CHAPITRE III
Que c'est un moyen et une disposition trèspropre pour obtenir les grâces de Dieu , que de souhaiter notre avancement avec ardeur.
Ce qui fait encore qu'il nous importe beaucoup d'avoir ce désir , et pour ainsi dire , cette faim et cette soif de notre avancement spirituel, c'est que nous ne pouvons de notre côté apporter une meilleure disposition , pour obtenir de Dieu la perfection où nous tendons. Saint Ambroise dit (i) que lorsque quelqu'un est bien vivement touché de ce désir, Dieu l'a tellement pour agréable, qu'il le comble de grâces et de faveurs; et il allègue a ce sujet , ce que dit la Ste. Vierge dans sonCantique:Ze Seigneur a rempli de biens ceux qui sont affamés {2). Le prophète royal avoit dit la même chose auparavant : Il a rassasié de ses biens l 'ame qui étoit altérée et affamée (3) ; c'est-à-dire, comme nous avons déjà marqué dans le chapitre précédent, que ceux qui ont eu tant d'ardeur pour la vertu et pour la perfection , qu'ils en ont souffert comme une faim et une soif vio-
(1) Amb, ser. 3. sup. Psal. 128.
(2) Fsurientes implevit bonis. Luc. 1.53.
(3) Quia satiavit animam inanem , et animam esurientem satia vit bonis. Psal. 106.9.
lentes , Dieu les a comblés de ses biens , et enrichis de ses dons , pour les récompenser de cette bonne volonté , dont la ferveur est si agréable à ses yeux. Un ange apparut autrelois a Daniel, et lui dit que ses prières a voient été exaucées dès le commencement , parce quilétoit homme de désir (i} .L'intention que David avoit eue de bâtir un temple au Seigneur , fut de même si agréable à Dieu > qu'encore qu'il ne voulût pas que ce fût lui qui en exécutât le dessein , il' l'en récompensa toutefois , comme s'il l'eût exécuté 2) , et lui confirma la couronne dans sa race. Enfin l'extrême envie que Zacbée eut de voir Jésus-Christ , mérita que le Sauveur le regardât le premier , et qu'il le conviât a aller chezlui(3).Mais la vérité de cette maxime nous est encore bien plus expressément marquée par Salomon dans le lieu , où parlant de la sagesse , qui n'est autre chose que Dieu même : La sagesse , dit-il , se laisse voir facilement a ceux qui V aiment 9 et se laisse aisément trouver à ceux qui la cherchent (4). Mais savez-vous avec quelle facilité ? Elle prévient ceux qui la souhaiten t} et se montre la pre- ™ière^ à eux (5). Vous ne l'avez pas plutôt désirée , qu'elle est déjà avec vous. Celui qui
0) Quia vir desideriorum es. Dan. o. 23.
&l'Re8* ;• «• i3e« 16.
13) Luc. iq. 5i.
(4) Facile videtur ab his, qui diligunt eam ; et intcnitur ab "1S- qui quserunt illam. Sap. 6 i3. dat /Iv°CïUpal qUi Se concuPiscantî ut illîs £e prior oàtea-
se lèvera de bon matin pour la chercher , n aura pas de peine à la rencontrer , car il la trouvera assise à sa porte (i). Que la bonté et la miséricorde de Dieu sont infinies ! Il ne se contente pas de nous venir chercher lui-même, et de frapper plusieurs fois a notre porte. Voilà , dit-il dans l'Apocalypse, que je suis à votre porte et que je frappe (2) ; et dans les Cantiques : Ouvrez-moi , ma sœur (3). Il ne se contente pas, dis-je, de cela; mais , comme s'il étoit las de frapper , il s'asseoit a notre porte , pour nous faire entendre qu'il seroit déjà entré, s'il ne l'eût point trouvée fermée; et que, malgré cela , au lieu de s'en aller , il prend le parti de s'asseoir et d'attendre , afin que nous le rencontrions dès que nous l'aurons ouverte. Quoique vous ayez différé d'ouvrir votre cœur a Dieu , et de répondre à ses inspirations , il n'a pas pourtant voulu s'en aller , il a trop d'envie d'y entrer, pour se rebuter facilement : il s'assied à la porte > et il attend qu'on lui ouvre. Le Seigneur attend , dit Isaïe , pour vous faire miséricorde (4)- Et certainement, il n'y a point d'ami qui souhaite tant d'entrer dans la maison de son ami intime , que Dieu souhaite d'entrer dans votre cœur. Il a plus d'envie de se communiquer à nous , et de nous accor-
(t) Qui de luce vigilaverit ad illaru , non laborabit : assi- «îentem eniui illam ibribus suisinveniet. Sap. 6. l5.
(2) Ecce sto ad ostium , et pulso. Apoc. 5. 20.
(3) Aperi mihi , soror mea. Cant. 5. 2.
(4) Expectat Dominus , ut misereatur vestrî. haï. 3o. 18..
ESTDIE DE LA PERFECTION. 2g
der ses grâces , que nous de les recevoir; il attend seulement que nous le désirions , et que nous en ayons faim et soif. Je donnerai gratuitement à boire de la source d'eau <vivea celui qui aura soif(i). Si quelqu'un donc est altéré , qu'il vienne à moi , et qu'il boive. (2). Il veut que nous souhaitions ardemment d'acquérir la vertu et la perfection , afin que lorsqu'il nous aura donné ce que nous souhaitons, nous sachions l'estimer et le conserver comme une chose précieuse : car d'ordinaire ce que l'on a peu désiré , on l'estime peu après l'avoir obtenu. Aussi une des principales causes du peu de profit que nous faisons dans la vertu et dans la perfection , c'est que nous ne la souhaitons point effectivement avec assez d'ardeur^ nous la désirons, à la vérité, mais c'est d'une manière si foible et si lâche , que les désirs que nous en formons, sont presque plutôt avortés que conçus.
Saint Bonaventure dit (3; qu'il y a des gens qui ont de bonnes intentions , et qui font les meilleurs projets du monde, mais qui ne parviennent jamais à se faire violence , et à se surmonter, pour les mettre en exécution : de sorte qu'on peut dire d'eux, ce que l'apôtre disoit de lui-même : Je trouve en moi le désir de faire parfaitement le bien , mais je n'en
(î)EgositienHdabode fonte aquaevit» gralis. Apoc. ai. 6-
(2) Si quis sitit, veniat ad me et bibat. Joan. 7 . 3j.
(3) Bonav. processu. 4. Relig> c. 3.
3o PART. I. TRAITÉ I. CHAP. III.
trouve pas le moyen (i). Ces sortes de projets sans effet ne sont pas la production d'une "volonté déterminée : ce ne sont , a proprement parler, que de simples velléités ; et enfin , on youdroit bien , mais on ne veut pas fermement. Le paresseux , dit le Sage , veut et ne veut pas (2). Les désirs V accablent en Joule , parce quil ne veut point mettre la main au travail, et Use consume tout le jour en souhaits inutiles (3). Il est tout en désirs , dit saint Jérôme (4) ; et le père Avila (5) le compare très-bien à ceux qui , en songe , s'imaginent qu'ils font de grandes actions , et qui , liors de là , n'ont la force de rien faire, suivant ces paroles d'Isaïe : Celui qui a faim, songe quelquefois quil mange ; mais lorsquil vient à se réveiller , il est aussi vide qu auparavant (6). Il semble à ces sortes de gens , quand ils sont en oraison , qu'ils brûlent de souffrir , et de se voir méprisés ; et au sortir de la, dès la moindre occasion qui s'en présente, ils agissent tout autrement qu'ils ne s'étoient proposé. C'est qu'en effet ce n'éioit pas un véritable désir qu'ils avoient
(1) Velle adjacet rnihi , perficere autem bonum non invevno. Bom. 7. 18.
a) luit, et non vult piger. Prov. 10. 4-
(3) Desideria occcidunt pigrum : noluerunt enim quidquam manus ejus operari Totâ die concupiscit, et desiderat. Prov. ai , ib et 16.
(4) In desideriis est omnis otiosus. Hier. ep. 4 ad Rustic. MoriGch.
ô) Audi, filia, etc. M. Avila. c G.
(6) Sicut soinniat esuriens , et comedit , cùm autem fuerit ^xpergefactus , vacua est anima ejus. Isa. 39. 8.
BSTIME DE LA PERFECTION. 3l
forme , mais une espèce de songe qu'ils avoient fait. Quelques-uns les comparent encore à clés soldats en peinture , qui ont toujours l'épée levée sur la tête de l'ennemi , et qui ne déchargent jamais le coup ; et c'est un des sens qu'on peut donner a ces paroles du Psalmiste : l'homme est comme un tableau (i) ; ils passent toute leur vie à lever toujours le bras, et à ne frapper jamais. On peut aussi les comparer a une femme en travail , qui ne sauroit accoucher , et leur appliquer ces paroles d'Ezéchias dans Isaïe : Les en/ans sont venus jusquau terme de l'enfantement ; mais les mères nont pas eu la force de mettre leur fruit au jour (2). Saint Jérôme , expliquant ce passage de saint Matthieu : Malheur à celles qui seront enceintes ou qui nourriront des enfans en ce tempslà (3)! Malheur , dit-il , aux âmes qui n'ont pas élevé leur fruit jusqu'à la maturité d'un homme parfait (4) ! Malheur k ceux qui n'ont point enfanté les bons désirs qu'ils avoient conçus , mais qui les ont étouffés dans leur sein ; car , ne les exécuter jamais , qu'est-ce autre chose que les étouffer \ et malheur à ceux de qui toute la vie se passe en souhaits ,
(1) Verumtamen in imagine pertransit homo. Psal. 38. 7.
(2) Venerunt filii usque ad partum , et non est virtus pariendi. Isa. 3j. 3.
(3) Vœautem pnegnantibus et nutrientibus in illis diebus. Matlh. 24. 19.
(4) vae illis animabus quae non perduxerunt sua germina in virum perfectum. Hier, in eumd. loc.
et que la mort surprend sans qu'ils aient fait aucunes œuvres ! car alors non-seulement il ne leur servira de rien d'avoir eu de bons desirs ; mais ils seront même châtiés très-sévèrement de ne les avoir pas mis en exécution : ils verront s'élever contre eux les propres enfans qu'ils auront conçus ; au lieu qu'ils en auroient tiré un très-grand secours \ s'ils eussent eu le courage de les mettre au jour.
L'Ecriture sainte nous apprend (i) qu'Absalon a voit la plus belle chevelure du monde , mais elle ne servit qu'aie perdre : il demeura suspendu par les cheveux a un chêne , où il fut tué en cet état par Joab. La mort nous surprendra de la même manière , lorsque nous serons suspendus par les bons désirs ; et ces désirs seront en partie le sujet de notre condamnation. Saint Jean'dit dans l'Apocalypse (2) , qu'il vit une femme qui étoit en travail, et qu'auprès d'elle il y a voit un dragon énorme , qui attendoit qu'elle fût accouchée pour dévorer son fruit. C'est ce que le démon essaie de faire de tout son pouvoir , lorsque l'âme a conçu quelque bon dessein ; et c'est pourquoi nous devons aussi employer toutes nos forces à faire que nous ne formions aucune sainte résolution que nous ne l'exécutions promptement. Saint Bernard dit (3) que le prophète Isaïe a entendu la même
(1) a Reg. iS. 9.
(2) Apocs 12. 4»
(3) Rem. ferai 2. Alt. et Bass, eordls.
chose par ces paroles aussi sentencieuses que courtes : Si vous cherchez^ cherchez bien{i) ; c'est-à-dire , ne vous lassez point de désirer , ne vous lassez point de chercher , car les véritables désirs demandent de la persévérance : il faut qu'ils soient ardens : il faut qu'ils soient efficaces, et il faut enfin qu'ils soient tels , que suivant les paroles du prophète Michée, nous ayons un soin perpétuel de plaire toujours k Dieu de plus en plus. Je vous enseignerai > dit-il, ce que cest que le bien 9 et ce que le Seigneur souhaite de vous : cest que vous suiviez la justice , que vous aimiez la miséricorde y et que vous ayez un empressement continuel de marcher et d'avancer toujours avec votre Dieu (2). Voilà quels sont les désirs qu'il demande de nous , pour nous combler de biens et de grâces : bienheureux ceux qui sont le plus pressés de cette faim et le plus tourmentés de cette soif, parce qu'ils seront abondamment rassasiés , et qu'ils verront tous leurs souhaits entièrement accomplis. Nous lisons dans la \ ie de sainte Gertrude que Jésus-Christ lui ayant un jour apparu , lui dit qu'il avoit donné un tuyau d'or à chaque fidèle , pour sucer et pour attirer de son sacré côté autant de grâces qu'il en pourroit souhaiter ; et ce tuyau d'or ,
(1) Si qnaeritis , quaerite. Isa. 21. 12.
(2) Indicabo tibi , ô homo , quid sit bonura , et quid Dominus requiratà te : utique facere judicium , et diligere misericordiam, et sollicitum ambulare cum Deo tue. AZ/c/j.6.8.
comme il le lui déclara ensuite , n'est autre chose qu'une volonté sainte et droite , par laquelle nous attirons sur nous les bénédictions de Dieu.