‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 3)Chapitre 57 sur 68 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

De la douceur qu'il faut avoir et dans ses actions et dans ses paroles, pour bien s'acquitter d'un emploi de charité.

Saint Basile donne une instruction trèsutile pour la conduite de ceux qui sont employés dans les fonctions extérieures de la vie religieuse. Quand il arrivera , dit-il , que vous serez occupé à ces sortes de charges , ayez soin que la douceur des paroles soit jointe au travail du corps (i). Ce n'est pas assez que vous vous tourmentiez beaucoup ; il faut encore que vous fassiez de bonne grâce ce que vous faites , et qu'il y ait de la douceur et de la modestie dans vos paroles, afin que les autres connoissent que vous agissez avec un esprit de charité f et qu'ainsi votre ministère leur soit plus agréable. C'est ce que nous enseigne le Sage, quand il dit : Mon fils , ne reprochez point le bien que vous faites ; et clans tout ce que vous donnerez 3 n affligez jamais personne par des paroles fâcheuses. La rosée tempère la trop grande chaleur du jour , et une parole douce vaut mieux que tout ce qu'on peut donner ; elle est au-des-

(i) la eo adrigila, ut ad laborem corporis verL>orum etiàm lenitatem adhibeas. Basil, in principio. a. tom.

CHARITÉ FRATERNELLE. 4° l

sus de tous les présens (i). On fait plus d'estime de la manière agréable avec laquelle .vous servez , et de la douceur avec laquelle vous répondez , que de tout ce que vous Faites ; au contraire, quelque peine que vous puissiez prendre , sachez que s'il ne paroît pas que vous la prenez volontiers ; si vous ne faites pas les choses de bonne grâre , et si vos paroles ne sont pas toujours accompagnées de douceur, on comptera pour rien toute la fatigue que vous aurez eue , et vous aurez travaillé en vain. Que tous "vos discours, dit l'Apôtre , soient toujours assaisonnés d'un Certain sel , qui les rende agréables , en sorte que vous sachiez de quelle façon il faut répondre à chacun (2) : et ce sel n'est autre chose que la douceur dont nous parlons maintenant. Quoique vous soyez si occupé , que vous ne puissiez pas faire ce qu'on demande de vous, il ne faut pas pour cela éconduire rudement votre frère ; au contraire , c'est alors qu'il faut que vous le receviez

Ïdus doucement. C'est alors que vous devez ui témoigner que vous seriez ravi de pouvoir faire ce qu'il souhaite ; qu'il n'y a que des affaires aussi pressantes que celles que

{0 F»l»» >n bonis non des querclam , et in omni dato non des tristitiam verbi mali. Nonne ardorem refrigerabit ros '. sic et verbr.m meliu* quàm datum. Nonnô ecce verbuni super datum bonum. Eceli. iS. iG et 17.

(a) Sermo rester semper in gratis sale sit conditus, ut sciati» quomodù oporteat vos unicuique respondere. Ad Coloss. 4. 6.

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Vous avez , qui puissent vous empêcher , et que vous le ferez avec joie, lorsque vous serez plus libre. De cette sorte , la connoissance qu'il aura de votre bonne volonté , fera qu'il sortira d'auprès de vous aussi satisfait, que s'il en avoit obtenu tout ce qu'il pouvoit désirer. Que si l'obstacle vient de ce que vous n'avez pas la permission de faire ce qu'on vous demande, vous répondrez que vous allez la demander; et ainsi dans toutes les autres rencontres, où il ne sera pas en votre pouvoir de faire les choses , vous essayerez que les bonnes paroles suppléent de telle sorte au défaut des actions , quJau moins on ne puisse jamais douter que vous n'ayez la meilleure intention du monde. Les bonnes paroles , dit le Saint-Esprit, abondent dans la bouche d'un homme de bien (i) : en effet, elles servent extrêmement a maintenir l'union et la charité dans les esprits.

C'est le sentiment de saint Bonaventure, que lorsqu'il nous est arrivé de dire quelque parole rude , qui a pu offenser notre frère , ou lui donner le moindre dégoût , nous devons en avoir une extrême honte, quand même ce que nous aurions dit seroit trèsléger en soi , et n'auroit été que l'effet d'un premier mouvement; et il ajoute que lorsqu'il nous est échappé quelque chose de

(0 Et lingua eucharisin bono Ltoiaine abundat, Eccli, 6. 5,

cette espèce, nous devons aussitôt nous humilier devant Dieu, et tâcher de faire satisfaction a notre frère , en lui demandant pardon. Nous lisons de saint Dosithée , qu'il parloit à tout le monde avec beaucoup de douceur et de charité^ et qu'il évitoit avec soin d'avoir aucune prise de paroles avec personne. Mais comme sa charge d'infirmier l'obligeoit d'avoir affaire à plusieurs sortes de gens , et qu'il avoit à démêler tantôt avec le cuisinier du monastère , sur ce qu'il n'avoit pas assez de soin d'apprêter ce qu'il falloit pour les malades ; tantôt avec le dépensier, parce qu'il ne lui donnoit pas pour eux ce qu'il y avoit de meilleur, ou qu'il le faisoit trop attendre , ou qu'il emportoit du réfectoire quelque chose dont on avoit besoin pour l'infirmerie , il lui échappoit quelquefois d'élever sa voix un peu plus qu'à l'ordinaire, et de dire quelque parole un peu rude. Mais quand cela lui étoit arrivé , il en avoit une telle confusion , que se retirant dans sa cellule , il s'y prosternoit en terre , et pleuroit si amèrement , que souvent son maître saint Dorothée étoit obligé de l'aller trouver , pour lui demander ce qu'il avoit, et ce que vouloit dire l'état où il étoit. Mon père, répondoit-il , fondant de nouveau en larmes , j'ai parlé avec mépris à mon frère. Et alors saint Dorothée le reprenant sévèrement de sa faute : Eh quoi ! lui disoit-il, est-ce donc là l'humilité que

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vous devez avoir? Vous avez offensé votre frère , et vous ne mourez point de honte 1 Et après l'avoir ainsi réprimandé: Eh bien! poursuivoit-il , levez-vous maintenant , Dieu vous a pardonné ; songeons à commencer une nouvelle vie Le saint disciple se levoit a ces mots avec la même joie que si son pardon lui eût été prononcé de la bouche même de Dieu, et prenoit de nouveau une ferme résolution de ne parler jamais rudement a qui que ce fut.

Mais afin que ceux qui sont occupés dans les fonctions de la charité , et ceux envers qui on les exerce, fassent également leur profit et du service que les uns rendent , et de celui que les autres reçoivent, saint Basile propose (i) deux moyens excellens. Voulez-vous savoir , dit-il , comment vous pourrez bien vous acquitter du devoir de servir vos frères ? Si vous êtes bien persuadé, répond-il qu'en les servant , vous servez Jésus-Christ, qui vous a assuré que ce que vous feriez au moindre de ses frères } vous le feriez à lui-même (2). Faites les choses comme si c'étoit Dieu , et non pas les hommes que vous servissiez, et de cette sorte, vous ne manquerez jamais de les bien faire. Mais voulez-vous aussi apprendre, ajoutet-il, de quelle façon vous devez recevoir le

(1) Basil. 9. 160 et 161. tx brevior.

(a) Quandiù f'eci>tis uni ex his fratribus œeîs uainimis, mihi fecisti*. Mattk. i5 4o.

service que votre frère vous rend ? De la même façon qu'un serviteur devroit recevoir le service qu'il plairoit à son maître de lui rendre , et de la même manière que saint Pierre en usa , lorsque le Sauveur du monde voulant lui laver les pieds , il s'écria plein de confusion : Eh quoi , Seigneur , vous me lavez les pieds , à moi (i). De cette sorte l'humilité se conservera également dans les uns et dans les autres ; parce que les uns ne dédaigneront point de servir leurs frères , lorsque les regardant comme enfans de Dieu et comme frères de Jésus-Christ , ils seront persuadés qu'en les servant ils servent Jésus-Christ même ; et les autres ne s'enfleront point d'orgueil de se voir servis , mais en tireront, au contraire, un sujet d'abaissement et de confusion , lorsquJils se considéreront comme inférieurs à ceux qui les servent, et qu'ils songeront que ce n'est pas eux , mais Dieu seul que l'on envisage en les servant. Au reste , la charité fraternelle , qui doit nous être en si grande recommandation , se conservera encore par la , et s'augmentera de plus en plus.

(i) Domine, tu milù lavas pedes ! Joan. ij. 6.

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