CHAPITRE III
De quelques raisons tirées delà Sainte-Ecriture, qui
font voir l'obligation que nous avons de vivre
dans l' esprit d'union et de charité avec nos frères.
Saint Jean , après avoir parlé de l'extrême amour que Dieu nous a témoigné , en nous donnant son fils unique , conclut ensuite que si Dieu nous a aimés de celte sorte, nous devons aussi iv>us aimer les uns les autres (1). Alais on pourroit , avec raison , se former ici une objection, et demander pourquoi la conclusion qu'il tire de l'amour que Dieu a eu pour nous , est que nous devons aimer notre prochain , vu qu'il semble qu il et oit plus naturel et plus juste d'inférer que nous étions obligés de l'aimer , puisqu'il nous avoit si fort aimés ? A cela il y a plusieurs excellentes réponses à faire. La première est , que cet apôtre en use de la sorte , pour nous faire voir l'excellence de l'amour du prochain , et combien il est agréable a Dieu. C'est ainsi que , dans saint Matthieu , un docteur de la loi avant demandé a Jésus-Christ : Quel étoit le plus grand commandement dans la
(1) Sisic Deus diîexitùos , et nos debemus alterutrum diligere. 1 . Jean. 4.11.
loi , le Seigneur lui répondit : Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur , de toute votre ame et de tout votre esprit, Voilà le plus grand et le premier de tous les commandemens. Quant au second , il est semblable au premier : Vous aimerez votre prochain comme vous-même (i). On ne l'interroge que sur le premier commandement ; pourquoi parle-t-il du second? C'est pour nous montrer l'excellence de l'amour du prochain, et l'estime que Dieu en fait.
La seconde réponse que l'on peut donner , est que l'amour de Dieu et l'amour du prochain sont comme deux anneaux passés l'un dans l'autre et mis au doigt : on ne peut les en ôter l'un sans l'autre ; il faut les tirer ensemble. L'amour de Dieu et l'amour du prochain sont inséparables delà même manière ; l'un ne peut jamais subsister sans l'autre , parce que ce n'est qu'un même amour de charité , qui nous porte a aimer Dieu et le prochain pour Dieu. Ainsi , nous ne pouvons ni aimer Dieu, sans aimer le prochain , ni aimer le prochain avec un amour de charité , sans aimer aussi Dieu même : parce que le motif que nous avons d'aimer ïe prochain , est Dieu. C'est pourquoi le
(i) Magister , quod est mandatum magnum in lege ? Diliges Dominum Deum tuum ex toto corde tuo, et in totà anima tuâ, et in totà mente tuâ. Hoc est maximum et primum mandatum. Secundum autem simile est huic : Diliges proximum tuum sicut teipsum. Maiih. 22. 36. etseq.
même apôtre voulant nous montrer que l'on ne peut aimer le prochain, sans aimer Dieu , ajoute aussitôt : Si nous nous aimons mutuellement , Dieu demeure en nous , et sa charité est parfaite en nous (i). Et ensuite , pour nous faire voir que l'amour du prochain est compris clans l'amour de Dieu : C'est un commandement , dit-il, que nous avons reçu de Dieu , que celui qui aime Dieu , doit aimer aussi son frère (2).
Une preuve très-claire que Dieu aime extrêmement les hommes , et qu'il veut que nous les aimions de même , c'est que nous ne pouvons ni aimer Dieu , sans aimer le prochain, ni offenser le prochain, sans offenser Dieu. Si un roi aimoit tellement un de ses sujets , qu'il se présentât toujours audevant de tous les coups que l'on vondroit lui porter , en sorte qu'on ne pût jamais .bles.ser le sujet , sans frapper premièrement la personne du prince, ne seroit-ce pas là un extrême amour. C'est ce que Dieu fait à l'égard des hommes , il se met toujours tellement au-devant d'eux, que vous ne sauriez offenser le prochain , sans offenser Dieu ; et cela, afin que vous vous reteniez d'offenser votre frère , de crainte d'offenser Dieu luimême. Celui qui vous touchera , dit le Sei-
^ (i) Si diligamus invicem , Deus in no! is mantt , et caritas ejus in nobis peifecta est. i. Joan 4« >2.
^ (2) Hoc mandalum habemus à Deo , ut qui diligit Deuni , diligat etfratrera suum . 1. Joan. 4. 21.
gneur , me touche à la prunelle de l'œil (i) : de sorte qu'en offensant le prochain , nous offensons Dieu , et en aimant le prochain , nous aimons Dieu , et en aimant Dieu, nous aimons aussi le prochain. Or, puisque l'amour de Dieu et l'amour du prochain marchent toujours ensemble , qu'ils sont enfermés l'un dans l'autre, et qu'ils ne peuvent jamais se diviser, saint Jean pouvoit également conclure à l'un ou l'autre de ces deux amours, parce que l'obligation de l'un emporte nécessairement l'obligation de l'autre. Mais il a voulu conclure expressément a l'amour du prochain , et non pas à l'amour de Dieu , d'autant que l'obligation d'aimer Dieu est un principe peu connu par lui-même , et que les principes se supposent et ne se prouvent pas. C'est pourquoi il passe tout d'un coup à la conclusion de l'amour du prochain , et il la marque expressément , parce qu'un autre n'auroit peut-être pas tiré cette conséquence de la proposition qu'il avoit avancée.
On répond encore en troisième lieu , que saint Jean ne parle point dans cette épître d'un amour sec et stérile , mais d'un amour fructueux et profitable , d'un amour accompagné de bienfaits et de bonnes ceuvres. Mes enfans , dit-il , n aimons point de parole et de bouche , mais aimons en
(i) Qui tetigerit vos, tangit pupillam oculi mti.Zachar. 2,8*.
effet et en vérité (i). Et afin de nous faire connoître que c'est pour le bien de notre prochain et de nos frères que Dieu demande de bonnes œuvres de nous , suivant ce passage d'Osée rapporté dans l'Evangile .Je veux la miséricorde > et non pas le sacrifice (2) ; il ne tire point de sa proposition d'autre conclusion que l'amour du prochain. Il arrive assez souvent qu'un créancier qui est absent, écrit à son débiteur : Vous me ferez plaisir de payer à un tel ce que vous me devez ; et ce que vous lui donnerez , je le tiendrai pour reçu. C'est ainsi que saint Jean nous parlant de la part de Dieu , à qui nous sommes redevables de tant d'obligations et de tant de bienfaits , nous dit : Si Dieu nous a aimés de cette sorte, nous devons aussi nous aimer les uns les autres. L'amour que chacun de nous lui doit, est une dette qu'il a transportée à notre prochain , et la charité que vous exercez envers votre frère , vous l'exercerez envers Dieu , qui la reçoit comme si c'étoit à lui-même que vous la fissiez. C'est de quoi Jésus-Christ nous assure par ces paroles : En vérité, je vous dis que ce que vous avez fait au moindre de mes frères , vous me l'avez fait à moi (3). Et sans doute ce doit
(1) Filioli mei , non diligamus verbo , neque lingaâ, sed opère et veritate. \.Joan. 3. 18.
(a) Misericordiam volo , et non sacrificium. Osée. 6. 6. Matth. 12. 7.
(3) Amen dico vobis, quamdiù fecistis uni ex his fratribus meis minimis , mihi fecistis. Matth z5, 40,
être là un puissant motif pour nous exciter à aimer nos frères et a leur faire du bien; puisqu'encore qu'à ne regarder qu'eux il nous paroisse peut-être que nous ne leur devons rien ; cependant , si nous regardons Dieu, que nous fassions réflexion aux obligations infinies que nous lui avons , et que nous considérions qu'il leur a transporté tout son droit , nous reconnoîtrons que nous leur sommes redevables de toutes cboses. C'est pourquoi le P. Avila, parlant sur ce sujet (i) : Lorsque l'homme charnel qui est en vous , dit-il, vous représentera : Que dois-je à un tel, pour lui faire du bien , et comment pourraije l'aimer , puisqu'il m'a fait du mal ? répondez-lui que peut-être vous écouteriez ce qu'il vous dit contre le prochain , si le prochain étoit la cause de votre amour ; mais que Jésus-Christ lui-même en est la cause et l'objet; qu'il reçoit le bien que vous faites à votre prochain et le pardon que vous lui accordez , comme si c'étoit un bien que vous lissiez a sa propre personne , et un pardon que vous lui accordassiez à lui-même ; et qu'ainsi quel que puisse être votre prochain , et quelque injure qu'il ait pu vous faire , il n'y a rien qui doive refroidir votre charité, et en empêcher les effets , puisque ce n'est pas lui , mais Jésus-Christ , que vous devez considérer dans tous vos sentimens et dans toutes vos actions. C'est donc une consé-
(».) Avila , c. 96. Audi , fi lia.
quence très-juste , que celle que tire saint Jean , lorsqu'après avoir établi l'extrême amour que Dieu a eu pour nous , il en infère l'obligation que nous avons d'aimer notre prochain : sur quoi il faut observer que pour nous y porter d'autant plus , il indique le mystère de l'incarnation du Fils de Dieu , dans la proposition dont il tire cette conclusion. Car nous remettant devant les jeux , que Dieu a envoyé son Fils unique dans le monde {i) i il nous donne lieu de conside'rer que Dieu s'est allié aux hommes , et de songer , par conséquent , que puisqu'ils sontparens de Dieu, et frères de Jésus-Christ, nous devons les aimer comme tels.