CHAPITRE IX
Que les paroles de douceur servent beaucoup à entretenir la charité, comme au contraire les autres ne servent qu'a la détruire .
Une des choses qui peuvent le plus contribuer à conserver et à augmenter la charite fraternelle , c'est la douceur dans les paroles. Un mot dit avec douceur multiplie les ami* et apaise les ennemis (i) , dit le Sage ; et , au contraire , une parole rude met en fureur (2) , et excite des quprpllp* pt Hp.q dissensions. Car, comme nous sommes tous hommes , ces sortes de paroles nous touchent , et dès que l'esprit est une fois altéré , on ne regarde plus son frère comme auparavant ; on trouve à redire a sa conduite; et quelquefois ne s'arrêtant pas a le blâmer en son cœur , on va jusqu'à en parler en mauvaise part. Cela étant , il est d'une extrême importance que tous nos discours soient toujours tellement assaisonnés de douceur, qu'ils nous concilient la bienveillance de nos frères , suivant ce que dit l'Ecriture , que le sage se rend aimable par ses paroles (3). Pour cet effet , il est bon d'avertir ici
(0 Verbum dulce multiplicat amicos , et mitibat inimicos. Eccti.6. 5.
(2) Sermo durus suseitat furorem . Prov. i5 . i .
(3) Sapiens in verbis seipsumamabilem facit. Eccli ao. lo.
premièrement d'une chose qui doit être comme le fondement de tout ce que nous ayons a dire sur ce sujet ; c'est qu'il ne faut pas s'abuser soi-même, en laissant échapper des paroles dures et piquantes, sous prétexte que nos frères ont de l'esprit et de la vertu, et qu'ainsi ils ne se scandaliseront pas pour un mot , et qu'ils n'y regarderont pas de si près. Il n'est pas question maintenant de ce que sont , ou de ce que doivent être vos frères ; il est question de ce que vous devez être , et de la façon dont vous devez vous comporter envers eux. Que si vous dites qu'ils ne s'offenseront pas pour une chose si légère: Plus elle est légère, répond saint Bernard, plus il vous a été facile de vous en abstetenir ( i ).SaintChr ysostôme passe outre,et dit que même la légèreté de la chose est ce qui aggrave la faute , puisque plus il vous a été aisé de vous vaincre ; plus vous êtes coupables de ne l'avoir pas fait. Votre œil est-il malin , dit le Seigneur, à cause que. je suis bon (2) ] et parce que votre frère a de la modération , faut-il que vous n'ayez point de retenue? Il est vrai qu'on est obligé d'avoir bonne opinion de ses frères , et de ne pas croire qu'ils soient si tendres au ressentiment , que la moindre chose les blesse ;
(0 Quanta levioreit, tanto à te leviùs poluit non cornmitti Bern. term. 29. sup. Cant.
(a) An oculus tuus nequam est , qnia ego bonus sum ? Chrytost. hom,?g. in Matth. 10. i5.
mais ce n'est pas à dire qu'il ne faille les ménager avec autant de réserveet de circonspection , que si on savoit qu'ils fussent les plus sensibles du monde; qu'il ne faille prendre autant garde a ne pas les choquer , que s'ils étoient plus fragiles que du verre; et que l'on ne doive enfin avoir un soin extrême de ne jamais leur donner aucune occasion de s'offenser , quelque colères et quelque délicats qu'ils puissent être. C'est à quoi il faut nous appliquer , tant pour notre propre considération , et parce que la sagesse d'autrui n'excuse pas notre indiscrétion, que pour la considération de nos frères, et parce qu'enfin ils ne sont pas tons , ni toujours également disposés a prendre si paisiblement les choses, qu'ils n'aient aucun ressentiment des fautes qui se commettent contr'eux.
Au reste, il n'est pas difficile de comprendre quelles sout les paroles dont nos frères peuvent s'offenser ou non, parce que c'est une chose que chacun peut connoître par soi-même , suivant la règle que le Saint- Esprit nous en donne par la bouche du Sage : Jugez de votre prochain par voiesmême ( i). Que chacun se consulte , qu'il regarde s'il seroit bieu-aise qu'on lui parlât sèchement, qu'on lui répondit avec aigreur, et qu'on lui commandât avec trop de hauteur et d'empire; et s'il trouveque cette conduite le touche roit vivement, qu'il s'abstienne d'en
(1) Intellige quœ sunt proximi tni exteipso. Eccli. 3i. 18.
user ainsi ; puisque son prochain est homme comme lui , et qu'il pourra avoir les mêmes sentimens. L'humilité est encore un moyen très-propre pour nous porter à ne parler jamais que comme nous devons : car si l'on est humble, et qu'on s'estime le moindre de tous , il n'en faut pas davantage ; cela seul suffit, pour savoir comment on doit se comporter envers tout le monde : jamais on ne dira une parole aigre, ni dont personne puisse s'offenser ; mais on parlera toujours à chacun avec douceur et avec respect. Il est constant qu'un simple religieux ne se permettra point de parler a un supérieur autrement qu'il ne doit, parce que se considérant comme son inférieur, il a du respect pour lui ; et s'il lui échappe de parler aigrement à son frère , c'est que ne se croyant pas audessous de lui, il ne le respecte point. Soyons doue humbles ; et suivant le conseil de l'Apôtre (1), estimons-nous les moindres de tous , et nous aurons bientôt appris et de quelles paroles nous devons nous servir , et de quelle manière nous devons les dire. Mais outre ces règles générales que nous avons prescrites et les remèdes généraux que nous venons de donner , nous allons traiter en détail de quelques paroles que nous devons éviter , comme entièrement contraires à la charité.
(1) AdPhil.i.î.