‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 3)Chapitre 47 sur 68 · CHAPITRE Iï · texte numérisé non relu

CHAPITRE Iï

Du besoin que nous avons de vivre dans F esprit d'union et de charité , et des moyens de nous y entretenir.

Saint Paul écrivant aux Colossiens , après leur avoir recommandé la pratique de plusieurs vertus : Mais sur toutes choses, ajoutet-il ., ayez la charité, qui est le lien de toute sorte de perfection ( i). Saint Pierre parle de même dans sa première Epître canonique , où après quelques autres points : Mais, avant toutes choses , dit-il , ayez continuellement en vous-mêmes une mutuelle charité (2).

Et par-la nous pouvons juger combien il est important que nous ayons l'esprit de charité et d'union , puisque ces deux princes de l'Eglise nous le recommandent sur toutes

(1) Saper omnia hxc autom , caritatem habetc, quod est vinculuui periectionis. Ad. Coloss. 3. 14.

(2) Ante omnia autem , mutuam ia vobisuietipsis caritatem continuai!! habentes. i. Pet. 4- 8.

choses , et avant toutes choses , et qu'ils veulent que nous les préférions a tout le reste. C'est qu en effet il n'y arien qui soit plus généralement nécessaire ; car quelle communauté religieuse , et même quelle société humaine peut jamais se former , ou subsister sans union et sans charité ? Otez l'union et la liaison de quelque assemblée que ce soit , ce ne sera plus qu'une Babylone ; ce ne sera que confusion et que désordre. C'est pourquoi on dit communément que où il v a multitude , il y a aussi de la confusion : ce qui ne doit s'entendre pourtant que de la multitude qui n'est pas bien unie ; car celle qui Test parfaitement , est une véritable hiérarchie. Aussi n'y a-t-il point de société ou de république au monde , quelque barbare qu'elle puisse être , où il ne se trouve quelque espèce d'union , soit que l'on y vive sous un seul chef , soit que le gouvernement y soit composé de plusieurs têtes. Nous voyons même cela dans les animaux, et non-seulement dans les abeilles , a qui la nature a donné un instinct admirable pour l'union et pour l'ordre ; mais aussi dans les bêtes les plus sauvages , dans les loups et dans les lions , en qui le même mouvement qui les porte à désirer leur conservation , agit aussi pour les faire vivre en quelque sorte d'union , par je ne sais quelle connoissance qu'ils ont , que la division causeroit leur perte. C'est par une raison pareille que les démons même , qui

sont des esprits de division et des semeurs de zizanie , ne laissent pas d'être unis entre eux : Car si Satan est divisé en lui-même 9 dit Jésus-Christ , comment son royaume subsister a-t-il (i)l Ce qu'il confirme ensuite par cette maxime , que l'exemple de tous les siècles a toujours fait regarder comme un principe infaillible dans la politique, que tout royaume divisé en lui-même sera désolé (2). C'est pourquoi Platon dit , qu'il n'y a rien de plus pernicieux dans une république, que ]a discorde et la désunion, ni rien de plus utile et de plus profitable , que la paix et la bonne intelligence entre les citoyens.

Saint Jérôme dit la même chose encore plus fortement de la vie religieuse. C'est elle , dit-il , parlant de la charité , qui fait les religieux , et qui les assemble sous une même discipline : sans elle les monastères sont des enfers , et ceux qui y demeurent sont des démons ; mais avec elle tous les monastères sont en terre des Paradis , et ceux qui y vivent sont des anges (3). Aussi , à dire vrai , quel plus grand enfer peuton imaginer , que d'être continuellement ensemble , et d'avoir toujours des volontés

(1) Si autem et Satanas in scipsiioi divisas est, quomodc stabit regnum ejus? Luc. il. 18.

(2) Omne regnum in seipsum divisum desolabitur. Luc, il. i7.

(3) Haec (id est caritas ) religiosos, haec monachos facit : sine hâc caenobia sunt Tartara, habitatores sunt daecaones : cum hâc verô sunt Paradisus in terris, et in eis degentes sunt angeli. Hieron. in regul. Monast.

différentes et des sentimens opposés ? Au contraire, n'est-ce pas vivre ici-bas de la vie des anges , que de commencer à goûter , dès ce monde , la paix et la tranquillité dont ils jouissent dans le ciel? Cette vérité nous est confirmée par saint Basile, lorsque parlant des religieux : Ceux qui vivent, dit-il, dans un véritable esprit de communauté, imitent la façon de vivre des anges , parmi lesquels il n'y a ni procès, ni querelles, ni dis* pute (i). Et saint Laurent Justinien dit qu'il n'y a rien dans ce monde qui représente si bien l'assemblée de la Jérusalem céleste , qu'une société de religieux qui sont parfaitement unis ensemble par la chanté (2). La vie qu'ils mènent est véritablement une vie angéiiqne et céleste. Le Seigneur est véritablement parmi eux , et le lieu où ils demeurent nest autre chose que la maison de Dieu et la porte du ciel (3;.

Mais pour traiter cette matière un peu moins en général , je viens à la nécessité particulière qui nous oblige , nous autres , de vivre dans l'union et dans la charité fraternelle. Sur quoi saint Ignace, parlant des moyens qui peuvent contribuer au bien et à l'avancement spirituel de la Compagnie,

(1) Hi vitœ coumiunitate diligenter rctentA , anpeloruni viernli ritum annulanlur : nulla est inter angélus lis, nulla

eontentio, nulla controrersia. Basil, in. C'onst. Wonast. c. 19.

(2) Laurent. Jusl. de discipl. et profee. iJonast. conversât, c. 10.

(3) Yerè Uominus est in loco isto : non est hic aliud, nisi domus Dei et poita Cœli. Gen. ?S. 16 et 17.

dit qu'une des choses qui y peut aider le plus , est l'esprit d'union et de charité. Nous avons déjà touché quelques raisons générales , qui font voir que cette union est nécessaire en toutes sortes de communautés religieuses ; mais nous avons , outre cela , des considérations particulières, qui la rendent encore plus nécessaire parmi nous. La première est que notre Compagnie est comme un bataillon de soldais , que Dieu a envoyé de recrue à son Eglise, pour lui aider à soutenir la guerre qu'elle a contre le démon et contre le monde , et pour gagner les âmes au ciel. C'est la ce que porte 3a patente de notre institution ; c'est là le cri public , par où commence la Bulle de l'élection de notre Compagnie: Quiconque veut combattre sous l'étendard de la croix, et sJ enrôler au service de Dieu seul et de V 'Eglise son Epouse (i) ; et c'est encore ce qui nous est marqué par le nom de Compagnie que nous avons pris. Nous sommes une compagnie de soldats ; nous battons le tambour , nous déployons les enseignes , et nous levons des troupes pour combattre contre les ennemis de la croix. Si le bataillon est bien serré , s'il marche en bon ordre et bien ensemble , il surmontera toutes sortes d'obstacles, et renversera tout ce qui s'opposera à ses forces ; et c'est pour

(1) Quicumqun vnlt sub crucîa vtxillo Deo militare, et soli Domino, et Ecclesix ipsius spafiwe servire. Bullce Jul'ù III. anno i55o.

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cela que le Saint-Esprit , parlant de l'Eglise , dit : Quelle est terrible comme une armée rangée en bataille (i). Il n'y aura donc pas moyen d'enfoncer ce bataillon, s'il est toujours bien uni , et que les soldats , demeurant dans une exacte discipline, gardent toujours fermement leurs rangs , parce que , de cette sorte , ils se défendent tous les uns les autres ; mais s'ils viennent à se désunir , il sera bientôt rompu et entièrement défait. David ayant remporté une victoire signalée sur les Philistins : Le Seigneur j, dit-il , a divisé mes ennemis devant moi, comme on divise les eaux (2) ; et le champ de bataille fut appelé Baalpharasim, c'est-à-dire, lieu de division (3) : ce qui montre que diviser et vaincre ne sont qu'une même chose, et quele lieu de division se prend pour lieu de victoire. En effet , ceux qui ont écrit de la guerre disent que des troupes qui marchent sans ordre , vont plutôt a la boucherie qu'au combat (4) ; et qu'il n'y a rien qui soit plus recommandé dans la discipline militaire , que de bien garder ses rangs , et de faire en sorte que le bataillon soit tellement serré , que tous les soldats , s'entresecourant les uns les autres , demeurent toujours fermes dans leurs postes. C'est par-là

(1) Terribilis ut castrorum acies ordinata. Cant. 6. 3.

(2) Divisit Dominus inimicos meos coràm me, sicut dividuntur aquac. 2. Reg. 5. 20.

(3) Baalpharasirn , id est, locus divisionis. Ibid.

(4) Multitude inordinata potiùs est victima, quàm pugna. Trege . de re milii.

qu'ils deviennent invincibles , et c'est cle la que dépend non-seulement le bien général de tout le corps , mais aussi le bien particulier de chaque soldat , dont le salut ou la perte sont inséparablement attachés à la victoire ou à la défaite de son bataillon. On peut dire la même chose de notre Compagnie: si on y conserve l'esprit d'union ; si on s'y aide les uns les autres , que l'on y marche de concert , et qu'on y affronte en bon ordre les ennemis , on les vaincra infailliblement , et jamais on ne pourra être ébranlé par eux. Le frère qui est assisté par son frère, est comme une ville forte (i) , dit le Sage, et une corde triple se rompt difficilement (2). Tous les filets dont la corde d'un arbalète est composée, sont extrêmement foibles d'eux-mêmes , si on les prend séparément ; cependant , quand ils sont bien serrés et bien entrelacés ensemble , ils ont la force de faire plier un arc d'acier. C'est ainsi que feront tous les religieux , lorsqu'ils seront bien unis les uns avec les autres par le lien de la charité.

Saint Basile (3) voulant les encourager a cette union : Considérez, leur dit-il, quelle étoit celle des Machabées , lorsqu'ils combattoient pour le Seigneur. Considérez quelle étoit celle des Israélites , qui , composant une armée de plus de trois cent

(1) Frater qui adjuvatur à fratre, quasi civitas firma. Prov. 18. 19.

(2) Funiculus triplex difficile rumpitur. Eccl !\. 12. (5) Basil, inconst. ]\Ionast. c. 18.

mille hommes, marchèrent > dit l'Ecriture , comme sJils n eussent tous été quun seul homme (i). C'est quïls marchoient tous avec une même résolution et un même courage , et de la venoit que l'épouvante se répandoit parmi leurs ennemis, et qu'ils remportoient sur eux de grandes victoires. ]\ous devons combattre de la même manière dans les guerres spirituelles que nous avons a soutenir pour le Seigneur ; et par ce moyen nous ferons de grands progrès dans les âmes, et nous remplirons nos ennemis de terreur. Le démon même tremblera et n'osera pas nous attaquer, parce que voyant tant de gens unis contre lui , il perdra courage , et désespérera de pouvoir nous nuire.

Nojtre saint instituteur parlant des raisons principales pour lesquelles il est nécessaire que nous vivions dans une parfaite union , dit en un endroit (2) , qu'il faut avoir un extrême soin de procurer une étroite union parmi nous , sans souffrir qu'elle soit blessée en rien, afin qu'étant ainsi joints par le lien de la charité fraternelle, nous puissions nous employer pins efficacement au service de Dieu et du prochain. Il dit ailleurs (3) que , sans cette union , la Compagnie ne pourra jamais subsister long-temps , ni parvenir a la fin pour laquelle elle a été instituée. En effet ,

(î)Egrcsu sunl quasi rir unns. 1 Reg . 11.7. (2) 3. p. Const. e. i.§ 18 et tleg. 4*« sum.

(5) 0. p. Conc. e. 1 . § i .

il est constant que s'il y a des divisions, des ligues et des dissensions parmi nous , nonseulement nous n'arriverons point au but pour lequel nous avons été institués, qui est d'acquérir des âmes à Dieu , mais nous ne pourrons pas même nous maintenir. Si les soldats destinés pour combattre l'ennemi tournent leurs armes les uns contre les autres , il est indubitable que non-seulement ils ne le vaincront pas , mais qu'ils se détruiront infailliblement eux-mêmes. Leur cœur, est divisé , dit Osée , maintenant ils périront (1). Et l'Apôtre écrivant aux Galates: Si vous vous mordez, dit-il ,, et si vous vous déckirez les uns les autres,prenezgardequevous ne veniez à être détruits les uns parles autres (2). Voila ce qu'il y a à craindre dans la religion;car du reste, nousn'avons rien a redouter du clebors , et toutes les persécutions et les tempêtes que le monde peut exciter contre nous , ne seront jamais capables de nous nuire , tant que la charité et la paix seront bien établies au-dedans.

C'est ce que dit saint Bernard, lorsque. parlant à ses religieux sur le même sujet* Qu'y aura-t-il donc au-dehors , leur dit-il, qui puisse vous troubler et vous contrister , si vous êtes en bon état au-dedans , et qwe vous jouissiez d'une paix fraternelle ? et

(1) Divisum est cor eorum, nùnc interibnnt. Osée. 10.2, (a) Qu6d si inviccm mordetis, et comeditis, vidcte ne afe invicem consummamini. Ad Gai, 5. >5.

qui pourra vous nuire, si vous êtes animés d'un vrai zèle et d'une sainte émulation (i) ] Tandis que nous serons tels que nous devons, et que nous vivrons dans une parfaite union les uns avec les autres , tant s'en faut que les contradictions du dehors puissent nous faire aucun tort , qu'au contraire elles ne serviront qu'à contribuer à notre bien et à notre perfection. C'est ainsi que quand on a persécuté l'Eglise dans les premiers siècles ? on ne lui a pas fait plus de mal que l'on en a fait a la vigne de la tailler : pour un sep que l'on coupoit , il en repoussoit plusieurs autres; et un saint martyr dit un jour trèsbien au tyran qui le faisoit déchirer par les bourreaux , qu'en répandant le sang des chrétiens , il ne faisoit qu'arroser la terre , pour lui faire produire plus de grain.

Dans le premier livre des Machabées , ïa Sainte Ecriture loue extrêmement les Romains de ce qu'ils vivaient dans une grande union. Ils commettent , dit-elle , tous les ans V autorité suprême à un seul homme , et tous obéissent à un seul ; et il ny a point d'envie ni de jalousie entreux (2). Tant qu'ils restèrent unis de cette sorte , ils vain-

11) Quid ergô à foris vosconturbare aut coatristare potent, si intùs benè estis , et fraternâ pace gaudetis ? et quis est qui vobis noceat, si boni semulatores fueritis ? Bern. serm. 29. sup, Cant.

^3) Committunt uni homini magistratum suum per singnlos aonos , et omnes obediuot uni, et non est iimdia , nequè xelus inter eos. 1. Mach. 8. 16.

CHARITÉ FRATERNELLE. 33g

quirent tous leurs ennemis , et furent les maîtres du monde ; mais lorsque les guerres civiles s'allumèrent entr'eux , ils se détruisirent eux-mêmes. Et c'est ce qui a donné lieu a cette maxime :Que les moindres choses s'augmentent par la concorde, et que la discorde ruine les plus grandes (i).

Mais outre ce que nous venons de dire, il y a encore une autre raison particulière , pour laquelle notre Compagnie est plus obligée que toutes les autres , de vivre dans une extrême union. C'est , dit saint Ignace dans ses Constitutions, qu'il s'y trouve plus de difficultés et d'obstacles à vivre dans l'union, et que , par conséquent , il faut apporter plus de soin à l'y établir , et a chercher des remèdes à ces obstacles. Les difficultés qui s'y rencontrent, se réduisent à trois. La première , dit-il , est que la Compagnie est répandue par tout le monde , parmi les fidèles et les infidèles ; et que tous les sujets qui la composent étant ainsi éloignés les uns des autres , il est très-difficile de se connoître, d'avoir communication ensemble , et de s'entretenir dans l'union. Ajoutez à cela , que comme elle embrasse tant de nations différentes , entre lesquelles il semble qu'il y ait des oppositions et des contrariétés naturelles , il est fort difficile de détruire tellement une aversion avec laquelle

(i) Concordiâ parvae res crescunt , discordiâ maximae dilabuntur Sallust,

on est né , et dans laquelle on a été élevé longtemps, qu'on regarde un étranger , non pas comme un étranger , mais comme son frère en Jésus- Christ , et comme un enfant de la Compagnie. Le second obstacle est que la plupart de ceux qui la forment , doivent être gens de lettres : et l'on sait que la science enfle l'esprit de l'homme ; qu'elle le remplit d'estime pour lui-même, et de mépris pour les autres , et le rend attaché a ses sentimens: d'ailleurs, il est assez ordinaire, comme le dit saint Thomas (i), que les savans s'adonnent moins à la piété que les simples. De sorte qu'il y a sujet de craindre que tout cela ne soit un obstacle à l'union et à la charité fraternelle; et que, chacun voulant suivre sa propre opinion , marcher par un sentier particulier , et n'avoir que son seul avantage et sa seule réputation en vue , la division ne vienne à s'introduire par-là dans la Compagnie. La troisième difficulté , qui n'est pas moindre que les autres , est que ces mêmes personnes , dont nous venons de parler , se trouvant quelquefois avoir un mérite et un talent particulier pour le monde, entreront dans la familiarité des princes et des grands , et auront des liaisons particulières avec les magistrats et les villes. De là naissent les partialités , de là vient qu'on prétend des exemp-

{«) S. Th a q. 82. art. 3. ad 3.

lions et des privilèges , et qu'on veut se distinguer des autres ; et tout cela ne peut être que d'un extrême préjudice à l'union et a la charité fraternelle.

Mais, comme aux grands inconvéniens il faut apporter de grandes précautions , saint Ignace marque soigneusement au même endroit (i) les remèdes dont il faudra se servir pour obvier a toutes ces difficultés. lie premier de tous, et celui qui doit en être le fondement , est de ne recevoir et de ne retenir dans la Compagnie personne qui n'ait une ferme résolution de réprimer ses passions, et

2ui ne s'applique effectivement à le faire. )ar si l'on n'a pas l'esprit de mortification , on est incapable de l'esprit de discipline , d'union et d'ordre. Sans cet esprit, on ne pourra être savant , et avoir quelque avantage par-dessus les autres, qu'on ne se laisse aller à la vanité , qu'on ne méprise son prochain , qu'on ne veuille lui être préféré, et qu'on ne se croie en droit d'obtenir des dispenses et des privilèges. On recherchera la laveur du prince , on tâchera de se mettre bien avec les grands ; on voudra avoir quelqu'un a soi , pour en être servi ; et ces sortes de singularités et de distinctions ne produiront a la fin que des fruits de jalousie et de division. Plus un homme sera savant, et plus il aura de mérite et de

(0 P. 8. Const. ci. §. a.

tonnes qualités : plus , s'il n'a pas de grands sentira ens de vertu et de mortification , il y aura lieu de craindre qu'il ne soit une occasion de division et de scandale , et qu'il ne donne quelque jour bien des affaires a la religion?La science et les grands talens, dans un homme qui n'a pas l'esprit de mortification et d humilité , sont comme une épée entre les mains d'un furieux , qui la tourne indifféremment et contre lui-même et contre les autres.Mais si la doctrine est accompagnée d humilité; si les savans , au lieu de se eher^ cher eux-mêmes , ne cherchent que Jésus- Christ (i), alors tout ira bien; et leur exemple étant d'un très-grand poids pour porter les autres à les suivre , on verra fleurir par-tout la paix et l'union. Voilà donc le premier et le principal remède ; et pourvu qu'on l'emploie bien , il ne sera pas nécessaire d'avoir recours à aucun des autres.

Saint Ignace ne laisse pas cependant de nous en proposer quelques-uns (2) , pour obvier aux inconvéniens que nous avons déjà touchés. Par exemple , pour faire que la distance des lieux n'empêche pas que l'on ne se connoisse en quelque sorte les uns les autres , et que l'on n'ait quelque communication ensemble, il ordonne que l'on s'entretienne réciproquement par des lettres pieuses et pleines d'édification , par les-»

(1) Sed qua? sunt Jesu Christi. AdPhil.2. ai. (a) P. 8. Const. c. i. §. 9. et p. 10. §. 6.

quelles les uns apprenant ce que font les autres , ils puissent tous s'encourager mutuellement à une même manière de conduite, autant que la diversité des nations pourra le permettre. Et c'est là , sans doute , un moyen très-propre pour concilier et pour cimenter l'union qui nous est si nécessaire.

Mais un des plus importans pour nous y entretenir , est celui que nous donne encore le même Saint (i), et qui consiste en une exacte observation de tout ce que l'obéissancenous prescrit.Car l'obéissance est ce qui assemble et qui lie les religieux les uns avec les autres, et ce qui fait que plusieurs volontés et plusieurs sentimens ne forment qu'un seul sentiment et une seule volonté; d'autant que les particuliers étant dépouillés deleur propre volonté par l'obéissance, il ne reste plus que la volonté du supérieur , dans laquelle toutes les autres se confondent et se perdent. Alors les inférieurs étant conformes et bien unis h. leur supérieur , ils sont pareillement con- . formes et unis entre eux , suivant cette règle infaillible : Que toutes les choses qui sont égales à une troisième , sont aussi égales entre elles (2) : et plus la conformité qu'ils auront avec leur supérieur , sera grande , plus celle qu'ils auront entre eux sera parfaite. L'obéissance , la discipline

(1) P. 8. Const.c. 1. %.7>et p. 10. § 9. (2) Quaecumque sunt eadem uni tertio , eadem sant inter se.

religieuse et l'observation des règles égalent tout le monde, et établissent par-là un grand ordre et une extrême union. Chez les anciens Egyptiens l'hiéroglyphe de l'union étoit une lyre; et comme ces sortes d'instrumeus sont d'une harmonie merveilleuse , lorsque toutes les cordes en sont bien d'accord avec le dessus , et qu'au contraire , s'il y en a une qui se rompe ou qui se relâche, cette harmonie est déconcertée; aussi dans une communauté , lorsque les inférieurs sont bien d'accord avec le supérieur, cet accord produit une parfaite harmonie; mais il n'en faut qu'un qui ne soit pas bien de concert avec son supérieur , pour troubler toute l'harmonie et la douceur de cette union. C'est peut-être ce qui a donné lieu a quelques-uns de dire que le mot de concorde dérivoit de celui de corde ; mais ceux qui ont tiré son étvmolo°ie du mot d? coeur ont sans cloute mieux rencontré, puisqu en effet , concorde ne veut dire autre chose qu'union et conformité de cœur , suivant ces paroles des Actes des Apôtres : La multitude des croyant 7iJaroit quun cœur et au une ame{i).

Saint Bernard dit que comme ce qui est cause ordinairement qu'un navire fait eau, c'est que les planches n'en sont pas bien jointes ; de même , ce qui est cause qu'une

(1) Multitudinis autem credentium erat cor unum , et anima una. Act. 4. 5a.

communauté se perd et se ruine , c'est que les membres n'en sont pas bien liés et bien unis ensemble par les nœuds de la cbarité. Aussi le père Aquaviva , notre général , dans uue lettre qu'il a écrite , de l'union et de la charité fraternelle , dit que nous devons apporter un très-grand soin à entretenir cette charité et cette union parmi nous , et être persuadés que de là dépend tout le bien et tout l'avantage de la Compagnie. Ce fut cet esprit d'union et de concorde que Jésus-Christ, la nuit de sa passion , demanda au Père éternel pour les élus , comme une chose absolument nécessaire à leur conservation , lorsqu'il lui dit : Père saint, conservez en votre nom ceux que vous ni avez donnés , afin quils ne soient quun, comme nous(i). La comparaison qu'il fait dans ces paroles , comme nous , mérite sans doute qu'on y fasse réflexion : il veut que , comme le Père et le Fils ne sont qu'un par leur nature , nous ne soyons aussi qu'un par amour ; et voila ce qui nous conservera éternellement.

(1) Pater sancte , serva eos ia Domine tuo , quos dcdisti mihi , ul sint unum , sicut et nos. Joan . 17. 11.

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