CHAPITRE X
Qu'il faut nous abstenir de toutes les paroles de raillerie, qui peuvent blesser notre frère , ou lui donner du dépit.
Nous devons premièrement nous abstenir dédire aucune parole piquante, telles que sont toutes celles qui taxent ouvertement le prochain ; ou au sujet de sa personne , ou à l'égard de son esprit , ou autrement : car celles-là sont extrêmement contraires à la charité. Quelquefois on les dit d'unemanière fine et pour s'égayer; et alors elles sont encore plus préjudiciables que les autres , parce que plus elles se disent avec grâce et avec sel, plus elles s'impriment et se conservent dans la mémoire de ceux qui les ont entendues. Ce qu'il y a de pis , c'est que souvent celui qui les a dites est trèssatisfait de lui-même, sïmaginant qu'il a heureusement rencontré, et qu'il a fait voir de l'esprit. Cependant il se trompe; et au lieu d'en faire paraître, il fait paraître seulement une mauvaise inclination , puisque l'esprit <jue Dieu lui a donné pour le servir , il l'emploie à dire de bons-mots , qui blessent et qui scandalisent ses frères, et qui troublent h paix et la charité.
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Albert-le-grand dit (i) que comme la mauvaise haleine est la marque d'un estomac gâté, de même les paroles piquantes sont un témoignage delà corruption du cœur. [Mais que diroit saint Bernard d'un religieux quioffenseroit le prochain par ses railleries? et si toutes sortes de plaisanteries lui paroissent des blasphèmes et des sacrilèges dans la bouche d'un religieux (2), comment appelleroit-il les plaisanteries qui offensent ? Rien n'est plus opposé à l'esprit de la religion, que ces sortes de choses : c'est pourquoi tout ce qui en a quelque air , comme , par exemple , d'inventer des ressemblances ridicules , de donner des sobriquets , de contrefaire quelqu'un , et enfin de le noter de quelque manière que ce soit ; tout cela doit être tellement éloigné d'un religieux , qu'il ne faut pas qu'en riant ou autrement , on prenne jamais de semblables libertés. Que chacun en juge par soimême. Seriez-vous bien-aise qu'un autre vous appliquât quelque ressemblance bizarre , qui feroit rire tout le monde du rapport qu'on trouver oit entre elle et vous ? Puisque vous n'y prendriez pas plaisir , ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit : car c'est là la véritable règle de la charité. Trouveriez-vous bon que s'il vous étoit arrivé de dire quelque mot mal à propos , on le relevât aussitôt , et
(1) Alb. Mag. Tract, de Virt.c. 2. de humililate.
(2) Bern. lib. 2. deConsid. ad Eugenium.
3ûO PART. I. TRAITÉ IV. CHAP. X.
qu'on allât en faire des contes ] Il est indubitable que non : pourquoi donc voulezvous qu'un autre souffre de vous une chose que vous ne voudriez pas souffrir de lui , et dont vous vous sentiriez piqué ? Les noms mêmes que l'on donne à ces sortes de plaisanteries , ont je ne sais quoi qui sonne mal dans la bouche d'un religieux : c'est pourquoi nous devons éviter de les proférer , et garder exactement ce précepte desaintPaul: Pour demeurer dans la bienséance que doivent gatder les Saints > que Von n entende pas même parler parmi vous de fornication , ni de quelque impureté que ce soit> ni d'aucune chose déshonnéte , ni enfui de folies et de bouffonneries malséantes à votre pro» fession { i ). Tout cela ne s'accorde point avec la sainteté de la profession religieuse , et si au jour du jugement il faudra que nous rendions compte de toutes les paroles inutiles que nous aurons dites , que sera-ce des autres ? que sera-ce de celles qui auront offensé notre frère , et qui lui auront porté préjudice ?
(1) Fûrnicatio autem , et omnis imrrninditia, nec nominetur in vobis, sicut decet .'anctos ; aut iurpitudo , aut stultiloquia aut àcurrilitas, quae ad rem non pertinet. Ad Ephes» •5. 5 et 4«
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