CHAPITRE VI
De deux autres choses que la charité demande encore de nous.
La charité nest point envieuse (i) , dit l'Apôtre ; au contraire , celui qui aime véritablement quelqu'un , lui souhaite autant de bien qu'a lui-même , et se réjouit autant des avantages de son ami , que des siens propres. Saint Augustin confirme ,'2) ceci par l'exemple de Jonathas , qui aimoit tellement David , que l'Ecriture dit : Que Vame de Jonathas étoit collée à Vame de David , et que Joua» thas Vaima comme son ame (3). De là vient que quoiqu'il fût fils de Saùl, il aimoit pourtant mieux voir la couronne sur la tête de David , que sur la sienne. Vous régnerez , lui dit-il , sur Israël , et je serai le premier après vous (4).
Cet effet de la charité nous est encore plus particulièrement expliqué par l'exemple que les Saints nous proposent des bienheureux. Dans le ciel , disent-ils , ceux qui sont dans un moindre degré de béatitude, ne sont point envieux du bonheur des autres ; au contraire , chacun d'eux souhait eroit de voir
(1) Caritas non aemulatur. 1. Cor. 10. 4«
(2) Aug. I. 1 . de amicitiâ, c. 2$.
(3) Anima Jonathan conglutinata est animce David, et dilexit eum Jonathas quasi animain suam. 1. Reg. 18. 1.
(4) Tu regnabis super Israël, et ego ero tibi secundus. 1.: Reg. 20. 17.
augmenter , s'il étoit possible , la félicité des autres , et de partager tellement la sienne avec eux, que le moindre de tout fût autant ou plus élevé que lui. C'est que chaque bienheureux a autant de joie de la gloire des autres que de la sienne propre ; et cela n'est pas difficile à comprendre; puisque si l'amour des mères les porte à s'intéresser autant au Lien de leurs enfans qu'à leur propre bien , ne devons-nous pas , à plus forte raison , supposer un pareil sentiment dans les bienheureux , en qui l'amour est incomparablement plus parfait et plus épuré que celui de la nature ] Il faut que la charité opère la. même chose en nous ; et pour nous y encourager , saint Augustin (i) remarque que la charité a cela de particulier , que sans dépouiller personne de ce qui lui appartient , et seulement en se réjouissant du bien que fait le prochain , elle se rend propre tout ce qu'il a de mérite , et toutes les bonnes actions qu'il fait. Mais il n'y a rien de surprenant en cela , puisque s'il est vrai qu'on devienne coupable du péché d' autrui , lorsqu'on s'en réjouit , il n'est pas étonnant que la joie qu'on ressent des bonnes œuvres du prochain, fasse que l'on participe à son mérite ; vu principalement que Dieu est toujours bien plus disposé a récompenser , qu'à punir. Considérons donc d'une part l'excel-
(1) Aug. hom. i5. ex 5o.
yënce de la charité et l'avantage que nous pouvons en tirer , puisque par son moyen et par la seule joie que nous aurons des actions vertueuses de nos frères , nous pouvons nous les approprier toutes , avec d'autant plus de sûreté , que les occasions de la vaine gloire en sont éloignées , et regardant d'ailleurs combien l'envie est pernicieuse et détestable , puisqu'elle fait son propre supplice des avantages d'autrui , tâchons par ces différons motifs de nous porter à fuir l'une avec autant de soin, que nous devons avoir d'ardeur pour embrasser l'autre.
De ce que nous venons de dire, il s'ensuit nécessairement ce que l'Apôtre ajoute: Que la charité nest point ambitieuse , et ne cherche point son utilité particulière (i); parce que celui qui fait son propre bonheur du bien d'autrui , est bien éloigné de toute sorte de sentiment d'intérêt et d'ambition. Rien n'est plus contraire à la charité et à l'union , que l'amour-propre , et une certaine attache que l'on a pour soi-même et pour ses commodités particulières. C'est pourquoi saint Ignace l'appelle (2) le capital ennemi de toute sorte d'ordre et d'union : et le savant Humbert le nomme (3) la peste de la vie religieuse et de toutes les sociétés. Aussi infecte-t-il et ruine-t-il toutes choses;
(?) Caritas non est ambitiosa , non quserit quœ sua sunt. I. Cor. i3. i5.
(2) 8. p. Consi. 1. §.8.
(3) Humbertus in Regul. S. Aug.
et quoiqu'il soit l'ennemi commun de toutes les vertus en général , il est encore cependant l'ennemi particulier de la charité. Ce nom même d'amour-propre dorme ce]a a connoître, puisque le terme de propre porte une exclusion formelle de toute sorte de communication, et le rend par conséquent entièrement opposé à la charité, qui ne cherche qu'a se communiquer. L'amour-propre se renferme tout en lui-même , introduit la division par* tout, ne songe qu'à lui seul , essaie de tourner toujours toutes choses a son intérêt particulier ; et tout cela est directement contraire a la charité et à l'union.
L'Ecriture-Sainte rapporte (i) qu'Abraham et Loth avoient tant de troupeaux, que la terre où ils étoient ne pouvant fournir assez de pâturages , et leurs bergers se querellant tous les jours sur ce sujet, il fallut que , pour le bien de la paix , ils se séparassent l'un de l'autre. La raison de cela, dit saint Chrysostôme, c'est que partout où l'on fait ces distinctions de mien et de tien , il y a une source continuelle de querelle, et une occasion perpétuelle de contention; mais où tout est en commun , il règne une paix assurée et une concorde inviolable (2). Ainsi, dans la primitive Eglise, il y avoit une telle union entre les fidèles, qu'ils n'a-
(1) Gen. i3. 6.
(2) Ubi enim est menm , et tuum , illic omnium litium genus, et contentionis occasio. Ubi autem hae non sunt , ibi secura versatur pax, et concordia. Chrys. Homil. 35. sup. Gm*
3jO PART. I. TRAITÉ IV. CHAP. VI.
voient tous qu'un cœur et qu'une ame ; et cela venoit, ajoute ce Saint , de ce qu aucun d'eux nepossédoit rien qui fût particulièrement à lui; mais que toutes choses ètoient communes entre eux (i). Aussi , toutes les religions , dont l'institution a été inspirée de Dieu , et fondée sur TEcriture-Sainte , ont mis la pauvreté pour leur principal fondement t et c'est de quoi nous faisons notre premier vœu , afin que n'y ayant rien entre nous y qu'aucun de nous puisse dire particulièrement à lui , et Tamour-propre ne trouvantrien ainsi à quoi s'attacher, nous n'ayons tous qu'un cœur et qu'une ame.
Il n'y a point de doute , que pour conserver l'union et la charité parmi nous , c'est un grand point de nous être entièrement détachés delà propriété de toutes les choses temporelles. Mais il ne suffit pas que nous n'ayons rien de propre en celles-là ; il faut le même détachement dans les autres ; car , sans cela il seroit impossible que l'union et la charité puissent s'entretenir parmi nous. Si vous voulez vous acquérir de l'estime en votre particulier, si vous souhaitez d'être honoré , si vous aspirez aux plus grandes charges, si vous cherchez vos aises et vos commodités , vous viendrez parlà à vous désunir d'avec vos frères. A oilà cequi trouble ordinairement la charité; voilà
(1) Nec quisquam , eorumque possidebat , aliquid saum esse dicebat : sed erant illis omnia communia. Act. 4. 3i,
d'où naît quelquefois une espèce d'envie, que l'on a de ce qu'un autre fait valoir les talens qu'il a reçus, et de ce qu'il est estimé et loué : on voudrait s'attirer et s'approprier cette estime et cette louange , et l'on regarde celle qui passe à un autre , comme un larcin qu'il nous fait. Voila d'où provient encore une certaine joie maligne et basse , ou du moins je ne sais quel secret chatouillement qu'on sent en son ame, de ce qu'un autre n'aura pas réussi dans quelque affaire, car alors on s'imagine que cela l'aura humilié, et que Ton en sera bien plus élevé. Enfin , c'est par ce motif qu'on tâche quelquefois d'abaisser son frère directement ou indirectement ; tantôt en essayant de le confondre dans quelque dispute , et tantôt en le piquant par quelque parole que l'abondance des sentimens du cœur fait inconsidérément échapper. Tout cela n'est que dérèglement d'amourpropre, qu'ambition, qu'orgueil et qu'envie, et ne va qu'a détruire entièrement l'union et la charité. Car la charité, dit l'Apôtre , ne se réjouit pas du mal , mais elle se réjouit du bien (i) ; elle ne se réjouit point de l'abaissement du prochain , elle en souhaite , au contraire , l'élévation ; et plus cette élévation est grande , plus elle en a de la joie. Vous êtes notre frère, croissez à milliers (2).
(1) Garitas non gaudet super iniquitate, coogaudet autem veritati. 1 Cor. i3. 6-,
(2) Frater noster es, crescas in mille millia, Gen. 24. 60.
Augmentez en vertu , en considération , en honneur , votre accroissement et vos avantages sont tellement miens , qu'il est impossible que je n'en aie pas toujours un très-sensible plaisir. Lorsqu'un marchand est associé avec d'autres , leur habileté dans le négoce, et les gains qu'ils y font ne lui causent point de chagrin; au contraire , c'est une matière de joie pour lui , parce que tout revient au profit delà communauté , et qu'il y a sa part comme un autre. Nous devons en user de même, et nous réjouir des vertus, des bonnes qualités et de l'agrandissement de nos frères, parce que tout cela retourne à l'avantage de la compagnie dont nous sommes , et au bien de laquelle nous participons.