‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 3)Chapitre 50 sur 68 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

De ce que T union et la charité fraternelle exigent particulièrement de nous , et des moyens propres pour les conserver.

La charité est patiente , dit l'Apôtre ; elle est bienfaisante 3 elle nest point envieuse , elle n est point inconsidérée , elle ne s"* enfle point d'orgueil , elle nest point ambitieuse , et elle ne cherche point son utilité particulière (2). Comme il est certain que tous les vices font l'obstacle à la charité fraternelle , et que l'orgueil, l'envie , l'ambition , l'impatience , l'amour-propre , l'indocilité et tous les autres, sont autant d'ennemis qui la combattent continuellement , aussi est-il vrai que pour la conserver, nous avons besoin de la

(1) Si ergô lavi pedes vestros, Dominus et magister; et vos debetis alter alterius lavare pedes. Exemplum enim dedî Tobis , ut quemadniodùm feci vobis, ità et vosfaciatis. Joan, 13. îiet i5.

(2) Garitas patiens est, benigna est ; caritas non aemulatur, non agit perperam , non inflatur, non est ambitiosa , non quserit quae sua sunt, 1, Cor. 10. 4 et 5.

CHARITÉ FRATERNELLE. 35q

pratique de toutes les vertus ; et c'est ce que saint Paul nous apprend par les paroles que nous venons de citer : La charité est patiente, la charité est bienfaisante. Voilà deux choses très-essentielles : en effet , il n'y en a point de plus importantes et de plus nécessaires, pour conserver cette union des uns avec les autres , que de souffrir patiemment de tout le monde , et de faire du bien à tout le monde. Nous sommes tous hommes , et par conséquent remplis de défauts et d'imperfections ; de sorte que nous fournissons tons assez matière de patience a notre prochain : mais comme nous sommes aussi trèsfoibles et très-infirmes , nous avons besoin aussi que l'on nous aide et que l'on nous fasse du bien , suivant ce précepte de saint Paul : Portez les Jardeauœ les uns des autres , et de cette sorte vous accomplirez la loi de Jésus-Christ (i). Saint Augustin écrivant sur ces paroles (2), fait à ce sujet une comparaison très-juste. Il dit que les naturalistes rapportent que quand les cerfs veulent passer quelque bras de mer , pour aller chercher à paître dans quelque île, ils observent cet ordre : comme le bois dont ils sont chargés leur rend la tête extrêmement pesante , ils se mettent tous à la file les uns des autres , et chacun d'eux , pour se soulager , appuyant

(î).Alteralterius onera portate, et sic adimplebitis leeem Chnsti. Ad Gai. 6. 2.

(2) AugusU Ub, 83. g. 9. 7i,€t t. ïo. serm. 21.

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la tête sur celui qui le précède , ils nagent de cette sorte sans aucune peine, excepté le premier de tons, qui porte la tête en l'air, et souffre volontiers cette fatigue pour le soulagement de ses compagnons. Mais afin qu'il ne soit pas seul à avoir toute la peine , dès qu'il vient a se lasser , il passe de la tête à la queue, et celui qui le suivoit conduit alors tous les autres ; et ils changent ainsi alternativement de place , jusqu'à ce qu'ils arrivent a bord. Nous devons nous aider et nous soulager réciproquement les uns les autres de la même sorte ; et comme la charité demande cela de chacun de nous, aussi estelle extrêmement blessée , lorsque l'on évite le travail, et qu'on en laisse tout le faix a son prochain. Songeons que plus nous prendrons de peine, plus nous aurons de mérite; et que c'est pour nous par conséquent que nous travaillons.

Saint Augustin dit encore ., au même endroit , qu'une des choses dans lesquelles la charité paroît et éclate le plus, c'est à savoir supporter les mauvaises humeurs et les imperfections du prochain. Supportezvous les mis les autres, dit saint Paul aux Ephésiens , et soyez soigneux de conserver entre vous une parfaite union d'esprit dans le lien de la paix (i); car la charité , dit-il

(1) Supportantes invicern in carîtate, solliciti 8er?arenni« tatemspiritûsin vinculo pacis. Ad Ephes. 4. a et 5.

ailleurs , souffre tout et supporte tout ( i).Que si vous ne pouvez rien souffrir de vos frères , et que vous n'ayez pas assez de douceur pour supporter patiemment leurs défauts ., sachez que quelques réflexions que vous fassiez , quelques moyens dont vous vous serviez , et quelques remèdes que vous puissiez employer, vous ne pourrez jamais conserver la charité. Si un amour qui n'a sa source que dans la chair et dans le sang , peut s'accommoder sans peine à tout ce qu'il faut souffrir auprès d'un malade, comme rexpériencenous le fait voir tous les jours dans les soins que les femmes rendent ou a leurs enfans , ou a leurs maris malades ; il est sans doute encore plus juste que l'amour spirituel , qui a son origine en Dieu même , nous fasse souffrir avec douceur et avec patience toutes les foiblesses et les infirmités de nos frères. C'est peut-être une chose fâcheuse, d'avoir a supporter continuellement leurs défauts ; mais souvenezvous , dit saint Augustin , que c'est un emploi qui ne doit pas toujours durer , et que nous n'aurons plus rien a en souffrir dans l'autre vie. C'est pourquoi , souffrons-en maintenant dans celle-ci , pour mériter d'être bienheureux dans l'autre. Ne perdons point l'occasion que nous en avons ; la peine que nous aurons ne sera pas longue , et la récompense que nous mériterons par-là , ne

(1) Caritasomniasuffert, omnia sustinet. i. Cor. i3. 7. T. I. 3l

pourra jamais avoir de fin. Il est de telle importance , ajoute le même Saint , de souffrir du prochain et de le secourir , que toute la vie chrétienne est renfermée dans ces deux points. Et c'est avec raison qu'il avance cette proposition , puisque la vie chrétienne étant fondée sur la charité, et la perfection de la charité étant l'accomplissement de la loi , la consommation de la charité est par conséquent la consommation de la vie chrétienne.

La charité ne s'enjle point d'orgueil , dit l'Apôtre : et saint Amhroise dit que l'amitié ne sait ce que c'est que l'orgueil (i) ; et c'est pour ce sujet que le Sage nous avertit : Quil ne faut point être honteux de saluer son ami (2). Car entre amis , il n'y a point a se ménager sur le fait de la civilité ; et sans prendre garde a qui saluera le premier , chacun doit songer a se prévenir réciproquement l'un l'autre. L'amitié ne connoît aucunement ces sortes de chimères : elle a une manière d'agir plus franche , plus simple, plus égale; et c'est pour cette raison qu'Aristote veut que l'amitié soit entre égaux (3) ; et qu'un poète latin a dit que l'amour et la majesté ne s'accordoient pas bien ensemble , et ne pouvoient pas demeurer

(1) Aniicitia superbiam nescit. Ambros. t. 5. Oflic. c. 16.

(2) Amicum salutare non confundar. Eccli. 22. 3i.

(3) Amicitia débet esse inter squales. Arist, 8. Ethic* e, 6 et 7.

en même lieu (i). L'élévation du trône ne s'accommode pas avec l'amitié, etsil'on veut que l'amitié soit véritable , il faut s'abaisser , il faut se rendre égal à son ami , et devenir un autre soi-même. C'est ainsi que l'amour de Dieu pour les hommes a eu tant de pouvoir sur lui , qu'il l'a fait descendre jusqu'à se rendre semblable à eux. // s'est rendu inférieur aux anges (2) , et il s'est fait homme comme nous. Aussi, dit-il, quV/ ne nous appellera plus ses serviteurs > mais ses amis (3), comme pour marquer une espèce d'égalité entre lui et nous; et en cela on ne sauroit trop admirer jusqu'où va l'excès de son amour. Car enfin , quelque bien qu'un sujet soit avec son roi , et de quelque grande qualité qu'il puisse être , on ne dit point* qu'il soit ami du roi • mais on dit qu'il est son favori , parce que le mot d'ami emporte quelque signification d'égalité. Cependant la majesté infinie de Dieu se familiarise tellement avec nous , et nous aime avec tant de tendresse , qu'au lieu de nous traiter de serviteurs, elle nous appelle ouvertement ses amis. Il faut , à cette imitation , que dans la religion , la charité soit tellement dépouillée de toute sorte d'orgueil , qu'elle introduise une extrême égalité par-tout ; et

(1) Non benè conveniunt, nec in unâ sede morantur majestas et amor.

(1) Minuisti eum paulô minus ab angelis. Ps. 8. 6.

(3) Jàm non dicam vos servos , sed amicos, Joan i5. i5.

cette même égalité , qui est un effet de la charité et de l'amour, contribuera beaucoup a augmenter la charité et à conserver l'union. L'une s'entretient d'ordinaire par l'autre ; et de la vient , que lorsque l'esprit d'humilité et d'égalité règne en un endroit, c'est une marque que l'esprit d'union et de fraternité v règne pareillement; c'est pourquoi, comme parla miséricorde de Dieu , nous voj^ons que la charité éclate dans la Compagnie, aussi voyons-nous que l'esprit d'égalité et de simplicité s' v conserve soigneusement : chacun , suivant ce qui nous est prescrit ( t) , préférant les autres à lui-même, et les estimant dans son ame, comme s'ils étoient ses supérieurs. Celui qui étoit quelque chose dans le siècle, se glorifie pins , comme le dit saint Augustin (2) , de la compagnie de ses frères y quoiqu'ils soient pauvres , que delà noblesse et delà richesse de ses parens, parce que,, étant persuadé qu'on ne doit estimer que la vertu, il méprise facilement tout le reste- Mais afin de confirmer encore davantage ce que nous venons de dire, et de faire voir d'autant plus combien l'égalité sert à entretenir la charité, concluons par les paroles de saint Àmbroise, sur le même sujet : Rien ne contribue, dit-il, davantage a fortifier la charité, que lorsque, suivant la doctrine de l'Apôtre , on se défère les

(0 Rfg, ?9- sum, Cpnst. (7) Jug. Reg. 3. c. 5.

uns aux autres , et que chacun faisant plus d'estime de son prochain que de lui-même , les inférieurs prennent plaisir à servir , et les supérieurs ne se laissent point enfler d'orgueil ; lorsque le pauvre n'est point fâché qu'on lui préfère le riche , et que le riche est bien-aise que le pauvre lui soit égal; lorsque la noblesse du sang ne rend point les gens de qualité superbes , et que ceux qui sont de basse naissance, ne tirent point vanité de ce qu'ils ont de commun avec eux ; et enfin , lorsqu'on n'a pas plus de considération pour les grandes richesses , que pour les bonnes moeurs ; et qu'on ne fait pas plus d'estime de la puissance et du faste des médians , que de la droiture et de la simplicité des bons(i).

(i) Multùm enim ad roborandam dilectionem valet, cùm ,. secundùm doctrinam apostolicam, invicem se homines honore praeveniunt , et alter alternai superiorem existimantes , amant servire subjecti, et nesciunt tumere praelati ; cùm et panper diyitem non sibi dubitat anteferri , et dives pauperem sibi gandet aequare , cùm et sublimes non superbiunt de claritate prosapiae , et pauperes non extolluntur de communione naturre ; cùm denique non plus tribuitur magnis opibus , quàm bonis moribus : neque major dicitur phalerata iniquorum potentia , quàm rectorum inhonorata justitia. Amb. ep. S\. ad sac. virg. Demetr.

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