‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 3)Chapitre 5 sur 68 · in, Evang · texte numérisé non relu

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cette retenue simule'e se dissipant entièrement , elle retour noit à ses premières légèretés, passoit le temps en paroles vaines , et ne songeoit qu'à se divertir avec quelques filles séculières qui étoient dans le même monastère. C'est ainsi qu'un arc dont la corde est extrêmement bandée , se relâche et revient en son premier état ;, dès que la corde vient a se détendre; et il ne faut pas s'étonner que des mouvemens, qui n'étoient qu'étrangers en cette fille , et dont elle n'avoit point la source dans le cœur , fussent de si peu de durée.

L'affaire de la perfection chrétienne n'est pas une affaire qui doive se faire par force : il faut que ce soit le cœur qui l'entreprenne; aussi Jésus-Christ parlant a ce jeune homme de l'Evangile , lui dit : si vous voulez être parfait (i), afin de nous montrer que le principe de la perfection consiste dans notre propre volonté. Que si nous n'avons pas envie de l'être , tous les soins et toute l'application des supérieurs n'y serviront jamais de rien. Nous pouvons tirer d'ici la réponse et la solution a la question que fait S. Bonaventure (2) , quand il demande pourquoi anciennement il ne falloit qu'un supérieur pour mille religieux, et même quatre et cinq mille , qui , selon S. Jérôme et S. Augustin , vi voient autrefois sous un seul abbé ; et que mainte-

(1) Si vis perfectus esse. Matth. 19. 21.

(2) Bonav. opusc. dePerfect. Relig. t. 1. c. 3g.

nant pour dix religieux , et même pour un moindre nombre , un seul supérieur quelquefois ne suffit pas ? C'est que ces anciens nourrissoient dans leur ame un désir ardent de la perfection ; et que le feu qui les brûloit audedans , faisoit qu'ils prenoient à cœur le soin de leur avancement , et qu'ils s'y portoient avec zèle. Les justes brilleront , dit le Sage , et courront comme des étincelles dans un lieu plein de roseaux (i). Le Saint-Esprit nous déclare bien par cette métaphore, avec quelle vitesse et quelle légèreté les jus^ss^marchent dans le chemin de la vertu ; quand leur cœur est une fois embrasé de ce feu divin. Ils courront , dit-il , comme des étincelles dans un lieu plein de roseaux. Figurez-vous de quelle manière la flamme court parmi les roseaux secs où le feu a pris ; c'est de cette sorte que les justes courent dans le chemin de la vertu , lorsqu'ils en sont bien enflammés , et c'est ainsi que l'étoient ces anciens solitaires , qui , par cette raison, loin d'avoir besoin d'un supérieur qui les excitât à leur devoir , eussent eu besoin au contraire d'en avoir un qui les obligeât de se modérer clans leur ferveur. Que si l'on n'a pas ces sentimens danslecœur, non-seulement un supérieur ne suffira pas à dix religieux ; mais quand dix supérieurs ne seroient occupés qu'autour d'un religieux seul, ils ne pourroient jamais le

(i) Fulgebunt justi , et tanquàm scintilla in arundinelo discurrent. Sap. 3. 7.

22 PART. I. TRAITÉ I. CfiAP. II.

rendre parfait malgré lui. Car , de quoi servira-t-il que Ton fasse sa visite dans sa chambre , pour voir s'il vaque à l'oraison dans le temps qui y est destiné ? La visite faite , ne peut-il pas faire ce qui lui plaît \ Et même, étant a genoux, ne peut-il pas s'occuper à des pensées d'étude , d'affaires et de bagatelles ] Quand il faudra ensuite qu'il rende compte de sa conscience, ne pourra-t-il pas dire ce qu'il voudra , et taire ce qui sera le plus essentiel ; et ne pourra-t-il pas donner à entendre qu'elle est en très-bon état , lorsqu'elle sera peut-être dans l'état du monde le plus déplorable ? C'est donc en vain qu'on apporteroit tous les soins et toutes les précautions imaginables pour le rendre vertueux , si lui-même ne souhaite de l'être , et ne s'emploie sérieusement à le devenir.

La réponse que fit une fois saint Thomas d Aquin à une de ses sœurs, vient tout-à-fait à ce sujet d). Elle lui demandoit comment elle pouri oit se sauver : En le voulant, lui répondit-il. Si vous le voulez , vous serez sauvée ; si vous le voulez , vous profiterez dans la vertu ; si vous le voulez , vous vous rendrez' parfaite. Le tout est donc de le vouloir , c'est-à-dire de le bien vouloir, et de s'y porter de tout son coeur, car Dieu est toujours disposé à nous-secourir ; mais si la volonté nous manque , tout ce que les supérieurs peuvent faire est superflu. C'est à vous

(i) î.p. llb. 5. c. 07. Hist. Prœd.

de prendre \otre salut à cœur; c'est votre affaire ; c'est vous seul qui y êtes intéressé, et c'est pour cela que vous êtes entré dans la religion. Que chacun donc se mette bien dans l'esprit, que dès qu^il commencera à se relâcher , qu'il oubliera ce qui regarde son avancement spirituel , qu'il négligera de bien faire ses exercices de dévotion , et qu'il ne se sentira pas un extrême désir de faire des progrès dans la vertu et de se mortifier ; dès l'heure même l'affaire de son salut ira mal. Saint Ignace, au commencement de ses Constitutions (i), nous établitun fondement trèsconforme à cette doctrine. La loi intérieure delà charité et de l'amour , que le Saint- Esprit a écrite et gravée dans nos cœurs, est, dit-il , celle qui doit nous maintenir , nous conduire, et nous faire avancer dans la voie du service de Dieu. C'est le feu de son amour, c'est ce désir insatiable de sa plus grande gloire , qui doit nous exciter a tout moment pour nous élever a lui, et nous faire profiter dans la vertu.

Quand ce désir est une fois véritablement imprimé dans l'ame, il fait que nous nous appliquons avec soin et avec ardeur à acquérir ce que nous souhaitons; car nous sommes naturellement industrieux pour chercher et pour trouver les choses où notre inclination nous porte ; et c'est pour cela que le Sage dit : Que le commencement delà sagesse est

(1) In proœm. Cons. §. i.

d'en former dans le cœur un véritable désîr(i). Mais il y a encore en cela un autre avantage , qui rend ce moyen extrêmement efficace : c'est que quelque difficiles que les choses puissent être d'elles-mêmes , elles en deviennent douces et aisées. D'où vient, par exemple , qu'un religieux aura eu si peu de peine a quitter le monde et a entrer dans la religion , si ce n'est parce qu'il l'aura voulu de tout son cœur ? Dieu lui en aura inspiré un extrême désir, qui est la grâce de la vocation ; lui aura arraché du cœur l'affection et l'attache qu'il a voit pour le monde; y aura substitué l'amour de la retraite et de la religion ; et avec cela tout lui aura été facile. Au contraire , pourquoi les mêmes choses semblentelles difficiles à ceux qui demeurent dans le siècle , si ce n'est parce que Dieu ne leur en a pas inspiré la volonté comme a nous , et qu'il ne leur a pas fait la grâce de les appeler au même état 1 De même donc que ce qui nous a rendu l'entrée dans la religion si facile et si agréable, c'est la ferveur que nous avons eue en y entrant , et cette volonté constante dont nos parens , nos amis , et toute la terre ensemble n'ont pu nous détourner; de même, ce qui nous fera profiter dans la religion , et qui nous en rendra les exercices aisés, c'est la persévérance dans cette ferveur que nous y avons apportée. Tant qu'elle durera , ils

(f) Initium enim illius , verissima est disciplina concupiscentia. Sap. 6. 18.

nous seront faciles à pratiquer ; mais , dès qu'elle viendra à manquer , ils nous paraîtront pénibles et insupportables. Qu'est-ce qui fait , à votre avis , qu'on est quelquefois si accable' d'ennui en les pratiquant , et que d'autres fois on a l'esprit si content et si dégagé ? Que personne n'en rejette la faute , ni sur les clioses , ni sur les supérieurs ; mais qu'on impute cette inégalité qu'à soi-même et au peu de zèle qu'on a pour la vertu et pour la mortification. Un homme sain et robuste, dit le père Avila , portera sans peine un poids qu'un malade ou un enfant ne pourra pas soulever. C'est donc de la seule différence qu'il y a dans l'état de notre ame que la difficulté procède; les choses sont toujours les mêmes. Elles nous ont paru si aisées , pendant quelque temps , qu'elles ne nous coûtent rien : si maintenant elles nous paroissent d'une autre sorte, nous ne nous en devons prendre qu'à nous, qui ne sommes encore que des enfans dans la vertu , au lieu que nous devrions être des hommes parfaits (i), et qui sommes tombés malades , et avons laissé refroidir cette première ferveur que nous avions en entrant dans la religion.

(OIn virum perfectum. Eph. 4

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