CHAPITRE VII
Que nous devons avoir et témoigner beaucoup d'estime pour nos frères , et en parler toujours
en bonne part.
La charité des uns envers les autres ne doit point être seulement intérieure , il faut qu'elle paroisse aussi au-dehors par les actions , suivant ces paroles de saint Jean : Celui qui verra son frère en nécessité } et lui fermera les entrailles de la miséricorde , comment la charité de Dieu demeurera-t-elle en
lui (i)? Lorsque nous serons clans le Ciel, comme nous n'aurons plus besoin de rien, aussi nos actions, dit saint Augustin (2), ne seront-elles plus nécessaires pour entretenir la charité. Le feu , dans sa sphère , n'a pas besoin d'aliment pour se conserver ; mais icibas il s'éteint dès qu'il n'en a plus. La charité , dans cette vie , s'éteindra pareillement bientôt, si elle n'est fomentée par les actions. Saint Basile (3) allègue à ce propos , ce que dit saint Jean dans la première Canonique : Nous avons connu la charité de Dieu , en ce quil a donné sa vie pour nous ; et nous devons > à son exemple , donner la notre pour nos frères (4), et de là il infère trèsbien , que si l'amour que Jésus-Christ veut que nous ayons pour nos frères, doit aller jusqu'à donner notre vie pour eux , il doit , à plus forte raison , s'étendre aussi à mille choses qui se présentent tous les jours, et qui sont bien moins difficiles à faire.
Une des principales que la charité demande de nous , et qui servira beaucoup à l'entretenir et à l'accroître , c'est l'estime du prochain; et même c'est là-dessus qu'est fondé et que porte tout l'édifice de la véritable cha-
(1 ) Qui riderit fratrern suum necessitalem liabcre , et clauserit viscera sua ab eo , quomodù caritas Dei manet in eo?1 I. Joan. 3. 17.
(a) Aug. tib. 8. q. 71.
(3) Basil, q. 161. ex brevlor.
(4) In hoc cognovinius caritatem Dei, quoniàm ifle anîmam suam pro nobis posuit, et nos debemus pro fratribuj animas ponere, i.Joan. 3. iG.
rite. Car cette charité n'est point une passion aveugle, ou un amour de caprice, ou l'effet d'une simple tendresse de cœur; c'est un amour de raison, un amour de la partie supérieure de l'ame, et dont tous les motifs et les mouvemens sont spirituels et célestes C'est un amour qui s'appelle amour d'estime, qui naît de celui que nous avons pour Dieu et qui fait qu'estimant Dieu par-dessus toutes choses , nous estimons aussi le prochain comme une chose qui lui appartient. L'estime que nous concevons de nos frères nous porte ensuite a les aimer , à les honorer , à les respecter et a nous acquitter envers eux de tous les autres devoirs de la charité ; et à proportion que cette estime augmentera en nous , à proportion aussi y verra-t-on augmenter et la charité et tous les sentimens qu'elle inspire. Aussi l'Apôtre , écrivant aux Philippiens , les exhorte à vivre en humilité, estimant toujours leur prochain au-dessus d'eux (1); et il recommande pareillement aux Romains de se prévenir les uns les autres par des témoignages de déférence (2). Sur quoi saint Chrysostôme remarque qu'il ne veut pas simplement qu'ils s'honorent les uns les autres , mais qu'il les oblige même à lâcher de se prévenir réciproquement. Il ne faut point attendre qu'un autre commence
. (1) In humilitate superiores sibi invicem arbitrantes. Ad Philipp. 2. 3.
(2) Honore invicem prœvenientes. Ad Rom. 12. 10.
et fasse les premières démarches vers nous ; il faut essayer de le prévenir ; il faut lui montrer le chemin, et être bien-aises, comme dit saint Ignace, de déférer toujours aux autres en toutes sortes de rencontres (i).
Mais pour donner quelque instruction plus particulière sur cette matière, une des choses par où nous devons le plus témoigner que nous estimons nos frères , c'est en parlant toujours d'eux, de façon que l'on connoisse que nous les estimons. Nous lisons dans la vie de saint Ignace , qu'il parloit toujours de tout le monde en si bonne part , qu'on se persuadoit aisément qu'on étoit estimé et chéri de lui ; et cela faisoit qu'il étoit de même aimé et respecté de tout le monde. Il n'y a rien qui enflamme tant notre charité envers notre frère , et qui la conserve mieux , que de savoir qu'il nous aime , qu'il a bonne opinion de nous et qu'il en parle avantageusement. Que chacun fasse réflexion sur soi ; qu'il songe à la satisfaction qu'il a , quand on lui dit que quelqu'un est porté de bonne volonté pour lui , ou lui a rendu quelque bon office ; et qu'il se souvienne de quelle sorte il tâche de lui rendre alors la pareille , et comme il en dit aussitôt du bien. On ne sauroit assez exagérer combien cela produit de bons effets ; et Sénèque a bien connu la nature de l'amour, quand il
(1) In omnibus procurando, atque optando potiores partes aliis déferre. 3. p. Const. c. i. §. 4«
a dit : Si vous voulez être aimé , aimez (1). En effet , il n'y a point de meilleur moyen que celui-là , puisque l'amour ne peut jamais se payer que par l'amour même.
C'est ce que saint Chrysostôme remarque très-bien sur ces paroles de Jésus-Christ : Toutes les choses que vous voulez que les hommes fassent pour vous > faites-les aussi pour eux (2). Voulez -vous, dit ce Saint, que Ton vous fasse du bien ? faites-en. Voulezvous que l'on ait pitié de vous 1 ayez pitié du prochain. Voulez-vous être loué ] louez les autres. Voulez-vous être aimé ? aimez. Voulez-vous avoir la première place? cédez-la premièrement (3). Mais ce qui doit encore nous porter a parler toujours favorablement de nos frères , c'est que cela marquant une grande union entre les uns et les autres , le prochain en sera extrêmement édifié : au contraire , la moindre parole qui irait à taxer quelqu'un deux directement ou indirectement ; la moindre démonstration que nous ferions de ne pas l'estimer , et la moindre marque qu'on pourroit en apercevoir en nous , seroit une occasion de scandale. On jugeroit aussitôt qu'il y auroit de l'envie et de
(1) Si vis amari / ama. Sen. Eplst. ad Lucillum,
(a) Omnia ergô quaecumque vultis ut faciant vobis homines>
et vos facite eis. Matlh. y, ia.
(5) Vis bénéficia capere ? confer beneficium alteri ; vis mî-
sericordiam consequi ? miserere proximi; vis laudari? lauda
alinm : vis amari ? ama ; vis partibus primis potiri? cède illas
priùs alteri. Chns, hom, i5. ad Pop. kntt
la jalousie parmi nous ; et ainsi nous devons éviter soigneusement tout ce qui pourroit donner lieu a de tels soupçons. Quoique votre frère ait des défauts , il est difficile qu'il n'ait pas aussi quelque chose de recommandable ; attachez-vous a ce qu'il y a de bon en lui , et laissez ce qu'il y a de mauvais ; imitez l'abeille qui ne s arrêtant que sur les fleurs , laisse les épines qui les environnent; et ne faites point comme l'escarbot , qui ne s'attache jamais qu'a l'ordure.
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