CHAPITRE II
En auoi consiste la malignité de la vaine gloire*
La malignité de ce vice consiste, en ce que ceux qui en sont infectés , tâchent de dérober àDieu la gloire qui n'appartient qu'à lui seul, suivant ces paroles : A Dieu seul soit honneur et gloire (i) ; et de laquelle il est si jaloux, qu'il dit lui-même , dans Isaïe : Je ne donnerai point ma gloire à un autre (2). C'est pourquoi S. Augustin parlant sur ce sujet : Seigneur , dit-il (3) , celui qui veut être loué de vos dons , et qui , dans le bien qu'il fait , ne cherche pas votre gloire , mais la sienne , celui-là est un voleur, et il ressemble an démon , qui prétendoit vous ravir votre gloire. Dans toutes les œuvres de Dieu > on peut considérer deux choses , l'utilité et la gloire : à l'égard de l'utilité , il la laisse toute entière aux hommes ; mais il veut aussi que toute la gloire soit réservée pour lui seul. Le Seigneur a opéré toutes choses pour lui" même (4) , c'est-à-dire , pour sa gloire; et il a
(1) Soli Deo honor et gloria. 1. ad Tim. t. 17»
(2) Gloriam ineam alteri non dabo. Isai. ^.1. S.
(3) Auç. c. 16. Solil.
(4) Universa propter senaetipsuna operatus est Domfnuy* Prov. 16. 4.
créé toutes les nations pour louer et glori* fier son saint Nom (i). Aussi voyons-nous que toutes choses nous parlent de sa sagesse , de sa bonté et de sa providence; et c'est pour cette raison qu'il est dit, que le ciel et la terre sont pleins de sa gloire. Quand donc il arrive que dans les bonnes œuvres on cherche à s'attirer l'estime et la louange des hommes, on pervertit l'ordre que Dieu a établi , et on lui fait injure ; puisqu'on veut faire en sorte que les hommes , qui ne devroient être occupés qu'aie louer et à l'honorer, s'emploient a louer et à honorer la créature , et qu'on essaie de remplir d'estime pour soimême des cœurs que Dieu a faits pour être des vases qui ne fussent pleins que de ses louanges et de sa gloire. C'est lui dérober les cœurs , et en quelque sorte le chasser de sa propre maison : peut-on commettre un plus grand mal que celui-là , et s'imaginer quelque chose de pis , que de ravir de telle sorte la gloire de Dieu , que tandis que de bouche vous avertissez les hommes de ne regarder que lui , vous souhaitiez dans le fond du cœur qu'ils en détournent les jeux et qu'ils les arrêtent sur vous ? Celui qui est véritablement humble , ne veut vivre dans le cœur d'aucune créature , mais dans celui de Dieu seul ; ne cherche point sa propre gloire , mais celle de Dieu seul ; ne désire
(i) Cunctisgentibus quas creavit in Iaudem , et nomen et gloriam suam, Deut, 2S, 19.
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point que personne s'entretienne de lui, mais de Dieu seul ; et enfin , il veut que tout le monde ait tellement Dieu dans le cœur , que nul autre objetnepuisse jamais y avoir place. La grièveté de ce péché pourra encore aisément se comprendre par cette comparaison. Si une femme mariée se paroit , et s'ajustoitpourplaireàun autre qu'à son mari , elle lui feroit sans doute une grande injure. Les bonnes œuvres sont la parure et l'ajustement de votre ame ; si vous les faites
Î>our plaire à d'autres qu'à Dieu , qui en est 'époux , vous lui faites une injure signalée. De plus, imaginez quelle honte ce seroit , si un particulier faisoit extrêmement valoir quelque léger service qu'il auroit rendu h un grand roi , qui auparavant se seroit exposé pour l'amour de lui à mille peines et à mille dangers. Que si , outre cela , il se vantoit à tout le monde du service peu considérable qu'il auroit rendu à son prince ; et si le prince , clans tout ce qu'il auroit fait pour cet homme , n'avoit reçu aucun secours de lui ; au lieu que cet homme n' auroit rien fait qu'avec celui du prince, et y étant excité par de grandes récompenses qu'on lui auroit promises auparavant , et qu'il auroit reçues ensuite : sa vanité ne paroîtroit-elle pas insupportable , et son procédé ne seroit-il pas lâche et indigne \ Nous devons , chacun en particulier , nous appliquer ceci à nous-mêmes , afin que nous rougissions de la bonne
opinion que nous avons de nous , avec si peu de fondement , et que nous ayons honte de nous vanter et de nous louer de quoi que ce soit ; puisqu'en comparaison de ce que Dieu a fait pour nous , et de ce que nous devrions faire pour lui , ce que nous faisons est si peu de chose , que nous devrions en avoir de la confusion , plutôt que d'en concevoir de la vanité.
Ce qui nous marque encore suffisamment la difformité de ce vice , est que les Saints et les théologiens le mettent au rang des péchés que Ton appelle ordinairement mortels , et que l'on nomme encore plus proprement capitaux, puisqu'ils sont comme la tête et la source de tous les autres péchés. Quelques-uns en mettent huit de cette nature , et disent que le premier est l'orgueil, et le second la vaine gloire (i) : mais la commune opinion des Saints, et celle qui est reçue par l'Eglise , est qu'il y a sept péchés capitaux ; et saint Thomas nommant la vaine gloire comme le premier , dit que l'orgueil est la racine de tous les autres (2) , conformément à ces paroles du Sage : Le commencement de toute sorte de péché est V orgueil (3).
(1) Climac. cap. de vanâ gioriâ.
(2) Tom. 2. 2. 7. 102. art. 4«
(3) Initium omnis peccati est superbia, Eccl, 10. i5.
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