‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 3)Chapitre 45 sur 68 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

De trois degrés de perfection , par lesquels nous pouvons nous élever à une très-grande pureté dintention 3 et a un trésparfait amour de Dieu.

Nous pouvons recueillir de la doctrine des saints Pères , et principalement de celle de S. Bernard , qu'il y a trois degrés de perfection , par lesquels nous pouvons nous élever a une extrême pureté d'intention , et à un très-parfait amour de Dieu. Le premier est de ne chercher que la gloire de Dieu , de manière qu'en tout ce qu'on fait, on ait l'esprit absolument dégagé de toutes les choses du monde , et que mettant tout son contentement en Dieu seul , on se borne à songer que l'on a accompli sa volonté. Voulez-vous , dit saint Bernard ( i) , avoir une bonne marque pour connoître , autant qu'on le peut , si vous aimez extrêmement Dieu ] Regardez s'il y a quelque chose hors de Dieu , qui puisse vous donner de la satisfaction et de la joie; et par-là vous verrez quels progrès vous aurez fait dans l'amour de Dieu. Certes ,

(1) Bern. Tract, de int. domo. c. 6g.

3o8 PART. I. TRAITÉ III. CHAP. XIV.

tant que je suis capable de recevoir quelque consolation et quelque contentement d'ailleurs , je n'ose pas dire que ce soit Dieu qui occupe entièrement toute la tendresse de mon cœur (i). Saint Augustin est du même sentiment, quand il dit: Seigneur, on vous aime moins, lorsqu'on aime encoreavec vous quelque cliose que Ton n'aime pas pour vous (2). Cette manière d'aimer est bien éloignée de l'excellence et de la pureté de l'amour de cette grande reine qui , au milieu de la pompe et du faste de la majesté royale , disoit a Dieu : Vous savez , Seigneur , que depuis que j'ai été amenée ici jusqu'à présent % 'votre servante ne s'est jamais réjouie quen vous , Seigneur , qui êtes le Dieu d'Jbra* ham (3). Voilà, sans doute, une façon d'aimer bien parfaite et bien épurée.

Saint Grégoire , sur ces paroles de Job : Qui se haussent des solitudes (4) , demande ce que c'est que bâtir une solitude, et dit que celui qui est tellement détaché de toutes les créatures, et qui s'est si absolument dépouillé de l'affection de toutes les choses de

(0 Certè qnamdiù possum ex aliéna qmlicumque re con.«clationem vel jucunditatem conciperc, nondiim audco dicere diîectur» nostrum intirnum ardcntissimi amoris signum te» ncre. Idem. ibid.

(2) Minus te amat qui tecum aliquidamat quod non propCef te amat. Au». I. 10. Conf. c. i:j.

{'->) Domine , tu scis quùd nunquàm Isetatà sit ancilla tua , £X quo hoc translata sum usquè in prœsentem dieui , nisi ift te, Domine Dein Abraham. Esther.i$. iS.

(4) Greg, I 4. }Jor. c, 25. Qui œdiGcant sibi solitudines* Job .5 1 4 •

PURETE D INT. DANS LES ACTIONS. 3og

la terre; qu'an milieu de la foule et des divertissemens, il ne laisse pas de se trouver seul , celui-là s'est bâti une solitude, parce que rien de tout cela ne le touche , et qu'ayant mis tout son contentement en Dieu , il ne peut trouver ni entretien ni consolation ailleurs. Nous éprouvons même tous les jours que , quandon s'est attaché d'affection à quelqu'un et qu'on vient a le perdre ou par l'absence , Ou par la mort, on est alors dans une solitude effroyable au milieu des meilleures compagnies , parce qu'on n'y est point avec celui avec qui on se plaisoit d'être. La même chose arrive à quiconque a banni entièrement de son cœur toutes les créatures, pour ne le remplir que de Dieu : au milieu des plaisirs , et dans les plus grandes assemblées , il se trouve seul , parce qu'il ne prend nul plaisir aux choses du monde, et qu'il n'y a que l'objet de son amour qui puisse l'occuper agréablement. Ceux , dit saint Grégoire , qui sont parvenus à ce point jouissent d'une trèsgrandetranquillitéd'ame; rien ne les inquiète et rien ne leur fait peine , et ni l'adversité ne les trouble et les abat , ni la prospérité ne les enorgueillit et ne les enfle. Comme ils n'ont aucun attachement aux choses du monde , tous les change mens qui y arrivent ne produisent en eux aucune altération : et se faisant ainsi un bonheur qui ne peut dépendre des événemens , ils en méprisent la vicissitude. Savez-vous, ajoute-t-il, quis'étoit

élevé jusqu'à ce degré de perfection , et qui s'étoit bâti une solitude ? Celui qui disoit : J'ai demandé une chose au Seigneur, je ne cesserai point qu il jie me V accorde : c'est de demeurer toute ma vie dans la maison du Seigneur (r), car, après tout , quelle autre chose y a-t-il a chercher et à désirer dans le ciel et sur la terre? Et quelle est maintenant mon attente , si ce iiest Dieu (2) 1 Le saint abbé Silvain 3) était encore parvenu à ce même état ; car on raconte de lui, que lorsqu'il sortoit de F oraison, toutes les choses de la terre lui sembloient si méprisables , que se bouchant les yeux avec les mains : Fermezvous , mes yeux , disoit-il , fermez- vous , et ne regardez point les choses du monde , car il n'y en a aucune qui mérite d'être regardée. Nous lisons pareillement de saint Ignace, que quelquefois élevant la vue au ciel, et le cœur a Dieu, ils'écrioit : Hélas! que la terre me déplaît , lorsque je contemple le ciel pj-) !

Le second degré par lequel nous pouvons monter a la perfection dont nous parlons, est celui qu'établit saint Bernard, dans le traité de l'amour de Dieu (5) , je veux

(i)Unam petii à Domino , banc requiram , ut inhabitem ia dumo Domini omnibus diebus vit e mcae- Ps. 26. i-

(2 Et aune quae est expectatio mea , Nonne Dominus ï Ps. 58. 8.

(5) Silvanus abbas.

(4) Heu quàm sordet terra cùm cœlum aspicio ! Ignat. 1 . 1. c, 2. vitee suœ.

(5) Bern Tract de dilig. Deo. c, 6 et 7 .

PURETÉ d'iNT. DANS LES ACTIONS. 3 II

dire, non -seulement d'oublier toutes les choses du monde, mais de s'oublier aussi soimême , et de ne s'aimer soi - même qu'en Dieu et pour Dieu : car si nous voulons être parfaits , il faut que nous soyons tellement absorbés dans cet oubli de nous-mêmes, et de tout ce qui peut regarder notre avantage etnotreintérêt; il faut que nous aimions Dieu d'une manière si pure et si élevée , que dans tous les biens que nous recevons de sa main , soit dans ceux de la grâce , soit dans ceux de la gloire , ce ne soit point le profit que nous en retirons , mais que ce soit l'accomplissement de sa volonté sur nous , qui fasse notre contentement et notre joie. C'est ce que pratiquent les bienheureux dans le ciel; ils se réjouissent davantage de la volonté de Dieu qui s'accomplit en eux , que de l'élévation de la gloire où ils sont; et ils aiment Dieu d'une façon si sublime, ils sont tellement transformés en lui , et tellement unis à sa volonté , qu'au milieu des contentemens ineffables où ils sont plongés , c'est moins à cause d'eux-mêmes , qu'à cause de Dieu , qu'ils aiment la félicité qu'ils possèdent. C'est de cette sorte que nous devons aimer Dieu , dit saint Bernard ; et c'est ainsi que faisoit ce saint Prophète , qui disoit : Bénissez le Seigneur, parce quil est bon(i). Il ne dit pas : parce quil in est bon , mais

(i) Confitemini Domino, quoniàm bonus, Ps. 117. i.

3l2 PART. I. TRAITÉ III. CHAP. XIV.

simplement parce qu il est bon. Il ne l'aime point et ne le loue point par rapport à son propre intérêt, comme celui de qui il dit en un autre endroit : // vous bénira 3 lorsque vous lui aurez fait du bien (i) ; mais il F ai me et le loue , parce qu'il est bon en lui-même , parce que Dieu est Dieu , et que sa bonté est infinie*

Le troisième et dernier degré de perfection est , dit saint Bernard , de faire les choses , non pas pour plaire a Dieu , mais parce que Dieu nous plaît , ou que ce que nous faisons plaît à Dieu (2). De cette sorte, sans songer aucunement à soi , non plus que si Ton n'étoit pas au monde , on n'envisage que le seul contentement de Dieu , et voilà une manière de l'aimer très-parfaite et très* épurée. Cet amour , continue-t-il , est véritablement la montagne du Seigneur 3 une montagne très-élevée , une montagne grasse et fertile (5) ; car ce terme de montagne de Dieu ne veut dire autre chose dans l'Ecriture , que le comble de l'excellence et de la perfection : Mais qui montera sur la montagne du Seigneur [\) , et qui me donnera des ailes comme à une colombe , afin que fy

(V> Confït^bitur libi cùm benefreeris ci. Ps. 48. 19.

(2) Quando jam quis operatiir non ut Dco placcat, se/i qnia placct ei Deus , vel quia pîacet Dco quod operatur. Bem. An sent. coll. 4. tib. 5. Bcrn. de dit. Deo.c 7.

(?>) Atnor iste nions est, et nions Dii excelsus ,rerera nioa# coagulâtes, muns pioguis. Ps. 67. 16.

(4) Q,Jis necodet in inontom Doutai? Ps. a3. 3.

PURETÉ dYnT. DANS LES ACTIONS. 3l3

vole et que je m y repose (i) ] Hélas ! s'écrie ce grand Saint , le mal est que, dans cette terre d'exil , je ne puis m'oublier entière* ment moi-même. Misérable que je suis , qui me délivrera de ce corps mortel (2)? Seigneur y je souffre violence , répondez pour moi (3). Quand mon vrai- je entièrement à moi, pour ne plus vivre qu'à vous? Pourquoi fautil que mon exil soit prolongé (4) ? Quand irai-je me présenter devant la face de Dieu (5)? Seigneur , quand serai-je uni toutà-fait a vous ,, et transformé en vous par amour? Quand serai-je entièrement détaché de moi-même , quand ne serai-je plus qu'un esprit avec vous, et quand enfin n'aimerai-je plus rien en moi, ni pour moi , mais tout en vous et pour vous ? Car ne se chercher et ne se trouver non plus dans tout ce qu'on fait , que si on s'étoit perdu soi-même , pour ainsi dire , ou que l'on ne fût plus du tout ; ne se sentir soi - même en nulle façon , et s'anéantir enfin soi-même : c'est l'effet de la charité des huenheurcux , et non pas le partage d'une affection humaine (6;. C'est pour-

(0 Quis dabit mibi pennas sicut colutnbae, et volabo, et iequijîscam ? Ps. 5'\. 7.

(a) Infelix ego homo, quis me liberabit de corpore moiti* hujus ? Ad Rom. 7. 24.

(3) Domine, vimpatior, responde pro me. Isci. 58. i4-

(4) Heu mihi, quia incolatus meus prolongalus est Ps, 119. 5.

(5) Quandô veniam ,et appareboante faciem Dei? Ps. 41»2»

(6) Te enim quodammodo perdcre , tanquàm qui non s-is , et omuinô non scntire te ipsum , et à temelipso exin».

3l| PART. I. TRAITÉ III. CHAP. XIV.

quoi le Prophète royal clisoit : J'entrerai dans la puissance du Seigneur ., et alors. Seigneur , je ne me souviendrai plus de rien que de votre justice (i). Lorsqu'après nous être comportés comme des serviteurs fidèles , nous entrerons dans la joie du Seigneur, et que nous serons enivrés de l'abondance de son amour , alors nous serons tellement absorbés et transformés en lui , que nous ne nous souviendrons plus de nous-mêmes ; alors nous lui serons semblables .parce que nous le 'verrons tel quil est (2). Alors la créature se conformera a son créateur ; et comme il a fait toutes choses pour lui-même (3) , selon le témoignage de l'Ecriture , aussi n'aimerons-nous rien que lui , et nous-mêmes nous ne nous aimerons qu'en lui et pour lui. Ce qui fera notre joie ne sera pas tant la considération de la misère dont nous serons dégagés , ou de la félicité que nous aurons obtenue , que devoir que sa volonté sur nous aura été accomplie en nous (4). Et c'est ainsi qu'on entre dausla joie du Seigneur.

0 amour saint et chaste î s'écrie saint Ber-

niri, et penè annihilari , coelestis est conversations , non humanae affectionis. Bern. de dit. Deo. c. y.

(1) Introibo in potentias Doniini : Domine, memorabor justitiae tuae solius./Js. jo. 16.

(2) Similes ei erimus, quoniàm videbimus eum sicuti est. 1. Joan. 5. 2.

(3) Universa propter semetipsum operatus est Dominus, Prov. 16. 4»

(4) Delectabit sanè non tàm nostra vel sopita nécessitas, vel sortita félicitas quam quôd ejus in nobis, et de nobis, roluntas adimpleta videbitur. Bern. ubi sup.

PURETÉ d'ïNT. DANS LES ACTIONS. 3l5

nard en cet endroit, ô douce et tendre affection ! ô droite et pure intention de volonté! intention d'autant plus droite et plus pure, qu'il n'y reste plus aucun mélange d'intérêt propre ! affection d'autant plus tendre et plus douce , que l'on ne sera touché de rien qui ne soit divin ! Etre épris de cette sorte, c'est être déifié (i). Pour expliquer comment nous serons alors déifiés et transformés en Dieu , le même Saint se sert de trois comparaisons , et dit, que de même qu'une goutted'eau jetée dans une grande quantité de vin, perd toutes ses propriétés , et prend la couleur et le goût du vin ; de même qu'un fer rougi clans la fournaise ne paroît plus du fer , mais du feu ; enfin de même que quand l'air est éclairé des rayons du soleil , il devient si lumineux, qu'il semble qu'il soit la lumière même : de même quand nous serons dans la gloire , nous perdrons entièrement nos premières qualités , nous serons déifiés et transformés en Dieu , et nous n'aimerons rien que lui et en lui. Autrement j comment est-ce que Dieu seroit alors toutes choses en tous , si dans l'homme il restoit quelque chose de l'homme (2) ? Il n'y aura donc rien là qui soit notre gloire

(1) O amor sanctus et castus ! ô dulcis et saavis affectio , ô para et defaecata intentio voluntatis ! eô certè defaecatior et purior, quô in eâ de proprio nihil jàm admixtum relinquitur : eô suavior et dulcior , quô totum divinnm est , quod sentitur. Sic affici , deifîcari est. Bern. ubi sup. e. 10.

(a) Alioquin , quomodô erit Deus omnià in omnibus , si in" homine de homine quidquam supererit ? Bern, ubi sup

3l6 PART. I. TRAITÉ III. CHAP. XIV.

même , et notre joie sera la gloire et la joie deDieu, et non pas la nôtre , suivant ces paroles du Psalmiste : Vous êtes ma gloire , et cest vous qui rnexaîtez{i)\ et enfin, nous ne mettrons point notre satisfaction en notre propre félicité; mais ce sera en Dieu seul que nous établirons toutnotre contentement. Mais , quoique dans ce monde nous ne puissions jamais parvenir à un si haut point de perfection, nous devons essayer d'y avoir les yeux continuellement attachés , parce que , plus nous approcherons de ce but , plus notre union avec Dieu sera étroite. Concluons avec ce grand Saint , et disons (2) : Seigneur, c'est en cette union que consiste la volonté de votre Fils en nous ; c'est ce 'qu'il vous a demandé par la prière qu'il vous a faite pour nous, quand il vous a dit : Faites que, comme vous et moine sommes qu 'un ^ ils ne soient aussi quun en nous, c' est-a-dire , qu'ils vous aimentpour nous, et qu'ils ne s'aiment euxmêmes qu'en vous. C'est là véritablement la fin , la consommation et la perfection de toutes choses ; c'est la paix , c'est la joie du Seigneur; c'est la joie dansle Saint-Esprit; c'estle calme etlesilencedes bienheureux dansle ciel.

(1) Tu e* gloria mea , et exaltans caput meum. Ps. 3. 4-'

(2) Haec est in nobis voltintas filii tui , haec pro nobis ora'io ejus ad te Deum patrem suum : Voio 11 1 sicut ego et ta

nuorj sumus, ità et ipsi in nobis unum sint, ut sciiicet amenû te propter te , et se , non nisi jn te. Hic est finis, haec est consumma'.io , haec est perfcctio , haec est pax , hoc est gaudium Domini , hoc est gaudium inSpiritu Sancto , hoc est silentium n cœlo Bern- lib. de Amorc Dci e. 4«

Page 1