CHAPITRE VIII
Qu'il faut bien se donner de garde de faire des rapports qui puissent fâcher celui ce qiù on les fait.
^Ion intention n'est pas de parler maintenant delà médisance, parce que j'en traiterai ailleurs; je dirai seulement ici une chose trèsimportante et très-convenable a notre sujet , ^et qui est remarquée particulièrement par saint Bonaventure (i). Comme on doit soigneusement éviter de parler mal d'autrui ; aussi, lorsqu'on en a ouï dire quelque chose qui puisse lui causer du déplaisir et du ressentiment, il faut bien se donner de garde de lui aller redire : Un tel a dit telle et telle chose de vous; car ce rapport ne servant qu'à
(1) Bonav, de in format, novlt. />, 1. c. 24.
aigrir les esprits, et a semer la discorde entre les frères , il n'y a rien qui soit si pernicieux au bien de la religion , ni rien que Dieu ait davantage en horreur. Il y a six choses que le Seigneur hait, dit le Sage; mais son ame déteste la septième „ celui qui sème des discordes parmi les frères ( 1). Lorsque nous voulons exprimer l'horreur que nous avons de quelque chose , nous disons que nous la détestons de tout notre cœur; et l'Ecriture s'accommode ici en quelque sorte à notre façon de parler , pour mieux nous faire connoître combien ceux qui mettent la division dans les esprits sont désagréables a Dieu. Mais si Dieu les déteste , les hommes les abhorrent pareillement. Le faiseur de rapports souillera son ame , dit le Sage, il sera liai partout ; et celui qui demeurera avec lui , deviendra odieux à tout le monde (2). Ne soyez point appelé faiseur de rapports (3) , dit-il en un autre endroit, c'est-à-dire, ne donnez point suj et de vous appeler de cette sorte. Et véritablement , il n'y a point de qualité qui soit plus indigne , non-seulement d'un religieux , mais de quelque homme que ce soit. Car qu'y a-t-il de plus dangereux dans une communauté, qu'un esprit brouillon, qui n'est pro-
(1) Sex sunt quœ odit Dominns, et septimum detestatur anima ejus : eum qui seniinat inter fratres discordias. Prov. 6. 16 et 19.
(2) Susurro coinquinabit animam suam , et in omnibus odietur; et qui cum eo manserit, odiosus erit. Eccli. 21. 3i.
(5) Non appelleras susurro. Eccli, 5. 16.
pre qu'à faire naître de la dissension parmi ses frères , et qui se charge ainsi d'un emploi qui ne devroit appartenir qu'au démon, qui est le père de la division et du trouble ?
Ce qu'il y a a remarquer , c'est que souvent pour mettre deux personnes mal ensemble , il n'est pas nécessaire que ce qu'on rapporte soit de conséquence. Il ne faut quelquefois qu'une bagatelle , il ne faut que la chose du monde la plus légère et où il n'y a pas même un péché véniel. C'est pourquoi on doit prendre extrêmement garde, non-seulement si ce qu'on répète est important ou non de lui-même , mais encore si cela n'est point capable de faire de la peine a celui k qui on le rapporte ; ou de lui donner de l'aigreur contre son frère , et de le mettre en mauvaise intelligence avec lui. Quelqu'un aura laissé échapper quelque mot qui va k diminuer un peu l'estime qu'on fait de l'esprit , de la capacité , du mérite d'un autre; et là -dessus vous allez lui rapporter la chose encore plus inconsidérément qu'elle n'a été dite : quelle amertume de cœur ne pensez* vous pas que cela lui donne ] vous croyez ne rien faire , et vous lui percez le sein. Les paroles du faiseur de rapports paroissent simples , dit le Sage , mais elles pénètrent jus~ qu au fond du cœur(i).Ily a certaines choses que beaucoup de gens comptent pour rien ;
(i) Verba susurronis quasi simplicia ; et ;psa perveniuiit ad intima ventris. Prov. 26 22.
et je ne sais de quel côté ils les regardent , ou si plutôt ils ne les regardent point du tout ; mais elles paroissent d'une si grande conséquence à ceux qui les envisagent comme il faut , que vu les incom éniens et les mauvais effets qui en arrivent, il y a sujet de craindre quelles ne soient pas exemptes de péché mortel : celle dont nous parlons est de ce nombre.
Mais s'il est si préjudiciable au prochain et si désagréable à Dieu, de faire de ces sortes de rapports et de semer ainsi la discorde entre les frères , que seroit-ce si l'on venoit à semer la zizanie entre les supérieurs et les inférieurs , et à causer de la division entre les chefs et les membres, entre le père et les enfans? N'est-il pas juste de dire que celaseroit encore beaucoup plus eu horreur à Dieu ; et cependant on ne prend pas garde qu'on peut tomber de la même manière dans cet inconvénient. Le peuple d'Israël étoit extrêmement attaché à David (i) , et lui avoit souvent donné des preuves de son affection et de son obéissance ; cependant il se révolta contre lui , parce qu'il en entendoitmal parler à Absalon , qui blâmoit la conduite de son père , et décrioit son gouvernement. Combien de fois est-il arrivé qu'un religieux vivant très-bien avec son supérieur, ayant une haute opinion de lui , interprétant toutes ses actions en bonne part , et lui ouvrant le
(i) a. Reg. i5 3. 6et i3.
fond de son cœur sur toutes choses , cette bonne intelligence a été ruinée tout d'un coup par quelque mot que quelqu'un aura jeté à la traverse et sans avoir peut-être aucune mauvaise intention? Alors succèdent les soupçons , les défiances , les dissimulations , les jugemens téméraires , les médisances et les mauvais offices ; et quelquefois le mal gagne de telle sorte , que l'un le communiquant à l'autre, cette contagion infecte toute une communauté ; enfin on ne sauroit assez exagérer combien ces sortes de rapports peuvent être préjudiciables au bien de la paix et de l'union.
Mais il est quelquefois à propos , me dira-ton , que notre frère sache ce qu'on trouve à redire en lui, afin que cela l'oblige à s'observer davantage , à ne pas donner occasion de parler. Cela est vrai ; mais il faut se contenter de lui dire la chose, sans nommer qui que ce soit, quand même elle auroit été dite en public, et qu'ainsi il sembleroit qu'on pût s'excuser sur ce qu'aussi bien un autre n'eût pas manqué de la dire. C'est a chacun a prendre garde a soi : Mais malheur à celui par qui le scandale arrivera (0 ! Et quelque instance que votre ami puisse faire ? pour vous obliger à lui découvrir l'auteur , résistez-lui fermement , et gardez-vous bien qu'enfin ses importunités et l'extrême plaisir que vous
(1) Verumtatem xx homioi il li per quera scandalum venitï Matth. 18. 7.
savez que vous lui feriez, n'arrachent de vous ce qu'il souhaite. Ce seroit avoir une dangereuse complaisance , et lui donner une marque d'amitié qui nuiroit à lui-même et à ce* lui dont vous lui parleriez, et qui vous nuiroit aussi , puisqu'il devroit toujours vous rester un très-grand scrupule du mal que vous auriez fait à l'un et à l'autre. L'inconvénient qu'il y auroit en cela peut encore aisément se comprendre en ce que , lorsque quelqu'un avertit le supérieur des fautes de ses frères , afin qu'avec un soin paternel il puisse y apporter le remède convenable , la règle veut ( i ) que Ton ne déclare pas d'où, vient cet avis , et que le supérieur se donne bien de garde d'en rien laisser connoître à personne , de peur que cela ne soit cause de quelque aigreur et de quelque aliénation entre les frères. Que lors même que les choses se font dans l'ordre , par un pur esprit de charité et dans la vue d'un plus grand bien, il y a toutefois des inconvéniens à craindre et des circonspections a avoir; à combien plus forte raison doit-on appréhender ces inconvéniens , quand quelqu'un découvre a un autre celui qui a dit quelque chose de lui , non pas dans les formes de la règle et par un mouvement de charité , mais d'une manière désobligeante et par mégarde , par indiscrétion , peut-être même par jalousie , par
(1) Reg. g. sum. Const. et 20. commun. Et Reg» 123, Provinc.
envie , ou enfin par quelque autre motif qui sera déraisonnable , ou qui passera du moins pour tel dans l'esprit de celui dont il aura parlé ] Saint Augustin (i) loue extrêmement sa mère sainte Monique , de ce que des personnes qui étoient mal ensemble, venant réciproquement lui faire leurs plaintes avec beaucoup d'aigreur, elle ne leur rapport oit jamais rien de ce qu'elles avoient dit Tune contre l'autre; mais travaillant de tous côtés pour réunir les esprits , elle rapportoit seulement ce qu'elle croyoit capable de les adoucir et de contribuer àleur réconciliation Noua devons pratiquer la même chose , et être toujours des ançes de paix.
(1) Aug, lib. 9. Conf. e. 9.