CHAPITRE PREMIER
Bu mérite et de F excellence de ï union et de la
Voyez j dit le prophète royal , combien il est avantageux et agréable que les frères demeurent ensemble {i). Combien l'union et la conformité entre les frères est a estimer ! Saint Jérôme dit que ce passage convient proprement aux religieux qui sont assemblés en une même communauté. Et c'est en vérité un grand bien , ajoute- t-il , et une grande douceur , que pour un frère que nous avons quitté dans le monde , nous en retrouvions dans la religion une infinité d'autres , qui nous aiment mieux que nos propres frères (2). Car ce n'est point
(1) Ecce quàm bonuin , et quàm jucundum habitare fra» très in unum. Psalm. i32. i.
(2) Verè bonum , verè jucundum : unum fratrem dimisimus , et ecce quantos inveoimus ? Hier, sup, hune Psal.
3l8 PART. I. TRAITÉ 1V# CHAP. I.
d'ordinaire une véritable affection, que celle de nos parens pour nous : l'intérêt en fait presque toujours la seule règle; c'est dans cette vue qu'ils prennent soin de nous ; hors de la , il est rare qu'ils se mettent en peine de nous ; et mon propre frère a peut-être moins de tendresse pour moi , qu'il n'a d'ardeur pour avoir mon bien. Mais quanta nos frères spirituels , qui ont méprisé et abandonné tout ce qu'ils possédoient , ils n'ont garde de soupirer après ce que les autres possèdent (i) ; ce n'est point vos richesses qu'ils désirent , c'est le salut de votre ame qu ils cherchent ; et voilà ce qui s'appelle véritablement aimer. Aussi le grand saint Ambroise nous apprend que la fraternité en Jésus-Christ est bien plus étroite que celle du sang. Car l'une, dit-il , produit bien peut-être quelque ressemblance de corps , mais l'autre passe jusqu'à l'union du cœur et del'ame , suivant ce qui est écrit dans le- quatrième chapitre des actes des Apôtres , que toute la multitude des crojans n avait quiai cœur et quinze ame (2).
Saint Basile , faisant réflexion sur cette
(0 Frater meus sa?cularis non tantùm me amat , quantum substantiam meam. Caeterùm fratres spirituales , qui sua utique negligunt, aliéna non quaerunt. Id. Ibid.
(2) Major est f'raternilas Chrisli , quàm sanguinis. Sanguinis enim fraternitas siruilitudinem tantùmmodô corporis refert,Christi autem fraternitas unanimitatem cordis animique demonstrat, sicut scriptum est. Actor 4. Multitudinis autem eredentium eratcor unum et anima una. Ambr. serm. 9.
CHARITÉ FRATERNELLE. 3lQ
union si étroite des religieux : Que peut on , clit-il , se figurer de plus doux , de plus heureux et de plus admirable , que de von des hommes de diverses nations être tellement unis par une exacte ressemblance de mœurs et de discipline , qu'il semble qu'il n'y ait qu'uu esprit seul en plusieurs corps , et que de même plusieurs corps soient les instrumens d'un seul esprit (i)? C'est ce qui paroit de merveilleux dans notre établissement , et ce qui est effectivement comme une espèce de miracle continuel sur notre Compagnie , qu'il y ait une conformité si grande , et une union si bien cimen« tée entre des hommes de tant de différentes nations , et si différens entre eux de naissance, d'éducation, d'inclination, d'esprit et d'humeur. Quelque différence que la nature ait mise entre eux, la grâce qui les assemble^ et qui les fait vivre clans une même maison et sous une même règle (2) 3 leur donne une parfaite conformité de sentimens et de volonté ; et la miséricorde de Dieu est en cela si grande , que non-seulement nous jouissons de cette bénédiction , mais que la bonne odeur s'en répand encore au-dehors ,
(1) Hommes ex diversis nalionibus ae regionibus pro* fectos , per exactam morum ac diciplina; simititudinem , adeô in unum veluti coaluisse , ut in pluribus corporibus unus modo esse animus videatur , vicissimque plura corpora mentis unius instrumenta cernantur. S. Basil, c. 19.. Const. Monast.
(2) Deus qui inhabitare facit unius moris in domo. Ps. 67. 7^
k l'extrême édification du prochain , et à la pins grande gloire du Seigneur. De là vient que plusieurs de ceux qui entrent dans la Compagnie , interrogés du motif qu'ils ont eu de faire ce choix, répondent que la concorde qu'on y voit régner, est ce qui les a le plus porté à faire cette élection. Cela sJaccorde parfaitement bien avec la pensée de saint Augustin, lorsque parlant sur ces mots: Quil est avantageux et agréable que les frères demeurent ensemble { i) ! Ces paroles , dit-il , f harmonie de leur son , et la douceur de leur mélodie, ont même enfanté des monastères entiers. C'est aux accens d'une voix si agréable , que les hommes s'étant réveillés deleurassoupissement, ont quittéleurs parens et leurs richesses, pour vivre ensemble dans l'union et dans la pauvreté de la vie religieuse. C'est au bruit de cette trompette, que s'étantassemblés dediverses partiesdumonde, ils ont cru que cette charité mutuelle, qui les îioit si étroitement les uns auxautres, étoit un avant-goût de la vie céleste. Enfin, c'est là ce qui a peuplé tant de religions, et ce qui a attiré tant de cœurs h Jésus-Christ. Aussi le Sage , parlant de trois choses qui ont également V approbation de Dieu et des hommes, met la concorde des frères (2) pour la première des trois.
(1) Verbaiata Psallerii , iste dulcis sonus , ista melodia
etiam monasteria pepcrit. .-Jugust.
(a) Quce sunt probata coràm Deo et hominibus , concordia
fratrum, Eccl. i5. i.
Nous avons deux commanderaens de la charité : l'un est d'aimer Dieu de tout notre cœur , de toute notre cime et de toutes nos forces. Voilà le plus grand et le premier commandement de tous. L'autre qui est semblable au premier , est d'aimer notre prochain comme nous-mêmes (i) ; et c'est de ce second commandement que nous voulons traiter ici, parce que c'est le principe de l'union fraternelle dont nous prétendons parler; cette union des esprits et des cœurs étant l'effet de la charité , dont le propre, dit saint Denis (2), est de joindre et de lier les choses les unes avec les autres. Aussi l'Apôtre la nomme , le lien de la perfection (3) , qui assemble et qui unit les choses les plus séparées ; qui de plusieurs volontés n'en fait qu'une ; qui fait que ce que je désire pour moi, je le désire aussi pour les autres, et que je les aime autant que moi ; qui fait que mon ami est un autre moi-même; que moi je suis un autre lui-même , et qu'enfin nous ne sommes tous deux qu'une même chose. C'est pourquoi saint Augustin approuve extrêmement le mot de cet ancien poète , qui appeloit son ami la moitié de son ame (4) ,
(i) Diliges Dominum Deuni tuuni ex toto corde tuo, et in totâ anima tuâ, et in totâ mente tuâ. Hoc est maximum et primum mandatum. Secandum autem simile est huic: Diliges proximum tuum sicut teipsum. Matlh. 22. 3/. 38 et 3o.
(2) Dion. I. 4- de dlvinis nominibus.
(3) Vinculum perfectionis. AdColoss. 3. i4«
' (4) Amicus est aiter ego, et ego alter ipse. Aug. Ub . 4»" Conf. c. 6.
comme si en effet son ami et lui n'eussent eu qu'une seule ame partagée en deux corps.
Mais afin que nous connoissions mieux le prix et l'excellence de la charité et de l'amour du prochain, et combien Notre-Seigneur en fait d'estime , examinons les dernières paroles que nous venons de citer de Jésus- Christ. Saint Chrysostôrne faisant réflexion sur ce passage (i), et considérant qu'après que le Sauveur aparlé du premier commandement, qui est d'aimer Dieu , il ajoute aussitôt que le second , qui est d'aimer le prochain, est semblable au premier : Regardez, dit-il , l'extrême bonté du Seigneur , que , malgré ladistance infinie qu'il y a del'homme a Dieu, il veuille que nous aimions l'homme d'un amour si semblable à celui dont nous devons aimer Dieu. C'est avoir presque donné à l'amour du prochain la même mesure et la même étendue qu'à l'amour de Dieu, puisque s'il nous ordonne d'aimer Dieu de tout notre cœur et de toute notre ame , il nous prescrit aussi d'aimer notre prochain comme nous-mêmes. Quand nous avons un ami intime que nous voulons recommander instamment a un autre , nous lui disons d'ordinaire : Si vous l'aimez , ce sera moi-même que vous aimerez ; de même , ajoute saint Chrysostôrne , lorsque le Sauveur a dil que le second commandement étoit semblable au premier , il a voulu nous donnei
(1) Chrysost. hom. aô, super ep. ad Rom .
à entendre , que si nous aimons notre prochain, ce sera Dieu lui-même que nous aimerons; et c'est dans ce même sens qu'il a dit à saint Pierre : Si vous ni aimez, paissez mes brebis (i), comme tordant lui dire: Si vous m'aimez, ayez soin des miens, et par-la je connoîtrai s'il est vrai que tous m'aimiez effectivement.
Il y a encore une autre mesure de notre charité' pour le prochain ; et c'est Jésus- Christ qui nous a ordonné d'en prendre la règle sur lui, lorsqu'il a dit à ses disciples: Je vous donne un nouveau commandement^ que vous vous aimiez les uns les autres , connue je vous ai aimés (2). Comme le Sauveur nous a aimés purement pourDieu,ilveut aussi que nous aimions le prochain purement pour Dieu. Et voila, dit saint Augustin (3), ce qu'il appelle un commandement nouveau, non-seulement parce qu'il en faisoit alors une ordonnance nouvelle , et parce qu'il venoit de l'enseigner tout nouvellement , et par parole et par exemple; mais parce que c'est effectivement une nouvelle manière d'aimer qu'il exige de nous. L'amour naturel, fondé sur la chair et sur le sang, et sur des considérations d'intérêt ou de plaisir, est un amour très-ancien , et aussi vieux que le monde ,
(1) Si diligis me, pasce oves meas. Jean. 21. 17.
(2) Manda tum novum do vobis, ut diligatis invicem, sicut dilexi vos. Joan. 10. 54.
(3) Aug. Tract. 65. sup. Joan.
un amour qui n'est pas moins en usage parmi les médians que parmi les bons , et qui est également commun aux hommes et aux bêtes, suivant ces mots du Sage : Que tout animal chérit son semblable (i). Mais l'amour dont Jésus-Christ veut que nous aimions notre prochain , est un amour nouveau, parce qu'il veutque ce soit un amour spirituel et surnaturel , qui nous fasse aimer notre prochain pour Dieu, et avec le même amour de charité dont nous aimons Dieu. Aussi les théologiens remarquent, avec les saintsPères, que la vertu de charité qui nous fait aimer Dieu pour Dieu , est la même que celle qui nous fait aimer notre prochain pourDieu; et ils disent , que de même que l'amour de Dieu est une vertu théologale , c'est-à-dire, une vertu divine, et qui se propose Dieu pour objet; de même la charité envers le prochain est pareillement une vertu théologale et divine , d'autant que c'est pour Dieu que nous aimons le prochain , et que la bonté infinie de Dieu, qui mérite que nous l'aimions pour elle-même , mérite aussi que pour elle-même nous aimions notre prochain.
Enfin, nous ne trouverons rien dans toute la sainte Ecriture , qui nous soit plus fortement recommandé , ni plus souvent répété que cette union et cette charité fraternelle; et le Fils de Dieu nous la recommande lui-
(i) Orane animal diligit simile sibi. Eccl. i3. 19.
même deux fois clans le sermon de la Cène : Le précepte que je vous donne , dit-il , est que vous vous aimiez les uns les autres y comme je vous ai aimés (i); et peu après : Ce que je vous commande , ajoute-t-il , cest que vous vous aimiez les uns les autres (2}, Par-là nous voyons combien il désire que cette charité soit profondément enracinée idans nos cœurs ; et sans doute elle ne peut jamais l'être assez , puisque c'est de là que dépend toute la loi et l'accomplissement de tous les autres commandemeus , suivant ces paroles de l'Apôtre : Que celui qui aime son prochain a accompli la loi (3). Le disciple bien-aimé , qui avoit puisé cette même doctrine dans le propre sein de son divin maître , ne parie presque d'autre cliose dans toutes ses Epîtres canoniques ; et saint Jérôme rapporte de lui, qu'étant déjà si cassé de vieillesse, qu'il ne pouvoit plus aller a l'église, qu'on ne l'y portât sur les bras , il répétoit continuellement à ses disciples : Mes enfans , aimez-vous les uns les autres. Ennuyés de ce qu'il leur répétoit toujours la même chose , ils lui en demandèrent un jour le sujet ; et il leur fit, dit saint Jérôme, une réponse véi ritablement digne de saint Jean : parce que c'est le précepte du Seigneur , leur réponcîit-
(1) Hoc est praeceptum meum, ut diligatis invicem , sîcaê dilexi vos. Joan. i5. n.
(2) Hxcraando vobis, nt diligatis invicera. Joan. i5. 17.
(3) Qui diligit proximum , lcgcm implerit. Ad Rem. i3-, S-
3s6 PART. I. TRAITE IV. CHAP. I.
il, et que celui-là seul suffit, pourvu qu'on l'observe (i) : Car toute la loi est renfermée dans ce commandement : Vous aimerez votre prochain comme vous-même (2). Accomplissez parfaitement celui-là, et vous aurez satisfait pleinement à tous les autres. Saint Augustin faisant réflexion sur ce précepte : Le Seigneur , dit-il , a voulu le rendre d'un si grand poids , qu'il va jusqu'à dire : En cela on connoîtra que vous êtes mes disciples , si vous vous aimez les uns les autres (3j.
3Iais le Fils de Dieu ne s'arrête pas encore là ; et c'est une observation de saint Chi vsostôme (4) , que clans la prière qu'il fit au Père éternel après la Cène , il ne se contente pas que la charité soit la marque de ses disciples , mais il veut encore qu'il y ait une union si parfaite entre eux > que cela convainque le monde de la vérité de sa mission. Je ne prie pas seulement pour eux , dit-il , mais pour ceux aussi qui croiront en moi par leur ministère , et je vous demande quds ne soient quun; et que , comme vous, mon père > vous êtes en moi > et que je suis
(1) Filioli, diligite alterutrum. Dignam Joannis sententiam , quia praeceptum Domini est, et si solum fiât, sufficit. Hieron. in commentar. ad Galat. 6.
(2) Omnis enim ex in uno sermone impletur : Diliges proximum tuum sicut teipsum. Gai. 5. 14.
(3) Et tantùm pondas prœcepti in eà sententiâ constituit Dominus, ut diceret : In boc cognoscent omnes qaia discipuli mei estis, si dilectionem babueritis ad invicem. Aug, tib. 83. quœst. q. 17.
(4) Chrys. hom, 81. s up. an.
en vous , ils ne soient aussi quun en nous , afin que le monde croie que vous m'avez envoyé (i). Pouvoit-on exagérer davantage l'excellence de cette union fraternelle , que de dire qu'elle doit suffire pour convaincre les hommes de la venue du Fils de Dieu , et pour obliger le monde à recevoir sa doctrine ?
La vérité de ce principe se reconnut parfaitement en ce qui arriva à saint Pacôme , lorsqu'étant encore païen , il servoit dans les troupes du grand Constantin (2). 11 avoit été embarqué avec de nouvelles levées qu'on faisoit passer contre Maxence. Se trouvant tous dans une extrême nécessité , ils arrivèrent à une ville , dont les liabitans les secoururent de toutes choses avec tant d'abondance et de joie , que Pacôme en étant surpris , demanda qui étoient ces gens-là qui avoient tant d'inclination a faire plaisir. On lui répondit que c'étoient des chrétiens , dont le propre étoit de secourir tout le monde , autant qu'ils le pouvoient; et dès-lors il se sentit intérieurement touché d'un si ardent désir de suivre la même profession , que levant les mains au ciel , et prenant Dieu à témoin , il embrassa le christinianisme. Ainsi le seul
(1) Non pro eis rogo tantùm , sed et pro eis qui credituri snnt per verbum eorum , ut omnes unum sint , sicut tu Pater in me , et ego in te , ut et ipsi in nobis unum sint , ut credat mundus quia tu me misisti. Joan. 17. 2C. ai*
(2) Baron, tom. 3. p. i44*
exemple de la fervente Cliarité des Chrétiens fut un motif assez puissant pour le convertir et pour lui faire croire que leur religion étoit bonne.
Mais il y a encore une chose qui doit être d'une grande consolation pour nous dans cette prière du Fils de Dieu à son père , lorsqu'il ajoute ces paroles : Et afin que le monde connoisse que "vous ni avez envoyé > et que vous les avez aimés , comme vous ni avez aimé moi-même (i). Une des principales marques par lesquelles on peut reconnoitreque Dieu aime particulièrement une congrégation , et qu'il la chérit d'un amour qui approche de celui qu'il a pour son fils , c'est quand il répand sur elle la grâce de l'union fraternelle , comme il l'avoit répandue dans la primitive Eglise sur les chrétiens qui avoient joui des premiers fruits et de la première bénédiction du Saint-Esprit. C'est pourquoi , si nous nous aimons les uns les autres , Dieu demeurera en nous , et nous aimera d'un amour parfait (2). Et qu'il a promis que quand dcuœ ou trois seroient assemblés en son nom > il seroit au milieu d'eux (3j, quels effets ne devons-nous point espérer de sa divine présence , parmi tant
(1) Et cognoscat mundus quia tu me miaisti , et dilexisti eos, sicutet me dilexisti. Joan. 17. j3.
(2) Si diligamus invicem, Deus in'nobis manet, et caritas ejus ia nobis perfecta est. 1. Joan. 4. 1».
(3) Ubi enim sunt duo, vcl très congregati in nomine meo^ cbi sum in medio eorum, Maith. t8. 20.
de gens qui sont assemblés en son nom , et pour son amour ] Afin donc que nous puissions jouir des grands biens qu'il nous promet , et que nous ayons un gage assuré qu'il demeure avec nous , et qu'il nous aime d'un amour particulier , essayons de nous maintenir toujours dans l'esprit d'union et de charité.