CHAPITRE III
Du préjudice au apporte la vaine gloire.
Le préjudice que la vaine gloire nous apporte , nous est assez clairement expliqué par le Fils de Dieu dans l'Evangile , lorsqu'il dit : Prenez garde de ne point faire vos bonnes actions devant les hommes , afin d'attirer leurs yeux sar vous : autrement <vous n'en recevrez nulle récompense de vo~ tre Père qui est dans le Ciel (i). N'imitez pas les hypocrites , qui ne font rien que pour être vus et estimés des hommes. En véî rite, je vous dis qu'ils ont reçu leur récompense (2). Vous avez désiré d'acquérir de la réputation : elle a été le motif de vos actions , elle en sera la récompense ; mais n'en attendez point d'autre. Malheur à vous , qui avez déjà reçu votre salaire , et a qui il ne reste plus rien a espérer î U espérance de l'hypocrite périra, dit Job, il ne lui demeurera que le déplaisir de son peu d'entendement (3). Et saint Grégoire , expliquant ce passage , dit que ce que l'hypocrite espéroit , étoit l'estime et la louange des hommes , et que
(1) Attendite ne justitiam Testram faciatis coràm hominibus, ut videamini ab cis, alioquin mcrcedem non habebiit* apud Patrem vestrum qui in cœlis est. Matlh. 6. 1.
(a) Amen dicovobis, receperunt mercedem suam. Mat th. 6. 5.
(3) Spes hypocritœ peribit : non ei placcbit vecordia sua»
tout cela a pris fin avec sa vie. Ensuite il ajoute : Celui qui par ses actions vertueuses veut attirer Y applaudissement du monde , abandonne a bon marché une chose de grande valeur; puisque pouvant en acheter le royaume du ciel , il ne cherche a en tirer que le foible avantage d'une réputation passagère (i). Quel plus grand abus , et quelle plus grande folie peut-on imaginer , que d'avoir travaillé beaucoup , et d'avoir fait plusieurs bonnes actions , pour se trouver ensuite les mains vides 1 C'est ce que le prophète Aggée nous donne à entendre , quand il dit : Faites réflexion sur votre conduite ; vous avez beaucoup semé ? et vous avez peu recueilli ; vous avez mange , et vous navez pas été rassasiés, vous avez bu, et vous n avez pas apaisé votre soif; vous vous êtes couverts , et vous n avez pas été échauffes ; et celui qui avoit amassé plusieurs récompenses , les a toutes mises clans un sac percé (2). Va autre texte porte : dans un muid troué^Lt voila précisément ce que fait la vaine gloire. Elle met toutes choses dans un sac percé; ce qui entre d'un côté, sort par l'autre:
(\) Qui pro virtute quam agit, humanos favores desiderat, rem magni merili , vili pretio, venalem portât. Undê cœli regnuni mereri potuit, indè nummum transitorii sermonis quaerit. Greg. I. S. Mor. c. 20.
(2) Ponite corda vestra super vias vestras ; seminâstis multùm , et intulistis parùm : comedistis , et non estis satiati : bibistis, et non estis inebriati: operuistis vos, et non estis calefacti : et qui mercedes congregavit, misit easin sacculum perlusum. Jlggœi. 1. 5. etc.
PURETÉ D'iNT. DANS LES ACTIONS. ^35
elle jette tout dans un vaisseau plein de fentes et de trous ; ce qu'elle y verse s'écoule au même moment , et elle ne gagne rien qu'elle ne le perde aussitôt. Pourquoi ri 'employez* vous pas votre argent et votre travail , dit Isaïe, à avoir du pain et à vous rassasier ( i\ Puisque vous allez jusqu'à vous donner la peine de faire les choses, faites-les du moins de manière qu'elles vous soient utiles, et que vous n'en perdiez pas tout le fruit.
Saint Basile (2) marque trois sortes de préjudice que nous apporte la vaine gloire* Le premier est de nous porter à macérer notre corps par les travaux , par les veilles et par tout ce qu'il y a de plus pénible dans les bonnes œuvres. Le second , d'en corrompre tout le mérite , après qu'elles sont faites y et de nous faire perdre tout le fruit que nous pouvions en attendre. Ce vice, dit-il, ne fait pas que nous ne travaillions point ; car au moins il ne nous seroit pas si fâcheux d'être frustrés de la récompense, si nous n'avions point travaillé ; mais il attend que nous ayons pris beaucoup de peine à faire plusieurs bonnes œuvres , et ensuite il nous en dépouille et nous en arrache le profit, C'est comme un corsaire, dit-il, qui n'attaque pas un vaisseau quand il sort du port pour aller faire sa cargaison ; mais qui attend
U) Quarè appenditis argentum non in panibus , et laboreaa vestrum non in saturitate. /«ai. 55. 2. (2) Basil, in const, mon. e, 11,
qu'il retourne chargé, et ne manque pas alors de l'attaquer. Mais la vaine gloire fait encore plus , elle nous cause un troisième dommage , et convertissant le bien en mal , et la vertu en vice , par la vanité de la fin malheureuse que nous nous sommes proposée , elle fait qu'au lieu de la récompense qui nous étoit due , nous ne méritons que des châtimens et des supplices ; de sorte que nous recueillons un mauvais fruit d'une bonne semence , et que ce qui pouvoit nous élever au ciel , ne sert qu'à nous précipiter plus profondément en enfer. Cependant, la vaine gloire agit toujours d'une manière si douce , que non-seulement on ne sent point le chagrin de perdre toutes ses bonnes œuvres , mais qu'on y trouve même du plaisir ; et quelque chose qu'on puisse dire alors à un homme , quoiqu'on lui fasse voir que tout ce qu'il fait est perdu , il se laisse néanmoins tellement emporter au désir de la louange et de la gloire , qu'il semble qu'il y ait du charme et de l'enchantement. C'est pour ce sujet que le même saint Basile appelle la vaine gloire , un agréable larron des bonnes œuvres spirituelles , un doux ennemi de notre ame (i j : et c'est, dit-il, par cette douceur si insinuante et si flatteuse , qu'elle attire et qu'elle trompe tant <Je monde : car la gloire humaine est quelque chose de bien doux a ceux qui ne savent
(1) Dulcem spiritualium operum expoliatricem > jticundum aniraarum nostrarura hostem. Basil, ubi supra.
PURETÉ d'iNT. DANS IES ACTIONS. nZn
pas ce que c'est (i). Craignez la flèche , dit saint Bernard : elle vole légèrement; elle pe'nètre avec la même légèreté ; mais elle ne fait pas une légère blessure ; elle tue bientôt , et cette flèche , c'est la vaine gloire (2). C'est de la poudre de senteur , mais elle est tonte composée d'arsenic.
Nous lisons dans la vie de saint Pacôme '3), qu'un soir étant assis dans un certain endroit de son monastère avec quelques autres anciens Pères , un de ses religieux apporta deux petites nattes qu'il avoit faites ce jour-la , et les mit auprès de sa cellule , vis-à-vis de l'endroit où étoitle Saint; s'imaginantque quand le Saint les verroit , il le loueroit de sa diligence , d'avoir fait deux nattes en un jour, quoique la règle ne l' obligeât à en faire qu'une. L^e Saint comprit aisément quec'étoit par esprit de vanité qu'il agissoit ainsi , en s'adressant aux Pères qui étoient avec lui : Regardez , leur dit-il en soupirant , ce frère qui a bien pris de la peine depuis le matin jusqu'au soir , pour offrir ensuite tout son travail au démon , et qui a préféré l'estime des hommes h la gloire de Dieu. Il l'appela ensuite , lui fit une sévère réprimande , et lui ordonna pour pénitence , que quand tous les religieux seroient assemblés pour faire l'orai-
(1) Dulce quid bumana imperitis gloria est.
(a) Time sagittam , leviter volât , leviter pénétrât : sed dico tibi non lève infligit vulnns, ci!ô interficit : nimirùm sagitta iixe vana gloria est. Bern. serin. 6. sup. Ps Qui babilat.
(3) Suri us in VWâ Sancti Pachomii.
233 PART. I. TRAITÉ lit. CHAP. III.
son, il y allât avec ses deux nattes sur lui, et leur dît a voix haute : Mes pères et mes frères , je vous supplie pour l'amour de Dieu, de prier tous le Seigneur, qu'il ait pitié de ce misérable pécheur , qui a fait plus de cas de ces deux petites nattes , que du royaume du ciel. Outre cela, il lui commanda que quand les religieux iroient manger, il se rendît au réfectoire dans le même équipage , et demeurât au milieu de la place pendant tout le temps du repas. Mais la pénitence ne se termina pas encore là : il le fit enfermer cinq mois durant dans une cellule , où , jeûnant au pain et à l'eau , et n'étant visité de personne , il étoit obligé de faire régulièrement deux nattes par jour. Cet exemple, outre le fruit que nous devons en tirer pour le sujet présent , sert encore a nous faire voir quelles rudes pénitences les anciens pères donnoient pour des fautes légères, et quelles étoient l'humilité et la patience des inférieurs à subir la punition qui leur étoit imposée.
PURETÉ d'iNT. DANS LES ACTIONS. 2%Q