu, en quoi cette perfection consiste , est d'avoir un véritable et violent désir de l'obtenir (3). Aussi les philosophes disent très-bien , qu'en toutes choses , et principalement dans les actions morales ,1a fin est la première cause qui nous fait agir : de sortr.
(1) Non nobis sufficit velle justitiain , nisi justitise patiamur famem. Hier. sup. AJatilu
{t>. Quemadmodiim desiderat cervus ad fontes aquarum , ità desiderat anima mea ad te , Deus. Ptel. 4t. I.
(3) Initium enim illius , verissima est disciplina? concupiiccntia Sap. 6. îS.
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que plus nous souhaitons cette fin avec passion , plus nous apportons de soins et d'ardeur pour y parvenir. Il est donc , encore une fois , si nécessaire pour notre avancement, de le désirer fortement , et que ce désir parte véritablement du cœur , et nous emporte après lui, sans qu'il soit besoin que nous soyons excités d'ailleurs , qu'il y aura peu à espérer de quiconque n'aura pas ces sentimens. Donnons-en un exemple dans la personne d'un religieux: chacun pourra ensuite s'en faire l'application , conformément à la situation particulière où il se trouve. Il est nécessaire , dans la religion , que les suérieurs veillent avec un très-grand soin sur eurs inférieurs , qu'ils usent de correction envers eux , et qu'ils leur imposent des pénitences. Cependant on ne devra pas beaucoup compter sur un religieux qui ne fera les choses que par ce motif, parce qu'enfin cela ne sera tout au plus que pendant quelque temps ; et lorsqu'on aura une extrême attention sur lui , il se comportera assez bien : mais si tout ce qu'il fait ne part effectivement du fond du cœur, et d'un véritable désir de se corriger, il n'y aura pas sujet d'en faire un grand état , et infailliblement il ne persévérera pas.
Il y a cette différence entre les choses qui sont mues par une impression étrangère , et celles qui se meuvent d'elles-mêmes , que dans celles qui sont mues par une impres-
sion étrangère , le mouvement s'affoiblit a mesure qu'elles avancent vers le terme où on les pousse, comme lorsqu'on jette une pierre de bas en haut ; au lieu que dans celles qui ont en elles-mêmes le principe de leur mouvement , comme quand la même pierre retombe vers son centre , ce mouvement devient plus rapide à mesure qu'elles approchent pins du tenue où elles tendent. La même différence se rencontre entre ceux qui font les mêmes choses , ou par la crainte des peines et des corrections , ou parce qu'on les regarde , ou enfin par quelqu'autre respect humain ; et ceux qui n'agissent que par l'amour qu'ils ont pour la vertu , et par un pur désir de plaire a Dieu. Ceux-ci demeurent fermes et constans dans les exercices de la piété, et les autres n'y persistent qu'autant de temps que dure la réprimande qu'on leur fait , ou qu'on a les jeux ouverts sur eux, et ils retombent ensuite dans leur relâchement ordinaire. Saint Grégoire rapporte de sa tante Gorclienne (i) , que lorsque ses deux autres sœurs , Tarsile et Emiliène , la reprenoient de la légèreté de ses mœurs , et de ce qu'elle gardoit si peu la modestie et la retenue qui étoient requises en une fille de sa profession , elle prenoit un air si sérieux et si composé , pendant que la correction cluroit , qu'il sembloit qu'elle la reçût en bonne part, et à dessein d'en profiter; mais un moment après,