‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 3)Chapitre 42 sur 68 · PURETÉ IMNT. DANS LES ACTIONS · texte numérisé non relu

PURETÉ IMNT. DANS LES ACTIONS

de faire un grand fruit par ce moyen , et que ce soit là votre principale fin , tous sentirez infailliblement du trouble en votre ame si votre dessein vient a être traversé ; et nonseulement vous perdez quelquefois la paix intérieure du cœur, maisla patience aussi vous échappera; et peut-être même vous laisserezvous emporter plus loin.

Saint Ignace avoit accoutumé d'expliquer ceci par une comparaison très-juste. Savezvous , disoit-il , comment nous devons nous comporter envers le prochain, dans les ministères qui concernent le salut des âmes ? Comme les anges gardiens se comportent envers ceux dont Dieu leur a commis la garde. Ils les conseillent autant qu'ils peuvent, et les défendent , les conduisent , les éclairent , les excitent et les aident au bien , mais si les hommes font un mauvais usage de leur libre arbitre , et se révoltent contre les bonnes inspirations , les anges ne s'affligent pas pour cela , et la félicité dont ils jouissent n'en est nullement troublée ; mais ils disent , avec Jérémie : Nous avons eu soin de Babylone ; elle nest pas guérie , abandonnons-ïa (i). C'est ainsi que nous devons faire toutes choses possibles pour la conversion et l'amendement de notre prochain ; mais lorsque nous nous serons soigneusement acquittés de notre devoir , il faudra se

(1) CuravimusBabylonein , et non est sanata : derelinquamus eam. Jcrem. 5i. 9.

mettre l'esprit en repos ? et ne pas se laisser abattre par le chagrin , parce que le malade ne guérit point et ne veut pas même guérir.

Les disciples ayant été envoyés par Jésus- Christ pour prêcher, et ne pouvant à leur retour s'empêcher de témoigner la joie qu'ils sentoient d'avoir fait des miracles , et d'avoir chassé les démons : Ne vous réjouissez pas de cela , leur dit le Fils de Dieu, mais réjouissezvous de ce que vos noms sont écrits dans le ciel (1). Ne faites donc pas dépendre votre contentement du succès, quelque avantageux qu'il puisse être ; mais regardez si vous faites des actions qui méritent que votre nom soit écrit dans le royaume des cieux. Regardez si vous satisfaites pleinement à ce qui est du devoir de votre charge, et établissez en cela toute votre ambition et votre joie. Les succès heureux, les conversions remarquables, et les autres merveilles que vous pourrez opérer , ne seront point mises en ligne de compte pour vous , et ce ne sera point ladessus que votre récompense sera réglée ; mais, soit qu'on se soit converti, ou non, la peine que vous aurez prise, et la charité que vous aurez eue , en seront la véritable mesure. Au contraire , ( et ceci nous fera encore voir plus clairement la vérité

( 1 ) In hoc nolite gaudere , quia spiritus vobis subjiciuntur : gaudete autem , quôd nomina vestra scripta sunt iu cœlis« Luc, 10. 20.

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de cette proposition ) quand même toute ïa terre viendroit a se convertir par votre moyen. De quoi vous serviroit-il d'avoir gagné tout le monde à Dieu, si votre ame cependant soitffroit quelque préjudice (i)I C'est pourquoi, croyez aussi que quaiïc! vous ne convertiriez personne, votre récompense n'en sera pas moindre , pourvu que vous vous acquittiez bien de votre devoir. Que s'il falloit qu'elle dépendit des événemens , et que ce fût en cela que nous dussions mettre notre satisfaction, certainement l'apôtre saint Jacques auroit été malheureux , puisqu'on dit qu'il ne convertit jamais que huit ou neuf personnes dans toute l'Espagne. Cependant , le peu de succès qull eut ne diminua rien de son mérite , et ne ïe rendit pas moins agréable a Dieu que les antres apôtres.

Nous avons encore un très-grand sujet de consolation en tout ceci ; c'est que de tout ce que nous venons de dire , il srensuit que non -seulement Dieu ne nous demandera pas si nous avons fait beaucoup de fruit , ou non , par nos prédications , mais qu'il ne nous demandera pas même si nous avons bien prêché; car ce n'est pas là ce qu'il nous commande , ni à quoi notre mérite est attaché. Ce qu'il veut de nous , c'est que nous fassions tout ce qui est en notre

(i) Quid prodesthomini, si universum mundum Iucretoir^animae verô suae detrimentum patiatur? Matth, 16. 26,

pouvoir , a proportion du talent qu'il nous a donné ; il désire peu de choses de nous , si nous avons peu reçu : Mais de celui , dit l'Evangile , à qui Y on aura beaucoup donné , on exigera beaucoup aussi (i). Saint Chrysostôme explique admirablement bien cette doctrine (2), lorsqu'au sujet de la parabole des talens , il demande pourquoi le serviteur qui avoit gagné deux talens , est aussi bien traité ue celui qui en avoit gagné cinq. L'Evangile it que quand le Maître demanda compte a ses serviteurs des talens qu'il avoit partagés entre eux , celui h qui il en avoit donné cinq , s'avança , et lui dît : Seigneur , vous m'aviez donné cinq talens , en voila encore cinq autres que j'ai gagnés. Courage 3 serviteur bon et fidèle , lui répond le maître; parce que vous avez été fidèle en peu de choses , je vous donnerai une plus grande administration; entre zdajis la joie de votre Seigneur (3). Celui qui avoit reçu deux talens se présente ensuite, et dit: Seigneur, vous m'avez confié deux talens , et je les ai augmentés de deux autres. Son Maître lui fait là-dessus la même réponse , et lui promet la même récompense qu'a celui qui avoit gagné cinq talens. C'est avec justice, dit ce grand Saint ,

(1) Omni autem cni multùm datura est, multùm qnaeretar ab eo. Lac. 12. 4S.

(2) Clirys, honr. /li.sup. Gcr\.

(5) Enge , serre bone et Cdelis ; quia super paura fuisli fidelis , super multa te constituera : intra in gaudium Domini tui. Matlh, a5. 21.

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car le plus et le moins de gain que l'un et Vautre ont fait, ne procède ni du soin de l'un , ni de la négligence de Vautre ; quant au soin, il a été pareil en tous deux, et c'est pour cela qu'ils reçoivent une récompense pareille (i). Ce point est d'une très-grande utilité et d'une extrême consolation, parce qu'il peut s'appliquer a tontes choses et a toutes sortes d'emplois et de ministères. Ainsi, celui qui travaille et qui apporte autant de soin qu'un autre à s'acquitter de ce qu'on lui a commandé, mérite autant que lui, quoique peut-être il ne fasse pas tant de choses. Par exemple , si je prends autant de peine à prêcher que vous , et que cependant je prêche mal et que vous prêchiez bien , il peut se faire que je mérite en cela autant que vous , et peut-être davantage , parce que je fais tout ce que je puis, et que peut-être vous pourriez faire encore quelque chose de plus. Il en est de même pour les études : quoique celui qui étudie avec vous réussisse mal , et que vous fassiez de grands progrès ; qu'il soit très-ignorant , et vous très-habile , il peut se faire qu'il mérite plus dans son ignorance, que vous dans votre savoir. Pareillement, en matière de charges, si je ne m'acquitte pas si bien de la mienne, que

fO Mcrilô, aogmentationcm cnîoi et imminutioncm non vel hnjaa diligcntiâ , vel iliius nr-gligentià fecit , sed concreditoriira quarstitas : nàm quoad diiigeutiam , ambo pares fucrunt période et eamdeia dignitateai oacti sunt. Chrvs. Iiom, 4î- sup. G en.

vous de la vôtre , et que mes forces et la portée de mon esprit ne s'étendent pas si avant , il pourra se faire qu'il y ait plus de mérite dans le peu que je fais , qu'il n'y en a en tout ce que vous faites. Et sans doute cette considération pourra beaucoup servir et pour étouffer les mouvemens de vaine gloire en ceux qui ont de meilleures qualités que les autres , et pour empêcher que ceux qui ont moins d'esprit et de talent , ne perdent courage par la connoissance de leur incapacité. Le sentiment de saint Jérôme est trèsconforme a tout ceci , lorsque parlant sur la même parabole . Enfin , dit-il , il fit le même bon accueil et à celui qui de cinq talens en avoit fait dix , et a celui qui de deux en avoit fait quatre ; et sans avoir aucun égard a la grandeur du gain , il ne considéra que celle du soin et du zèle (i). Ce n'est pas la valeur de l'offrande, dit Salvien , mais c'est l'affection avec laquelle on la fait, qui la rend agréable à Dieu. Il ne regarde pas combien on lui donne , dit saint Grégoire , mais avec quel esprit on lui donne ; il n'estime les présens que par le cœur, et ainsi on peut faire moins de choses qu'un autre , et lui plaire davantage , si on agit avec une plus grande étendue de charité. C'est en cela que la grandeur de Dieu éclate ,

(1) Deniquè et illum qui de quinque talentis decem fecerat; et qui de duobus quatuor, simili reoepit gaudio, non consideransiucri maguitudinem , sed studii volun'.atem, Hier,

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que quelque service qu'on puisse lui rendre , il ne peut être considérable devant lui que par la grandeur de l'amour. Car , comme il n'a aucun besoin de nos biens , qu'il ne peut augmenter ni en richesses , ni en aucune autre chose ^ et que toutes nos bonnes actions ne peuvent rien lui donner (i) ; ce qu'il veut de nous , c'est que nous l'aimions , et que nous fassions ce qui est en notre pouvoir. Nous en avons un exemple formel dans les deux deniers qu'offrit la veuve de l'Evangile. Le Fils de Dieu s'étoit arrêté dans le temple auprès du coffre ou du tronc destiné pour recevoir les aumônes. Les Pharisiens et les gens riches y mettoient beaucoup d'argent, et une pauvre veuve s'étant avancée , y mit deux deniers. Le Sauveur se tournant alors vers ses disciples : En vérité, leur dit-il, je vous assure que cette pauvre veuve a plus donné que tous les autres ; ils nont rien donné que de leur superflu, mais pour elle j malgré son extrême nécessité , elle a donné tout ce quelle avoit , sans même se réserver rien pour vivre (2). C'est ainsi que Dieu juge de nos actions ; et ce qu'il a fait à l'égard de la veuve , dit saint Chrysostôme , il le fera encore a l'égard de ceux qui enseignent les autres (3). Il gardera cette même règle envers

(1) Si juste egeris , quid donabis ei? Job. 35. 7.

(2) Amen dico vobis quoniàm vidna haee pauper plus omnibus misit. Omnes enim ex eo, quod abundabat illis , miserunt : baec verô de penuriâ suâ omnia quœ babuit misit totum victum suum. Marc. 12. 43. et 44-

(3; Quod in viduâ fecit, idem in docentibus operabitur. Chyrs, hom* 01. in. 1, ad Cor» 1.

ceux qui prêchent , qui étudient 3 qui travaillent, et qui s'occupent aux autres fonctions de la religion ; il prendra moins garde à ce qu'ils feront , qu'a la charité qui les aura fait agir, et a la ferveur qu'ils auront eue.

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