‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 3)Chapitre 56 sur 68 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Que nous devons jious abstenir d'entier en contestation avec nos Jr ères , et de les réprimander.

Il faut aussi éviter soigneusement d'entrer en contestation avec personne, parcequec'est une chose très-contraire à l'union et à la charité fraternelle; et saint Paul nous en avertit, lorsqu' écrivant à Timothée : Ne contestez point de paroles , lui dit-il , car cela ne sert quà scandaliser ceux qui écoutent (i). Et un peu après : Il ne faut pas quun serviteur de Dieu s'amuse a contester, mais il Jaut qii il soit doux envers tout le monde, etquil ait de la docilité et delà patience (2). Tous les Saints nous recommandent la même chose ; et saint Ignace en particulier en a inséré un article dans ses règles (3) Saint Dorothée dit qu'il aimeroit mieux que les choses ne se fissent point que de voir des disputes et des contestations entre les frères ; et il ajoute que c'est un sentiment qu'il répétera mille fois. Saint Bonaventure dit de

(1) Noli contendere vertus , ad nihil enim utile est , nisi ad subvcrsionem audienlium. 2. Ad Tint. 2. i4-

(2) Servuui autem Domini non oportet iitigare , sed man~ suetum <sse ad omnes , docilem , patientem. Ibid 24.

\3j Reg. 28 Communium.

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même (i), que rien n'est plus indigne des serviteurs de Dieu , que de contester les uns contre les autres , comme des femmes de rien , et saint Jean Climaque assure de plus \2) , que l'opiniâtreté , même dans une chose ve'ritable, ne peut venir que du démon. La raison est, que ce qui a coutume de porter un homme a soutenir son opinion avec chaleur, c'est l'envie qu'il a d'être estimé. De la vient que pour paroître plus habile qu'un autre, il tâche de le convaincre ; ou s'il ne peut pas sortir victorieux de la dispute , il essaie au moins de faire voir qu'il n'y a point eu de désavantage, et ainsi , c'est toujours le démon de l'orgueil , qui est la cause de cette opiniâtreté.

Or , on peut commettre en cela deux sortes de fautes. La première et la plus grande vient de celui qui est le premier à contredire : car c'est lui qui commence la contestation et qui allume le feu. Cependant, la plupart du temps , la matière dont il s'agit est de si peu de conséquence au fond , qu'il n'importe nullement qu'elle soit d'une façon ou d'une autre ; au lieu qu'il est d'une extrême importance de ne pas perdre la paix et la charité , qui sont d'ordinaire fort troublées par ces sortes de disputes. Quelqu'un aura avancé une chose de bonne foi , et parce qu'il en est persuadé , laissez-

(i) Bon. inspec. disciple. 3. p . S.

(2) Ctimac. c. 4.

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le dans son opinion , puisque vous n'y avez nul intérêt ; et suivant le précepte du Sage : Ne contestez point sur une chose qui ne vous touche en rien (i). L'esprit de contradiction est un méchant esprit : tâchez de vous en défaire; et quand même la chose dont il s'agit seroit de quelque conséquence , quand il pourroit être de quelque préjudice a votre frère de demeurer dans son sentiment , il est bon de ne le pas contrarier alors ; mais ce que vous devez faire , c'est de le tirer ensuite à part , de lui dire doucement la vérité, et de tâcher par ce moyen de le détromper de son erreur. De cette sorte vous pourrez parvenir au but que vous devez avoir , au moins vous éviterez les inconvéniens qui sont a craindre.

L'autre faute dont on doit se garder , c'est de soutenir avec trop d'opiniâtreté ce que l'on a une fois avancé : c'est pourquoi , s'il arrive que quelqu'un vous contredise, n'insistez pas extrêmement , et ne vous mettez point dans l'esprit de l'emporter sur lui ; marquez seulement une fois ou deux avec douceur quel est votre sentiment : et après cela , laissez-lui croire ce qu'il lui plaira , et imposez-vous silence , comme si vous ne saviez rien davantage. Mais ne faites pas comme quelques-uns , qui par un petit bruit sourd, et par quelques gestes qu'ils

(1) De eâ re, qo» te non molestât, ne certeris. Eccti. 11.9*

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font en cédant , tâchent de donner a connoître qu'ils ne cèdent que par complaisance, et que les autres ont tort. Un homme qui se retire des contentions > acquiert de l'honneur (i) , dit le Sage ; et sans doute il y a un très-grand mérite à céder comme il faut , et à se laisser vaincre en de semblables occasions. En effet, celui qui en use de cette sorte , fait en même temps un acte de charité envers le prochain , en obviant aux chagrins et aux aigreurs qui naissent ordinairement des disputes; il fait un acte d'humilité , en surmontant le désir si naturel aux hommes de l'emporter les uns sur les autres , et de s'acquérir de la gloire ; et il fait enfin un acte dJamour de Dieu , en retranchant les occasions de pécher , qui sont presqu'inséparables de ces sortes de contestations, suivant ces parolesdu Sage : Abstenez-vous de tout différend , et vous diminuerez les péchés ( i ). Au contraire, celui qui conteste , outre le scandale qu'il donne , est cause que la paix et la chanté sont blessées , qu'il se mêle de l'aigreur parmi les frères , et qu'il arrive plusieurs autres inconvéniens; et au lieu de se faire estimer , comme il prétendoit , il vient à passer pour un homme opiniâtre , qui est aheurté à son sens , qui veut toujours avoir le dessus , et qui ne se relâche jamais sur

(0 Honor est homini qui se séparât à contentionibus. Prov,

(2) Abstine te à lite , et minues peccata. Eccli. 28. 10.

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rien. On raconte de saint Thomas d'Aquin (1) , que dans les disputes , il proposoit toujours son opinion avec une douceur et une modération inconcevables , sans témoigner aucune présomption , sans choquer personne , enfin comme un homme qui n'a\ oit point en vue de gagner la palme, mais qui ne songeoit simplement qu'à faire connoître la vérité. C'est aussi une histoire assez connue que celle de deux vieillards (2; , qui ayant demeuré long-temps dans une même cellule, sans avoir jamais eu le moindre différend ensemble, voulurent un jour éprouver s'ils ne pourroient point en avoir sur quelque chose ; et une brique qui étoit dans leur chambre se trouvant alors sous leurs mains 7 ils voulurent disputer auquel des deux elle appartenoit; mais se la cédant toujours réciproquement l'un à l'autre , ils ne purent jamais parvenir à contester. C'est ainsi que nous devrions avoir l'esprit si éloigné de toute sorte de contestation, que nous en fussions absolument incapables.

Il ne faut pas non plus se permettre de réprimander son frère , avec quelque charité et quelque adresse qu'on y procède : car cela n'appartient qu'au supérieur , et on prend peut-être en patience d'en avoir un ou deux qui nous avertissent et nous reprennent , mais on ne souffre pas volon-

(1) In Bit*. Ord. prœd. p.- 1. /. 3. c. i4» (a)/n Fit. Patr, p. 2. §. 92,

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tiers que ceux qui ne le sont point , usurpent cette autorité ; et enfin les hommes , généralement parlant , n'aiment pas à être repris de leurs égaux. Aussi avons-nous une règle ( i), qui défend expressément à qui que ce soit de commander rien à un autre , ou de le réprimander, sans en avoir reçu le pouvoir du supérieur. En effet, cela ne convient pas également a tout le monde ; et le supérieur luimême, s'il veut que la réprimande qu'il fera soit prise en bonne part , et profite a celui à qui il veut la faire, doit bien y penser auparavant : il doit attendre que la conjoncture soit propre ; il doit peser les paroles qu'il aura a dire, et la manière dont il faudra qu'il les dise , enfin , il ne sauroit y apporter une trop grande circonspection. Un particulier cependant , sans faire réflexion sur rien , ira, sous prétexte de zèle , reprendre inconsidérément son frère, et le reprendre même quelquefois, lorsque ne venant que de commettre la faute, il est par conséquent moins en état de bien recevoir ce qu'on peut lui dire. Ce n'est pas la l'effet d'un bon zèle, c'est une chose très-contraire a la charité , et qui a plus coutume de nuire , que de profiter. Car quand vous auriez raison au fond , il est facile que cela donne occasion à votre frère de s'aigrir et de penser en lui-même , ou peut-être aussi de vous dire : Qui vous a pré-

(t) Reg. 3j. comm.

CHARITÉ FRATERNELLE. 3q^

posé sur nous, pour nous juger (i)? et pourquoi vous mêlez- vous de ce qui n'est pas de votre charge ] Que si vous lui répondez que ce qu'il fait est contre les règles , il Ï>ourra aussi vous répliquer qu'il est contre es règles que vous vous mêliez de le reprendre.

Nous lisons dans Socrate (2), que mangeant un jour avec quelques-uns de ses amis, et lui étant arrivé de reprendre quelqu'un d'eux un peu aigrement en pleine table, Platon qui étoitde la compagnie , ne put s'empêcher de lui dire : Ne vaudroit-il pas mieux que vous eussiez réservé cela pour une autre fois , et que vous l'en eussiez averti en secret ? Mais vous , lui repartit Socrate , n'auriezvous pas mieux fait de me dire cela en particulier? Et il lui rendit ainsi sa réprimande, en lui marquant qu'il tomboit dans la même faute qu'il reprenoit. Voilà à quoi servent ces sortes de corrections hors de saison : aussi le plus souvent elles ne partent point d'un mouvement de zèle et de charité; mais c'est chagrin , c'est impatience , c'est emportement et légèreté d'esprit , qui fait qu'on se formalise tellement de la faute de son frère , et quelquefois même de ce qui n est

Î)as faute , qu'on ne peut s'empêcher de ui dire la chose à lui-même; et alors le

(0 Qui* te constituit priocipem , et judicera «uper nos*- Eacod. a. 14.

(a) Reftrt Phot.

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cœur étant déchargé , on sent du soulagement , et l'on demeure satisfait. On ne peut pas se mortifier soi-même , ou du moins on ne le veut pas ; et cependant on veut que les autres se mortifient. 11 est bon que chacun ait l'esprit de mortification , de sévérité et de rigueur pour soi-même , mais il faut qu'on ait l'esprit d'amour et de douceur pour ses frères ; et c'est ce que les Saints nous recommandent dans leurs écrits, c'est ce qu'ils nous enseignent par leur exemple , et c'est ce qui sert extrêmement a entretenir l'union et la charité fraternelles. On peut voir par tout ceci, que s'il n'est pas permis de réprimander son frère, lors même qu'il semble qu'on le fait avec adresse , avec charité et avec douceur , il est encore bien moins permis de le faire , lorsqu'on n'y apporte point tant de circonspection , et que l'on n'y garde point tant de mesures; et qu'ainsi nous devons nous abstenir de réprimander nos frères , et généralement de leur dire aucune parole qui les puisse mortifier.

Cassien rapporte (i) que l'abbé Moïse disputant un jour avec l'abbé Macaire , et lui ayant dit quelques paroles mortifiantes et de travers , Dieu l'en châtia sur-le-champ , en permettant qu'un démon s'emparât de lui a. l'heure même ; mais un démon si sale , qu'il lui faisoit proférer toutes sortes d'ordures et d'immodesties ; et cela dura jus- Ci) Cass. coll. a, c. in.

qu'à ce que l'abbé Macaire se mettant en oraison pour lui , le délivra d'une si malheureuse possession. Un châtiment si grand dans la personne d'un aussi grand serviteur de Dieu, qu'étoit l'abbé Moïse, et d'une sainteté si éprouvée , marque bien que Dieu a extrêmement en horreur ces sortes de fautes. Nous lisons dans les Chroniques de saint François (0, qu'à l'imitation de ce châtiment, un ancien frère s'étant laissé emporter a dire à son compagnon quelques paroles d'aigreur et de colère , en la présence d'un gentilhomme d'Assise, et s'apercevatit aussitôt que son frère en étoit ému , et le séculier scandalisé , il lui prit un tel sentiment de vengeance contre luimême , que ramassant de l'ordure, et s'en remplissant la bouche : Que la bouche , dit-il, mange de l'ordure, puisqu'elle a vomi du fiel et du venin contre son frère. Le séculier fut tellement surpris et édifié tout ensemble de la ferveur avec laquelle ce bon religieux s'étoit puni lui-même de sa faute , que , demeurant plus affectionné que jamais à tous ceux qui vivoient sous la même règle , il offrit au service de l'ordre et sa personne et tout ce qui dépendoit

de lui

(0 i. p. t. i. e. a5. hist. Min.

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