CHAPITRE XII
De quelques marques par lesquelles on pourra connoifre quand on agit purement pour Dieu, et quand on se cherche soi-même dans ses actions*
Saint Grégoire établit une bonne marque pour discerner si dans les ministères où l'on est employé pour le salut du prochain , on cherche purement la gloire de Dieu, ou si l'on envisage aussi la sienne propre. Regardez, dit-il, si lorsque quelqu'un prêche bien , qu'il est extrêmement suivi et qu'il fait un grand fruit dans les âmes , vous en avez la même joie que lorsque vous produisez les mêmes effets. Car si vous ne vous en réjouissez pas autant, et qu'au contraire ses succès vous donnent quelque sorte de chagrin , ou quelque espèce d'envie , c'est une marque infaillible que vous ne cherchez pas purement la gloire de Dieu , puisque l'apôtre saint Jacques dit en termes exprès : Si vous avez une jalousie amere, et que vous nourrissiez clans votre cœur des
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sentimens de contention et d'envie 3 'votre sagesse ne "vient point d'en-haut, mais elle est terrestre, animale et diabolique (i).
V ous n'êtes point jaloux cle l'honneur de Dieu , vous ne Têtes que du vôtre , vous ne Fêtes que de \ous acquérir autant de réputation et d'estime qu'un autre s'en est acquis; car si vous désiriez la gloire de Dieu , et non pas la vôtre , vous seriez bienaise qu'il y eût beaucoup d'excellens personnages, et qu'un autre fit ce que vous n'êtes pas capable de faire. C'est ainsi que se comporta Moïse, lorsque Josué voulant qu'il empêchât quelques Israélites qui prophétisaient dans le camp, il lui répondit, comme en colère : Quel zèle -vous prend pour moi? Plût h Dieu que tout le peuple prophétisât ; et que le Seigneur leur départit son esprit à tous (2! Ln véritable servi* teur de Dieu doit dire de même : Plût à Dieu que tous les prédicateurs fussent extrêmement habiles , et que le Seigneur leur donnât l'esprit d'éloquence et de persuasion , afin qu'ils pussent mieux étendre sa gloire partout , et que son nom fût connu et sanctifié de toute la terre !
Le père Aviîa nous fournit un exemple de ce que je dis. On rapporte de lui, que lors-
(1) Qnod si zelum amarum babetis , et contentiones sint in cordibus vestris , non est ista .«apienlia desursùm deàcendens, sed terrena, animalis diabolica. Jacob. 3. 1 1.
(2) Quid œmularîs pro me? Quis tribuat ut omnis populus prophetet , et det eis Dorainus spiritum suum ? Num. \i. 29*
qu'il sut rétablissement qui se faisoit de la Compagnie de Jésus , par le moyen de saint Ignace, et qu'il apprit quelles en étoient la fin et l'institution, il dit que c'étoit à cela qu'il aspiroit depuis tant d'années ; mais qu'il n'y avoit pu parvenir , et qu'il lui étoit arrivé la même chose qu'à un enfant qui , étant au bas d'une montagne, s'efforceroit detirerque'que pesant fardeau jusqu'au sommet , et n'en pourroit venir à bout à cause de la foiblesse de ses forces : il survient ensuite un géant , qui prenant la charge que l'enfant ne pouvoit traîner , la porte où il veut avec la plus grande facilité du monde. C'est ainsi que ce saint homme ne s'estimoit qu'un enfant, et comparoit saint Ignace a un géant. Mais pour revenir à notre sujet, l'établissement de notre Compagnie lui donna autant de joie , que si lui - même en eût été l'instituteur, parce qu'il n'envisageoit en cela que la gloire de Dieu et le salut des âmes. Voila de fidèles ministres de Dieu, qui ne songe?it point à leurs intérêts > mais à Qeuœ de Jésus Christ (i); et c'est ainsi que ceux qui le servent doivent le servir avec un si grand détachement d'euxmêmes , que quand la Providence voudra procurer sa gloire et le salut des âmes par le moyen de quelque autre, ils en soient aussi contens que si elle employoit leur ministère.
(îï Qui non quae sua st.nt qnaerunt, sed quae Jesu-Christi. Ad PhiUpp, a. 21.4.
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C'est pourquoi c'est une très-louable pratique que celle de quelques serviteurs de Dieu, très-zélés pour la conversion des âmes, qui observent de prier en cette forme : Seigneur, que ce pécheur se corrige , que cette ame se convertisse , que ce bien arrive, que ce progrès se fasse , et tout cela par telle entremise qu'il vous plaira ; car, pour moi, je ne demande pas que rien m'en soit attribué. C'est la avoir effectivement une intention pure et droite , d'agir avec cet entier désintéressement de tout ce qui nous regarde , et de n'envisager que l'honneur et la plus grande gloire de Dieu.
Nous pouvons dire la même chose touchant notre avancement spirituel, et celui de nos frères. Quiconque se chagrine , et se décourage , parce qu'il voit que son frère le devance dans le chemin de la vertu, ne cherche pas purement la plus grande gloire de Dieu. Car, quoiqu'il soit vrai qu'un véritable serviteur de Dieu doive avoir le cœur pénétré de voir qu'il ne sert pas un si grand maître , aussi bien qu'il le devroit et qu'il le pourroit, il ne s'en suit pas de là qu'il doive se chagriner et s'abattre , parce qu'un autre fait de plus grands progrès que lui. Au contraire , dans la douleur qu'il doit ressentir de ne pas mieux servir Dieu, ce doit être une grande consolation pour lui, de voir que s'il ne satisfait pas entièrement à son devoir , il y a du moins d'autres fidèles qui s'acquittent du leur
comme il vofodroit s'acquitter du sien , et qui servent le Seigneur et le glorifient comme ils doivent. Ainsi le chagrin et l'abattement clans lesquels cette vue jette quelques personnes, ne partent que de l'amour-propre et de quelque mouvement secret d'orgueil et d'envie; car si on désire véritablement l'honneur et la gloire de Dieu, et si c'est dans cette vue seule qu'on souhaite de le servir , il est certain qu'on aura une extrême joie de voir les autres augmenter en vertu et en perfection , quoique d'ailleurs la pensée qu'on ne le sert pas si bien qu'eux , donne beaucoup de confusion et de douleur.
Une seconde marque que l'on fait les choses purement pour Dieu, c'est lorsqu'un religieux embrasse de telle sorte l'emploi qu'on lui donne, et se porte de telle manière aux choses qu'on lui commande, qu'il lui est indifférent qu'on lui prescrive une chose ou une autre; qu'on l'occupe ou à une fonction , ou a une autre ; et de quelque façon que ce soit, il est toujours également content de tout. Caria source de cette indifférence et de cette égalité d'esprit , ne procède que de ce qu'il ne songe qu'à faire la volonté de Dieu ,. sans se mettre en peine du reste. Que s'il ne s'acquit te pas d'aussi bon cœur d'une fonction l>asse et pénible, que d'un emploi facile et honorable, c'est un témoignage qu'il n'agit pas purement ç$U$ Dieu, mais qu'il s'envisage lu^mèmp, et qu'u Cherche sa propre
pureté d'int. dans les actions. 2g3 satisfaction et son avantage particulier. C'est pourquoi ub saint homme a eu grande raison de dire (i) que de quelque manière qu'il plût à Dieu de disposer les choses , nous aurions toujours une égale joie de tout ce qui arriveroit, s'il étoit véritablement la cause de nos désirs.
Mais quand un religieux veut que ses supérieurs lui sachent gré de ce qu'il fait , et de la peine qu'il se donne ; qu'il souhaite d'être loué d'eux , ou de recevoir du moins quelque démonstration extérieure de leur satisfaction ; et que lorsque cela lui manque , il se décourage, c'est un signe évident que l'amour de Dieu n'est pas le seul motif de ses actions ,- mais qu'il y a beaucoup de respect humain qui s' y mêle. Si vous agissiez purement pour Dieu , les louanges ne vous feroient rien ; au contraire , persuadé que la satisfaction que votre supérieur vous feroit paroîtré, ne viendroit que de ce qu'il compatiroita votre imperfection et a votre foiblesse , vous en auriez de la confusion et de la honte ; et en vous plaignant de vousmême , vous diriez : Hé quoi , faut-il que je sois encore assez infirme, pour obliger mes supérieurs à me ménager de la sorte ? Faut-il que je sois assez nouveau , et assez peu avancé dans la vertu , pour avoir besoin d'y être excité par de semblables motifs.
Nous lisons dans le Pré spirituel, que
(i) Tlwm. à Kemp.
l'abbé Jean, qui fut disciple de saint Àm on , servit pendant douze ans un des anciens Pères du désert, qui étoit extrêmement in« firme, et que pendant tout ce temps-là , où il s'attacha k le servir avec tout le soin et toute l'affection imaginables , il n'en eut jamais aucune parole de douceur, et en reçut au contraire des trait emens fort fâcheux. Enfin, le vieillard se sentant proche de la mort, et voyant autour de lui plusieurs solitaires qui étoient venus le visiter, appela celui qui l'avoit servi si long-temps avec tant de patience et d'humilité , et lui serrant la main , il lui répéta par trois fois qu'il demeurât à la garde de Dieu ; ensuite il le recommanda aux plus anciens , les priant de le chérir comme leur fils : et vous pouvez compter, leur ajoutat-il, que ce n'est pas un homme, mais un ange , puisqu'en douze ans qu'il m'a servi dans mes infirmités, il n'a jamais entendu une bonne parole de ma part , et que cependant il n'a pas laissé de me servir toujours avec toute sorte de soin et d'affection.
PURETÉ d'ïNT. DANS LES ACTIONS. 2QD
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