CHAPITRE VI
De quelques remèdes contre la vaine gloire.
Saint Bernard expliquant ces paroles du Psalmiste : Vous marcherez sur Vaspic et sur le basilic } et vous foulerez aux pieds le lion et le dragon (i) , dit qu'entre ces animaux, les uns tuent par leur regard et par leur baleine , les autres déchirent avec leurs dents et avec leurs grilles , et les autres épouvantent par leur rugissement; et que le démon fait invisiblement du mal aux hommes en autant de manières. Ensuite, accommodant les différentes propriétés de ces animaux à diverses sortes de tentations et de vices, dont le démon se sert pour nous attaquer , il vient au basilic ; et après avoir raconté ce que les naturalistes en rapportent, qu'il tue de sa seule vue , il applique cela au vice de la vaine gloire , et citant à ce sujet ces paroles de Jésus -Christ : Prenez garde de fie pas faire vos bonnes œuvres devant les hommes , à dessein quils vous
(1) Bcrn. sup. !l!uj : Super aspidem et basiliscum arnbulabis , et conculcabis leonem et draconem. Psal. go. 3.
PURETÉ d'iNT. DAXS LES ACTIONS. 2J\Q
'voient (i) : Donnez-vous de garde , dit-il, des yeux du basilic : mais sachez en même temps qu'il ne tue que celui qu'il regarde le premier ; et que si vous le voyez avant qu'il vous ait aperçu, non-seulement il ne vous fera point de mal, mais il mourra lui-même aussitôt. C'est ainsi, continue le Saint, que la vaine gloire ne tue que les négligens et les inconsidérés qui se présentent devant elle , afin qu'elle les voie , et qui ne veulent pas la regarder les premiers , et en examiner la foiblesse. Car si vous la voyiez de cette sorte , non-seulement vous n'auriez rien a craindre de ce basilic , mais vous la tueriez vousmême, et vous la dissiperiez en fumée.
Tel est le premier remède contre la vaine gloire ; de tacher d'être le premier a regarder ce basilic, et de considérer avec attention que l'opinion des hommes n'est que vent et que fumée , puisqu'elle ne nous donne ni ne nous ôte rien , et que tout ce qu'ils peuvent dire de nous, soit en bien , soit en mal , ne fait pas que nous soyons ni meilleurs ni pires. Saint Chrysostôme, sur ces mots du Prophète royal : Parce que vous bénirez le juste (2), traite parfaitement bien cette matière ; et dit que par ces paroles David encourage l'homme ] uste à mépriser les persécutions et les médisances des hommes ; car quel mal peuvent lui
(1) Attendite, ne justitiam vestram faciatis coràm hom bus , ut videamini ab eis. Matlh. 6. 1 .
(2) Chrys. sup. M. Quoniàm tu benedices justo. Ps. 5. 14.
25o PART. I. TRAITÉ III. CHAP. VI.
faire les affronts et les injures qu'il en reçoit , si Dieu le bénit et le loue ] Et de quoi peut au contraire lui servir l'approbation de tout le monde , si la bénédiction de Dieu lui manque? Il allègue ensuite à ce sujet l'exemple de Job , qui étant sur le fumier , tout couvert de lèpre , d'ulcères et de vers, persécuté et outragé par ses amis , par tout le monde , et même par sa propre femme , étoit cependant beureux en cet état , parce que Dieu le bénissoit et disoit de lui : Quil étoit un homme simple > droit , craignant Dieu, évitant le mal , et conservant encore V innocence (i). C'est là ce qui le rendoit véritablement grand et véritablement beureux ? sans que le mépris des bommes pût rien diminuer de son mérite ; c'est pourquoi , ajoute saint Cbr ysostônie, ce que nous devons rechercher avec toute sorte de soin et d'ardeur, c'est d'être estimé de Dieu , d'autant que l'estime ou le mépris des bommes ne pouvant rien nous donner , ni rien nous ôter , il n'y a pas sujet de se mettre en peine de leur opinion. // m importe très-peu , disoit l'Apôtre , quel jugement vous fassiez de moi 3 et vous et tout le reste des hommes ; car mon véritable juge est le Seigneur (2). Ajoutons a ceci une considération de saint Bonaventure. Ne
(0 Vir simples et rectus , ac timeus Deum , et recedens à maie, et adhuc retinens innocentiam. Job. 2. 3.
(2) Mihi autem pro mioimo est ut à vobis judicc-r, aut ab hum a oo die : qui autem judicatme , Domious est. 1. Cor, 4* 3 et 1.
PURETÉ d'dîT. DANS LES ACTIONS. ^5l
vous fâchez pas, dit-il (i) , contre ceux qui parlent mal de vous , car ce qu'ils en disent est vrai ou faux ; s'il est vrai, il ne faut pas s'étonner qu'ils osent dire ce que vous avez osé faire ; s'il est faux , leur médisance ne pourra vous nuire. Que, si malgré cela^ il ne s'élève en vous quelque mouvement de colère , réprimez-le , et souffrez tout avec patience , comme on souffre le feu qu'on applique sur une plaie ; car , de même que le feu guérit la plaie , de même la médisance que vous souffrirez vous guérira peut-être de quelque secret sentiment d'orgueil , dans lequel vous vous entretenez depuis quelque temps.
Le second moyen , qui vous servira beaucoup pour cette fin , est celui que saint Basile (2} , saint Grégoire , saint Bernard , et généralement tous les Saints nous recommandent. C'est de prendre garde soigneusement de ne rien laisser échapper qui puisse tourner à notre louange. Ne dites jamais rien de vous qui aille a votre louange , dit saint Bernard , quoique celui a qui vous parle ^z1, soit de vos plus intimes amis ; au contraire , cachez vos vertus avec plus de soin que vous n'en apporteriez à cacher vos vices (3). Le
(1) Bon. opusc. de informat Ncvit.
(2) Basil, ser. de excrcit. Monast.
(3) Nihil unquàm de te loqueris, quod laudem importet, quantumcumque sit familiaris ille, cum quo loqueris. Imô potiùs plus labora celare virtutes quàm vitia. Bern. in formula honestœ vitœ.
père Avila avoit en cela une telle circonspection , que lorsque pour l'instruction du prochain , il sembloit qu'il étoit a propos de dire quelque chose d'édifiant qui lui étoit arrivé, il le racontoit comme d'une tierce personne; en sorte qu'on ne pouvoit comprendre que ce fût de lui qu'il parlât. Saint Ignace en usoit de même , et nous avons appris d'un évêque d'Espagne qui l'a voit connu à Paris > que ce Saint parlant un jour de l'oraison, et ce prélat lui ayant demandé dans quelle disposition il avoit coutume de se sentir durant la prière * Pour cela , répondit-il, je ne vous en dirai rien ; il suffît que je vous entretienne de ce qui vous est propre ; la charité et le devoir m'y obligent, mais il y auroit de la vanité dans le reste. Nous lisons pareillement de saint François , qu'il étoit si réservé sur cet article , que non-seulement il ne découvroit pas aux autres les faveurs et les grâces particulières que Dieu lui faisoit dans l'oraison ; mais que lorsqu'il en sortoit, il tâchoit de se composer tellement, et dans toutes ses paroles et dans toute sa personne , qu'on ne pût s'apercevoir de la joie et de la satisfaction intérieure de son ame.
En troisième lieu , nous ne devons pas nous contenter de ne rien dire qui tourne à notre louange ; mais il faut passer outre , et cacher , autant qu'il est possible , les bonnes actions que nous faisons , suivant ce précepte de Jésus - Christ dans saint Matthieu: