‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 3)Chapitre 41 sur 68 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

De l'avantage qu'on trouve a faire ses actions al la manière que nous venons de dire*

Les actions qui sont faites de la façon que nous avons dit , s'appellent actions pleines ; et saint Jérôme et saint Grégoire disent (i}7 que quand l'Ecriture-Sainte parle de ceux qui out vécu de cette sorte , elle dit qu'ils ont vécu des jours pleins, et qu'ils sont morts pleins de jours , quoique cependant ils soient morts fort jeunes. C'est ce que le Sage nous apprend, lorsque parlant du juste^ il dit que dans le peu quil a vécu , il a rempli un grand espace de temps (2). Mais comment peut-il se faire qu'en peu de tempson vive beaucoup ; et que l'on renferme un grand nombre d'années ? Voulez - vous savoir comment ? En faisant des actions pleines , et en vivant des jours pleins. On trouvera en eux des jours pleins , dit le PsaTmiste (3) ; et de ce second passage , il est facile de tirer l'explication du premier. To les jours des véritables serviteurs de Dieu sont des jours de vingt-quatre heures entières. Ils ne souffrent pas qu'il y ait un mo-

(i) Hier. sup. illud. Isai. 58. 10. Ego dixi : In dimidio. Gr#gy- Hb. 35. sup. Ulud. Job : Mortuus est senex.

(2) Coasumaiatus in brevi, implevit tempora multa, Sap, 4.13.

(3) Et dies pleni inveniuntur in eis. Psal. 72. 10.

nient cle vide et d'inutile clans une journée ;

et elle est toujours pleine et entière pour eux , parce qu'ils l'emploient toujours toute a faire îa volonté cle Dieu. Les heures même du repas , cle la récréation et du sommeil , ne sont point pour eux des heures vides et inutiles, parce qu'ils rapportent toutes ces choses à la plus grande gloire cle Dieu , et qu'ils ne les font qu'à cause que Dieu veut qu'ils les fassent. Ils ne mangent que pour leur besoin , jamais pour leur plaisir , et ne cherclient leur propre satisfaction en rien : au contraire, ils voudraient, si aétoitla permission de Dieu , pouvoir se passer de manger , de dormir et de se ■ l'esprit par les

récréations , ils voudroient n'être jamais ocîs qu'à aimer Dieu , et ils désireroient , avec le Prophète royal, qu Mes délivrât de leurs besoins (i) ; c'est-à-dire , qu'il les dégale l'esclavage des misères du corps , et qu'ils fussent exempts de satisfaire a ses besoins, pour être toujours absorbés dans l'amour et dans la contemplation de Dieu.

Je sais que ce n'est pas une chose à laquelle on puisse parvenir en cette vie , et qu'il faut que le juste supporte avec patience toutes les infirmités cle la condition humaine : mais il ne s'y accommode pas sans douleur ; et le témoigna ce de Job et de David en est une assez bonne preuve. L'un dit quil soupire

(i) De necessilatibus meis erue me. Ps. 24. 17.

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avant que de manger {i) : et l'autre 3 quil mêloit sa boisson arec ses larmes (2) ; quil lavera son lit toutes les nuits , et quil V arrosera de ses pleurs (3). Il fauclroit que nous fissions de même ; il fauclroit que , lorsque nous allons nous coucher, nous disons à Dieu avec larmes : lié quoi , Seigneur , fautil donc que je sois si long-temps sans penser à vous? Pourquoi mon exil est-il prolongé (4)? Quand vous plaira-t-il qu'il finisse? Tirez mon ame de sa prison (5) ,. tirez-la de la prison de ce misérable corps , afin qu'elle ne soit plus jamais occupée qu'à vous béniret à vouslouer éternellement. C'est ainsi que toutes les actions et toutes les journées sont pleines ; c'est ainsi que le juste vit beaucoup en peu de temps, et que peu de jours de vie font plusieurs années de mérite.Maia cflui , dit saint Grégoire (6) , qui n'a pas fait un bon emploi du temps , et qui a négligé de faire de bonnes œuvres pendant sa vie , quelque long qu'en ait été le cours , on dit de lui qu'il meurt vide de jours, parce qu'il a laissé écouler inutilement les jours et les années ; et il peut aire que les journées de son pèlerinage ont été courtes et mauvaises (7).

(1) Antequàm cornedam , suspîro. Job. 3. ii.

(2) Potum meum coin flrtu miscebam. Psal. 101. 10.

(3J Lavabo per singulas noctes Icclum meum , hcrymis meis stratum meum risjabo. Psal. 6. 7.

(4) Heu mihi, quia incolatus meus prolongatus est \ Psal. 119. 5.

(5) Educ de custodià animam meani. Psal. 14.1. 8.

(6) Greg. lib. 35. Mor. c. i5.

(7) Dies peregrinationisvitîe mese parvi et mali. Gen.47'9-

Saint Jérôme parlant sur ces mots du roi Ezéchias dans Isaïe : Au milieu de mes jours ] irai aux portes de l'enfer (i), remarque que les saints et les justes , tels que fut Abraham , accomplissent entièrement la multitude de leurs jours : // est mort dans une heureuse vieillesse , et plein de jours, dit rEcriture(2) ; mais que les médians meurent au milieu de leurs jours , et même ne vont pas jusque-là, parce qu'ils ont laissé passer les années inutilement. Les hommes de sang et les trompeurs . dit le Prophète , n arriveront pas jusquà la moitié de leurs jours (3). C'est pour ce sujet et dans la même pensée que la sainte Ecriture appelle le pécheur un enfant de cent ans ; parcequ'ilne vit pas en homme , mais comme un enfant. U enfant de cent ans mourra , dit Isaïe, et le pécheur de cent ans sera maudit^). De là vient que les médians sont toujours surpris de la mort, et moissonnés en vert; et que lorsqu'elle arrive, ils se plaignent qu'elle arrive trop tôt , et demandent du délai pour avoir le temps de faire pénitence. On peut dire la même chose des religieux tièdes et lâches : quelque long temps qu'il y ait qu'ils aient pris l'habit , ils ont cependant peu de jours de religion.

(1) In dimidio dierum meorum vadam ad portas inferi. hai. 38. 10.

(2) Mortuus est in sencetute bonà , et plenus dierum. Gen* 25. 8.

(5) \ iri sanguiaum et dolosi non dimidiabunt dies suos. Psal. 54. 24.

(4) Quoniàm per centum annorum morietur, et peccator centum annorum maledictu.s erit. lsai,65, o.

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Nous lisons dans les Chroniques de saint François , qu'un bon vieillard étant interrogé par un séculier combien il y avoit qu'il étoit religieux , lui répondit qu'il n'y avoit pas même un moment; et le voyant scandalisé de cette réponse, a laquelle ilnecomprenoitrien, il ajouta : Je sais bien qu'il y a soixante et quinze ans que je porte l'habit de religieux , mais je ne sais pas combien il y a que je suis véritablement religieux par mesactions.Dieu veuille que personne de nous ne puisse dire de lui-même avec vérité , ce que l'humilité seule faisoit dire à ce saint homme : car l'importance n'est pas d'avoir été long-temps dans la religion , et d'y avoir vieilli ; l'importance est d'y avoir bien vécu : et que sert-il de compter plusieurs années depuis le jour de sa conversion, si on n'en est pas plus vertueux(i)? Quelques jours d'une vie sainte et pure valent mieux que plusieurs jours d'une vie lâche et tiède , parce que devant Dieu on ne compte

Êoint les années de la vie , mais celles de la onne vie , ni les années qu'on a passées dans la religion, mais celles où l'on a vécu en bon religieux. La sainte écriture nous fournit un bel exemple de cette vérité dans le premier livre des Rois , lorsqu'elle dit : Que Saûl étoit un enfant d'un an , lorsqu'il commença à régner > et qu'il régna deux ans

(1) Th. à Kemp. de Imit. Ch. lib. 1. e. 23.

sur Israël (i). Il est constant toutefois qu'il régna quarante ans, et saint Paul le témoigne clairement clans les actes des Apôtres, par ces paroles : Ensuite ils demandèrent un roi > et Dieu leur donna Saiïl , fus de Cys , de la tribu de Benjamin, pendant l'espace de quarante ans (2). Pourquoi clone , dans l'histoire des rois , n'est-il fait mention que de deux années ? Parce que dans les annales de Dieu on ne compte que les années qu'on a bien vécu ; ainsi de tout le temps que dura le règne de Saiïl , la sainte Ecriture ne marque que deux ans , parce qu'il ne régna que ces deux années-là en prince juste et en véritable roi. I/Evangile nous apprend (3) , que quoique ceux que le Père de famille avoit envoyés les derniers a sa vigne , n'y eussent travaillé qu'une heure , ils eurent pourtant la même récompense que ceux qui avoient travaillé tout le long du jour ; et qui doute qu'il n'en usât ainsi , parce que dans le peu de temps que ceux-là avoient travaillé , ils avoient. autant ou plus mérité que les autres en toute la journée ? Réglons donc notre supputation suivant ce calcul , et voyons combien à ce compte-là nous avons vécu dans la religion. Eusèbe Emissène traite cet article admira-

(i) Filius unius anni erat Saul, cùni regnare cœpisset, duobus autem annis regnavit super Israël. 1. Re%. iô. 1.

(a) Exiodè postulaverunt regem , et dédit il lis Dcus Saûl filium Cys , virum de tribu Benjamin, annis quadraginta.

uict. l5. 21.

(3) Matth. 20. S.

PURETÉ d'ïNT. DANS LES ACTIONS. 21H

blementbien, lorsqu'il dit : C'est ordinairement dans le nombre des années que nous mesurons le temps que nous avons vécu; mais quelque temps qui se soit écoulé depuis Votre retraite du monde , prenez garde de ne pas vous abuser dans votre calcul , en comptant de cette sorte. Car vous ne devez faire état d'avoir vécu que le jour auquel vous avez renoncé à votre propre volonté, auquel vous avez résisté à vos passions, auquel vous n'avez rien fait contre l'exacteobservance des règles, et auquel vous avez été éclairé d'une lumière plus pure qu'à l'ordinaire, par le moyen d'une méditation fervente (i). De ces sortes de jours , faites-en , si vous pouvez , des années,, et mesurez par-là le temps que vous avez été religieux : mais craignez aussi qu'on ne vous dise ce qui est reprocbé à l'évêque de Sardis dans l'Apocalypse : Ecrivez à Vange de V Eglise de Sardis , dit le Seigneur : Je sais toutes vos actions; je sais quon dit que vous vivez , et cependant vous êtes mort ; veillez , car je ne trouve pas que vos actions soient pleines devant mon Dieu (2). Ne croyez

(1) Solemusannosnostrosettcmporum spatia, quibusnùnc vivimus, supputare non te fallat quicumque ille est auraerus dierum, quos hic reliclo corporaliter sacculo , consurnpsisti. lllum tantùm diem vixisse te computa, in qno voluntates proprias abnegâsti , in quo m a lis desideriis restitïst i , quem sine ullâ regulae transgressione duxisti : illum diem vixisse te computa , qui puritatis et sa nctae médita tionis habuit lucem, Eus. Emis. hom. 9. ad. Mon.

(2) Et Angelo Ecclesiœ Sardis scribe : Scio opéra tua , quia nomen habes quôd vivas , et mortuus es. Esto vigilans , non eniua invenio opéra tuaplena coràm Deo meo. dpoc. 3. 1. 2»

pas que rien soit caché à la connoissance de Dieu : il voit eu tous ce que les hommes ne peuvent y découvrir ; il vous croient vivant , et vous êtes mort : vous| portez le nom de chrétien, et vous ne vivez pas comme un chrétien devroit vivre , vous portez le nom et l'habit de religieux , et vous n'en avez pas les qualités. Toutes vos actions s'accordent mal avec le nom que vous Êortez : elles sont entièrement vides de >ieu ; et si elles sont pleines de quelque chose, ce n'est que de vous : vous ne cherchez que vous seul en tout ce que vous faites ; vous ne cherchez que vos commodités particulières , votre gloire et votre répu« tation. Veillons donc soigneusement sur nous ; tâchons que nos œuvres soient des œuvres pleines , et que nos jours soient des jours pleins, afin que de cette sorte nous vivions beaucoup en peu de temps , et que nous puissions mériter beaucoup devant Dieu.

PURETE D'iNT. DANS LES ACTIONS. 279 wwwwwwwwwww w www wwwww www w CHAPITRE XI.

Ou il est parlé j) lus au long de la droiture et de la pureté d intention que nous devons avoir en toutes nos actions.

On a coutume de donner a ceux qui s'emploient au salut du prochain , un très-bon avis touchant la manière dont ils doivent se comporter dans les fonctions qu'ils exercent; et cet avis , qui est tiré de la doctrine de plusieurs Pères de l'Eglise, peut encore servir à nous montrer combien notre intention doit être pure en toutes choses , et avec quel détachement de nous-mêmes, et avec quelle simplicité nous devons chercher Dieu en tout ce que nous faisons. Quand vous entreprenez , dit-on , une chose dont il peut résulter quelque avantage spirituel à votre prochain , que ce ne soit pas l'heureux succès de votre entreprise, mais le seul accomplissement de la volonté de Dieu qui fasse votre principal objet. De cette sorte, quand nous confessons, quand nous prêchons , quand nous enseignons, nous ne devons point avoir principalement en vue la conversion, l'amendement et le profit de notre prochain ; mais nous devons regarder sur-tout a faire la volonté de Dieu dans les choses auxquelles il nous emploie , et à nous en acquitter du mieux que

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nous pourrons pour lui plaire. Qu'après cela, ce que nous faisons réussisse ; que l'un se corrige , et que Vautre tire quelque fruit de notre sermon; c'est l'affaire de Dieu,et non pas la nôtre. J'ai planté, dit l'Apôtre , Apollon a arrosé , mais Dieu a donné l 'accroissement, (i ). Ce que nous pouvons faire , c'est de planter et d'arroser comme le jardinier ; mais de faire croître les plantes , et de faire porter du fruit aux arbres , ce n'est pas à lui , mais c'est à Dieu seul. Le fruit des âmes , c'est-à-dire, leur conversion , leur amendement et leurs progrès dans la vertu , tout cela ne peut venir que de Dieu , et ce n'est point de ce fruit que dépendent le mérite et la perfection de nos actions.

Telle est la pureté d'intention que nous devons essayer d'avoir; et, parce moyen , nous pourrons parvenir a jouir d'une paix profonde en tout ce que nous ferons : car alors quelque obstacle qui s'oppose à l'heureux succès d'une œuvre sainte, et au fruit qu'on prétendoit en tirer , on n'en sera point troublé , puisque le but qu'on se sera proposé dans son entreprise , n'aura point été d'y réussir, mais d'accomplir la volonté de Dieu , et de faire les choses du mieux qu'il est possible , pour mériter de lui plaire. Que si , lorsque vous prêchez , que vous confessez , et que vous conversez avec le prochain pour son salut , vous avez en vue

(1) Ego plantavi, Apollo rigavit ; sed Deus incrementum dédit. Cor. 5. 6.

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