CHAPITRE IV
Quelle est l'union que nous devons avoir avec nos frères.
Saint Basile et saint Augustin ( 2) voulant nous expliquer quelle doit être l'union des religieux les uns avec les autres , se ser» vent de ce que dit saint Paul (3) de l'union et de la correspondance qui est entre tous les membres du corps humain. Regardez , disent-ils, comme ils se servent et s'aident
(1) Quoniàm filium suum unigcnitum misit Deus ia m un» <lum. i. Joon. 4- 9.
(;) Basil, q. i;5. ex brevlorib, Aug. hom, i5, *c 5o, (3) 3. Cor. 12, ia.
les uns les autres : les yeux conduisent les pieds , les mains défendent la tête ; et tous se portent de concert a secourir la partie la plus foible, comme l'expérience nous l'apprend assez , lorsqu'on a quelque blessure , ou quelque autre incommodité. Dans la distribution qui se fait des alimens , chaque membre n'en retient que ce qui lui suffit, et laisse le reste pour la nourriture des autres. D'ailleurs, il y a une telle sympathie entre eux, que l' estomac , par exemple , ne sauroit être incommodé, sans que la tête souffre. Tous les membres s'intéressent l'un pourl' autre.la douleur de l'un se communique à tous les autres ; et il n'est pas plutôt guéri, qu'ils en ressentent tous du soulagement (i). Saint Augustin examine parfaitement bien ceci. 11 arrive , dit-il, que le pied marche sur une épine : qu'y a-t-il de plus éloigné des yeux que le pied ] Il en est a la vérité très-éloigné par la situation ; mais il en est très-proche par la correspondance mutuelle de tous les membres (2).
Aussitôt donc que le pied a été piqué de l'épine , les yeux se portent à la chercher , le corps se courbe pour la trouver , la langue demande où elle est , et la main se met en devoir de la tirer. Les yeux cependant ,
(1) Pro invicem sollicita sunt membra. Et si quid patitu ■uni] m membrura , compatiunlur omnia membra : sive gloriatur uunm membrum , congaudens omnia membra. 1. Cor. 12. 25 et 26.
<i) Ecce pes calcat spinam : qnid tàm longe ab oculis quàm pes? Longé est loco, sed proximus affectu caritatis. Aug> ubi
la main , le corps, la tête et la langue > tous se portentbien,etlepiedmêmen'a de mal qu'en un seul endroit : c'est que tous les membres se me tie tit en peine les uns pour les autres , et quils ressentent tous le mal lesuns des autres (i). Voilà de quelle sorte nous devons nous comporter envers nos frères : il faut que nous ayons autant de soin d'eux que de nousmêmes , que nous nous réjouissions de leurs avantages comme des nôtres , et que leurs maux et leurs déplaisirs ne nous touchent pas moins que nos propres afflictions.
Saint Basile dit [2) que les deux principales marques de l'amour et de la charité , sont d'avoir de la douleur des peines , tant spirituelles que corporelles de notre prochain , et de sentir de la joie du bien qui lui arrive , conformément à ces paroles de l'Apôtre : Réjouissez-vous acec ceux qui sont joyeux et pleurez avec ceux qui pleurent. (3). C'est danscemême sentiment que saint Jean Glimaque dit (4/ , que pour voir si on aime véritablement son prochain , il faut regarder si on pleure des fautes où il tombe , et si on se réjouit des grâces qu'il reçoit et des progrès qu'on lui voit faire.
(i) Sani sunt oculi , sana est manus, corpus, caput, lingaa ; sanus est pes , et pro invicem sollicita sunt membra , et corn» patiuntur omnia membra. Aug. ubi sup,
(2) Basil, in Reg. brciiorib. q. ij5.
(5) Gaudete cum gaudentibus ; flete cum flentibus. Ad Rom* 12. i5.
(4) S. Joan. Climac. c. 4.
Une sainte (i) avoit accoutumé de dire, que Dieu lui avoit fait plus de faveurs, quand elle avoit pleuré les péchés d'autrui , que lorsqu'elle avoit pleuré les siens propres. Ce n'est pas qu'il ne faille en effet pleurer davantage les siens que ceux d'autrui ; mais c'est qu'elle vouloit nous faire connoître par cette exagération , combien la charité envers le prochain nous rend agréables à Dieu. Les deux effets qu'elle produit , sont , suivant la pensée de saint Bernard (2) , les deux mammelles de l'épouse, entre lesquelles l'époux se repose ; et l'une et l'autre , dit-d , ont un lait propre et particulier, l'une de congratulation et de joie , et l'autre de consolation et de douceur.
Ce qu'il y a encore à considérer dans la comparaison de saint Paul; c'est d'un côté la diversité des membres , leur conformation, leurs qualités et leurs fonctions différentes; et de l'autre, leur étroite union, leur correspondance mutuelle ; et que chacun d'eux , satisfait de l'usage auquel il est destiné , n'envie point l'emploi de ceux qui en ont déplus relevés. C'est ainsi que nous devons faire : chacun de nous doit être content de la charge qu'il exerce , sans porter envie à ceux qui en possèdent de plus considérables. Outre cela , comme dans le corps une partie supérieure ne méprise point celle
(1) S. Angela de Fuligno. c. 70.
(2) Bern. scrm. 1 0. in Cant. Iater ubera mea commorabjtar» Cant, 1. 12.
qui lui estinférieure, mais qu'au contraire elle l'estime , la conserve et la soulage autant qu'elle peut : de même, ceux qui sont établis dans les premiers emplois de la religion, ne doivent pas mépriser ceux qui sont au-dessous d'eux; mais ils doivent au contraire les estimer , les assister soigneusement dans leurs besoins, et les considérer comme des membres qui nous sont absolument nécessaires. Car l'œil ne peut pas dire à la main : Je liai que faire de votre secours ; et la tête pareillement ne peut pas dire aux pieds : Vous ne m êtes pas nécessaires ; mais les membres j cjui nous paroissent les plus méprisables et les plus foibles 3 sont en effet ceux dont nous avons le plus besoin (i). Regardez , par exemple, combien \qs pieds nous sont nécessaires , et à quoi nous serions réduits, si nous venions à en être privés; et Dieu a ordonné les choses de cette sorte par sa sagesse in- £nie , afin , dit saint Paul , qu'il n'y ait point de divisions dans le corps (2). Il en est de même dans le corps de la religion : les uns en sont la tête , les autres les yeux , les autres les pieds et les mains , et îa tête ne peut pas dire qu'elle n'a que faire des mains , ni les veux qu'ils n'ont que faire des pieds. Au contraire , il semble que c'est là pro-
(1) Non potest aufem ocuk-s diccre mnnui : Opcrâ tuâ non jndigco; aut iteriim caput pedibns : "Son estis mihi necessarii; sed inultô magis qtue videatur membra corporiâ infirmiora , aecessariora surit. 1. Cor. 12. 21e/ 22.
(a) Ut non sit scbisma in corporn. lbld. 20.
prement ce dont nous avons le pins besoin dans la religion ; et sans doute la providence de Dieu a voulu que les choses fussent de cette sorte , afin qu'il n'y ait point de schisme et de division entre nous, et que nous puissions toujours vivre dans une étroite union d'esprit et dans une parfaite charité de cœur. Voilà le vrai modèle d'une sainte union et d'une fraternité véritable ; et de la nous devons apprendre à nous secourir et a nous servir les uns les autres , puisqu'il n'y a point de moyen plus propre a entretenir et à augmenter cette union , et que l'Apôtre nous le recommande soigneusement , quand il dit : servez-vous les uns les autres avec charité d'esprit (t). Aussi est-ce une chose très-louable a un religieux , d'être officieux , serviable et toujours prêt à assister et a contenter tout le moude, parce qu'on fait voir par-là qu'on a l'esprit de charité , d'humilité et de mortification ; au lieu que l'on marque tout le contraire, quand , pour ne vouloir pas se mortifier un peu , ni se donner la moindre peine, ou perdre un moment de son plaisir , on ne sait pas contenter ses frères , ni s'accommoder a eux. Il n'y a point de doute que dans l'action que fit Jésus- Christ, de laver les pieds a ses disciples , ils n'ait voulu nous donner un exemple d'humilité et d'une humilité agissante, et qui s'ap-
(0 Ter caritatem spiritûs servitc iavicem. Ad. Gai, 5. i3.'
plique a l'exercice de la charité envers le prochain : Si fai donc lavé vos pieds, dit-il , moi qui suis votre Seigneur et votre maître > vous devez aussi vous laver les pieds les uns auoc autres ; car je vous ai donné cet exemple , afin que vous fassiez comme je vous ai fait (i).