CHAPITRE XIII
Comment oji doit se comporter envers ses frères , quand on a eu quelque prise de paroles avec. eux> ou qu'on leur a donné quelque sujet de chagrin»
Mais parce que nous sommes tous hommes, et que la plupart ne sont pas toujours tellement sur leurs gardes, qu'il ne leur échappe quelquefois ou de dire quelque parole fâcheuse , ou de donner quelque sujet de mécontentement à leurs frères , il sera hon que nous parlions ici de la manière dont il faudra en user en de semblables occasions.
Premièrement, lorsqu'il sera arrivé qu'on nous aura dit quelque chose trop rudement ; il ne faut pas que nous répondions sur le même ton ; mais il faut que nous ayons assez de modération et assez d'humilité pour souffrir avec patience, et pour dissimuler avec discrétion. Le feu de notre charité ne doit pas être si mal allumé , que quelques gouttes d'eau puissent l'éteindre; et l'Apôtre } parlant de la charité , ne la nomme fraternelle > dit saint Basile (i) , que pour nous marquer qu'elle ne doit pas être si foiblement imprimée dans le cœur , qu'elle soit
(1) Basil, q. brev. q. 2.\i. Caritas fïatcrnilatis maneat in vobis. Ad Heb. iô. 1. Caritate fraternitatis inviceni diligentes. Ad Rom, 12. 10.
facile a s'altérer; mais qu'elle doit être solide, fervente et ferme. Il est sans doute extrêmement à souhaiter, que ni de fait, ni de parole , personne ne donne le moindre mécontentement à son frère; mais il est aussi pareillement à désirer qu'on ne soit pas si facile à blesser et si délicat, que pour un rien on vienne à se déconcerter , à élever la voix, à s'aigrir l'esprit et à perdre la paix de l'aine. Je sais qu'il seroit beaucoup mieux; que personne ne s'ingérât de réprimander son frère, et ne se mêlât de faire la charge d'un autre ; mais s'il arrive pourtant que quelqu'un s'émancipe jusqu'à ce point, il ne faut pas pour cela lui repi ocher aussitôt sa faute en face ; lui demander qui lui donne cette autorité, et lui dire que la règle défend d'entreprendre sur la charge d'autrui. Tout cela ne sert qu'à faire de Téclat d'une chose qui n'auroit rien été , si d'abord on eût su la dissimuler et se taire. Quand deux corps durs s'entrechoquent , il se fait un grand bruit ; mais si un corps dur rencontre une matière molle et souple , le coup ne s'entend point. Un boulet de canon renverse une tour avec un fracas épouvantable; mais s'il donne contre des sacs de laine , il s'amortit et perd entièrement sa force. Une réponse douce apaise la colère , dit Salomon ; mais une parole rude met en fureur (i). Aussi le Saint-
(1) RespoDsio mollis frangit iram , sermo durus suscitât farorem. Prov. i5. i.
4o8 PART. I. TRAlTé IV. CHÀP. XIII.
Esprit nous avertit de ne point contester contre un homme qui est haut en paroles j parce que cest mettre du bois dans son feu (i). Gardez-vous donc bien de l'entretenir et de l'attiser par vos répliques : au contraire , tâchez d'avoir tant de douceur et tant de retenue, que tout ce que l'on pourra vous dire de rude et de fâcheux ne fasse aucun bruit en vous touchant , ni aucune impression sur vous ; mais qu'il s'étouffe et s'amortisse par votre modération.
Saint Dorothée nous enseigne une manière de répondre fort humble , de laquelle nous pouvons nous servir en pareilles occasions; et il dit que lorsqu'on nous parlera aigrement, que Ton nous reprendra de quelque faute , ou que même on nous en reprochera quelqu'une que nous n'aurons point commise, nous devons toujours recevoir la correction avec une égale humilité , et dire , soit que nous ayons tort , ou non : Mon frère , pardonnezmoi et priez pour moi ^2). Il tenoit cette doc* ferme d'un ancien Père , qui avoit coutume de la pratiquer pour lui-même , et de la conseiller aux autres ; et sans doute , si nous agissions tous clans cet esprit , et que les uns apportant d'un côté tout le soin possible k s'empêcher de donner aucun sujet de mécontentement à leurs frères, les autres
(1) Non litigog ciim homino lingaato , et non fctrues io ignem illias ligna. Eccli. S. 4.
(a) Ignosce , frater, et ora pro me. Dorât, Dact. i5.
fussent d'ailleurs bien dispose's à recevoir toutes choses en bonne part , nous vivrions tous dans une étroite union et dans une concorde admirable.
Que si cependant vous \enez a manquer en ceci , et que, par exemple, il soit arrivé que vous ayez eu quelque différend avec votre frère , parce que s'étant permis de vous dire quelque chose , vous n'avez pas eu assez de discrétion et d humilité pour dissimuler et pour souffrir ; s'il y a eu du bruit et de l'éclat entre vous , et que vous ayez du ressentiment l'un contre l'autre ; vous , parce qu'il vous a attaqué , sans que vous lui en eussiez donné sujet ; et lui , parce que vous lui avez réparti trop aigrement : il faut, dit saint Bonaventure , vous réconcilier aussitôt ensemble par une prompte et mutuelle satisfaction , afin que le soleil ne se couche pas sur votre colère (i) ; etîe moyen de se réconcilier , c'est de se demander réciproquement pardon l'un a l'autre. S. Ignace nous prescrit la même chose dans ses Constitutions (2) : Il ne faut pas permettre , dit-il , qu'il naisse aucun différend ni aucune animosité entre nous ; mais si cela arrive , ou par notre propre foiblesse , ou par l'instigation du démon , qui ne cesse de souffler et d'attiser le feu de la discorde en-
(1) Sol non occidat super iracundiam Testram. AdEphts, 4. 26.
(2 ) 3. p. Contt. c. 1 .
4lO PART. I. TRAITÉ IV. CHAP. XIH.
tre les frères , il faut tâcher aussitôt de reconcilier ensemble ceux qui auront eu quelmie différend, et de les obliger a se faire l'un à l'autre une satisfaction convenable. Or , cette satisfaction , comme il le marque lui- • même dans quelques autres avertissemens spirituels qu'il a laissés par écrit ; c'est de se demander pardon l'un à l'autre. Aussi n'y a- t-il que l'humilité, dit saint Bernard , qui ! soit la véritable réparation de la charité blessée (i) ; et nous devons toujours avoir une extrême facilité et à pardonner et a demander pardon , supportant ré ci. roquement les uns des autres, comme disoit saint Paul : et nous pardonnant mutuellement tous les sujets de plaintes que nous pouvons avoir les uns contre les autres (2). Il faut même faire plus ; il faut que vous essayiez de prévenir votre prochain , de peur au il ne ravisse votre couronne (3) : car celui qui est le premier a s'humilier et a demander pardon, la gagne infailliblement. C'est pourquoi celui qui est le plus ancien, et qui est, ou qui doit être le plus consommé dans la pratique de la vertu et dans la mortification desoi-même, ne doit pas prendre garde s'il est l'offensé et s'il a moins de tort que son frère; mais , sans s'arrêter a aucune considération humaine, il
(1) Sola humilitas est laesœ caritatis reparatio. Bern. scfm. 2. de Natali Domlni.
(2) Supportantes invicem , et douantes vobismetipsis, si quis ad versus aliquem habet querelam. Ad Cotoss. 3. i3.
(3j Ut nemo accipiat coronam tuam. Apoc, 3. w .
ne doit songer qu'à le prévenir en humilité', et à faire les premiers pas vers lui. Lorsque les pasteurs d'Abraham et ceux de Loth se furent querellés touchant le pâturage de leurs troupeaux , Abraham parla le premier à Loth , et lui cédant le droit qu'il pou voit avoir , lui donna le choix des partis qu'il lui proposa. Je vous prie, lui dit -il , qu'il ny ait point de démêlé entre vous et moi > ni entre vos pasteurs et les miens , car nous sommes frères ; voilà toute la terre devant vous ; éloignez-vous de moi, je vous en conjure. Si vous allez sur la gauche > je prendrai la droite , et si vous choisissez la droite , je tirerai sur la gauche (i).
Dans les Chroniques de l'ordre de Gîteaux , il est rapporté qu'un religieux du même ordre avoit reçu cette grâce de Dieu , que toutes les fois qu'il communioit , il sentoit une douceur pareille a celle d'un rayon de miel , et que d'ordinaire il lui en restoit trois jours de suite un goût trèsagréable dans la bouche. Il arriva qu'un jour ayant repris un de ses frères un peu trop aigrement , il alla communier la-dessus , sans s'être réconcilié auparavant avec lui ; et ce jour-là il eut la bouche continuellement remplie d'une amertume plus grande
(1) Ne , quaeso , sit jurgium intcr me et te , et inter pastores meos et pastores tuos : fratres enim sumus.Ecce universa terra coràrn te est; recède à me , obsccro. Si ad sinistram ieris , egodexteram tenebo : si tudexteram elegeris, ego ad sinistram X»ergam. Gtn. î3.8e*9.
4l3 PART. I. TRAITÉ IV. CKAP. XIV.
que celle du fiel et de l'absinthe , parce qu'il n'avoit pas satisfait à ce précepte de l'Evangile: Si vous présentez votre offrande à V autel , et que là vous vous ressouveniez que votre frère a quelque chose contre vous > laissez voire offrande devant V autel , et allez premièrement vous réconcilier avec votre frère ; et ensuite vous reviendrez présenter votre offrande (i). Par-là on peut voir combien la réconciliation prompte est agréable h Dieu ; puisqu'il veut que lors même qu'on est au pied de l'autel ? et sur le point de présenter son offrande, on quitte tout pour aller se réconcilier avec son frère.
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De trois choses que nous devons pratiquer , lorsque quelqu'un nous a donné quelque sujet de mécontentement.
De tout ce que nous venons de dire , nous pouvons recueillir trois clioses que nous devons observer , lorsque notre frère nous aura offensés , ou nous aura donné quelque sujet d'être mal satisfait de lui. La première est que nous devons avoir l'esprit
(i) Si ergù offers munus tuum ad altare , et ibi recordatus Tueris , quia frater tuus habet aliquid adversùm te , relinque ibi munus tuum ante altare , et rade priùs reconciliari fratri tuo , et tùnc veniens oficies munus tuum. Mat th. 5. a3 et a|.
extrêmement éloigné de toutes sortes de pensées de vengeance. Nous sommes tous frères et tous membres d'un même corps ; jamais un membre blessé par un autre membre ne s'est vengé de lui; et jamais il n'y a eu d'enfant assez fou , pour, après s'être mordu la langue, il se soit arraché les dents de dépit. Ne soyons pas moins sages ; et lorsque quelqu'un nous aura offensés , disons en nous-mêmes : C'est un membre du corps dont je suis ; pardonnons-lui , ne lui désirons ni ne lui faisons aucun mal ; il suffit de celui qui a été fait , ne soyons pas cause qu'il en arrive un autre : et ne rendons mal pour mal à personne (0. Je ne prétends pas , au reste , parler ici de la vengeanee en des matières de conséquence ; car je suppose que dans la religion l'on doit être , et l'on est effectivement très-éloigué de ces sortes de sentimens. Je parle seulement de la vengeance en des cboses très-légères , et dans lesquelles on s'imagine qu'on peut et la désirer et l'exercer même sans commettre un grand péché. L'un dira : Je ne voudrois pas qu'il arrivât aucun mal a mon frère ; mais j'avoue que je serois bien-aise de lui dire deux ou trois paroles qui le touchassent un peu , et de lui faire voir qu'il a eu tort. L'autre se réjouira de la réprimande et de la correction qu'on aura faite a celui
(1) Nullimalum promalo reddentes. Ad Rom. 12. 17.
avec lequel il a eu quelque dispute. L'autre enfin aura je ne sais quelle joie maligne , de ce que celui dont il a reçu quelque déplaisir léger , aura mal réussi dans quelque affaire , et aura été mortifié. Tout cela ne vaut rien ; tout cela s'appelle vengeance ; et quiconque a de pareils sentimens, n'a pas encore pardonné de tout soneceur,et devra avoir quelque scrupule, lorsqu'il dira a Dieu: Seigneur, pardonnez-nous ii'-s offenses 3 comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés (i). 11 est même en quelque façon plus criminel a un religieux de conserver ces petites rancunes , qu'il ne l'est à un homme du monde, de désirer une vengeance signalée de ses ennemis. Si votre frère vous a offensé en quelque occasion , ne dites pas : Je lui ferai comme il ma fait (2) , j'en userai envers lui , comme il en a usé envers moi ; car cela part d'un esprit aigri , et quia envie de se venger.
Mais ce n'est pas assez de n'avoir aucun désir de vengeance, il faut en second lieu se donner bien de garde d'une autre chose, que les gens du monde se croient permise. Je ne veux point de mal a un tel , diront-ils ; mais je ne veux avoir nulle liaison avec lui , et ils conservent ainsi une telle aigreur et une telle aversion dans leur
(1) Dimitte nobis débita nostra , sicut et nos dimittimus debitoribus nostris. Malth 5. 12.
(2) Xec dica> : Quomodô fecit mibi , sic faciam ei. Prov. 24. 29.
cœur contre ceux qui les ont offensés , qu'ils ne peuvent plus, connue ils disent, les goûter ensuite en aucune manière.
Que si nous condamnons cette conduite dans les séculiers, jusqu'à révoquer quelquefois en doute, s'ils ont satisfait à l'obligation du précepte, parce que delà il arrive souvent que l'on ne se parle plus l'un a l'autre , et qu'on donne du scandale à son prochain ; combien seroit-il plus à blâmer qu'il y eût quelque chose de semblable parmi nous ; qu'il vous restât je ne sais quel dégoût et quelle amertume dans le cœur contre votre frère , et que vous ne le regardassiez plus comme hier et avant-hier (i)l Cela est trèséloigné de l'esprit de la religion. Que toute sorte d'aigreur , de colère et d'indignation soit bannie d'entre vous , dit l'Apôtre , et soyez doux et miséricordieux les uns envers les autres , vous pardonnant les uns aux autres } comme Dieu vous a pardonné par le moyen, de Jésus-Christ (2). C'est-à-dire, que ce pardon doit être du fond du cœur, car c'est de cette sorte que Dieu nous pardonne , lorsque nous nous repentons véritablement de nos péchés , et que nous lui en demandons pardon. Il ne lui demeure aucun ressentiment de colère contre
(1) Sicut heri , et nudiustertius. Gcn. 5i. i.
(2) Omnis amaritudo , et ira, et indigoatio tollatur à vobis: estote autem invicem benigoi , miséricordes, douantes invicem , sicut et Deus in Ghristo donavit vobis. AdEphts. \. oi et 52.
4l6 PART. I. TRAITÉ IV. CHAP. XIV.
nous; mais il nous traite avec la même bonté qu'auparavant ; il a la même tendresse pour nous, que si nous ne l'avions jamais offensé ; et loin de nous reprocher nos péchés passés , il ne s'en souvient pas même. Je ne me souviendrai plus du tout de leurs péchés et de leurs iniquités (i), dit-il par la bouche de l'Apôtre ; et il jettera , dit le prophète Miellée , tous nos péchés au fond de la mer (2). C'est ainsi que nous devons pardonner ; c'est ainsi que nous devons oublier les injures. Il faut qu'il ne nous teste aucune aversion ni aucune animosité contre notre frère , que nous soyons à son égard , connue s'il ne nous avoit jamais offensés, ou qu'il ne se fût jamais rien passé entre nous. Si vous voulez que Dieu vous pardonne de cette sorte, pardonnez de même à votre frère ; sinon craignez l'exemple de ce serviteur impitoyable que son maître livra aux bourreaux. C'est ainsi, dit le Sauveur, que mon Père céleste vous traitera, si chacun de vous ne pardonne de tout son cœur à son frère (3). Pardonnez j et il vous sera pardonné : car on vous mesurera de la même mesure dont vous aurez mesuré les autres, (4).
(1) Et pçccatornm et iniquitatum eorurn jàm non recordabor ampliù». /?d Hcbr. 10. 17.
(2) Et projicietin profundura maris omnia peccata nostra. Miclu 7. 19.
(5) Sic et Pater meus coelestis faciet vobis , si non remiseritis uousquisque fratri suo de cordibus vestris. Matth. 18. 35.
(4) Dimittite, et dimittemini; eâdem quippè meosurâ quû mensi fueritis, remetietur vobis. Luc. 6. 3j et 58.
Le troisième avertissement est de saint Basile , il servira à éclaircir encore davantage le précédent. Il dit donc ( i), que comme il ne faut avoir aucune attache particulière pour personne , parce que cela est cause de beaucoup d'inconvéniens , comme nous le ferons voir ensuite ; aussi ne faut-il être prévenu d'aucune aversion pour qui que ce soit* parce qu'il en arrive pareillement plusieurs inconvéniens très-considérables. N'en seroitce pas un très-grand si, par exemple,( ce que Dieu veuille détourner ) on entendoit dire parmi nous : Un tel et un tel ne sont pas bien ensemble; depuis ce qui se passa l'autre jour, ils ne vivent plus comme à l'ordinaire : il y a quelque chose entre eux qui ne va pas bien ; ils sont toujours opposés l'un à l'autre. Cela seul est capable de perdre la religion ; et puisque Jésus-Christ veut que l'amitié que nous aurons les uns pour les autres , soit la marque qui nous fasse reconnoître pour ses disciples (2); il s'ensuit par conséquent que ceux qui n'aimeront point leurs frères , ne seront point disciples de Jésus-Christ , ni véritablement religieux. Pour remédier donc à cela , de même que quand vous vous sentez quelque inclination particulière pour quelqu'un, vous devez apporter un extrême soin a vous en défaire , de peur que ce sentiment ne
(1) Basil, serm. de inst. Mon. c, iS.
{2) Joan. i3. 35.
prenne trop racine dans votre cœur, et ne s'en rende le maître ; et comme les directeurs spirituels veulent qu'alors on évite autant que Ton peut d'en laisser rien paroître, à cause des occasions de scandale qui en peuvent naître : de même, quand vous vous sentez de l'aversion pour quelqu'un , il faut que vous tâchiez de l'arracher promptement, de crainte qu'elle ne s'enracine dans votre cœur ; et vous devez essayer que personne ne s'en aperçoive , parce que les marques extérieures qu'on en laisse échapper , produisent ordinairement des dissensions, et attirent des suites fâcheuses. Mais il ne suffit pas encore de la cacher à tout le monde , si vous ne la cachez aussi à celui pour qui vous l'avez ; et pour prouver ceci , sans sortir de la comparaison que nous avons prise ; comme il y a des gens qui , afin d'éviter le blâme et le scandale , sont trèssoigneux de cacher aux autres l'affection particulière qu'ils ont pour quelqu'un, tandis qu'ils lui en donnent a lui-même, soit directement , soit indirectement , toutes les marques qu'ils peuvent, ce qui est d'une conséquence très-pernicieuse , de même il s'en trouve qui se donnent bien de garde , par cette raison , de rien faire connoître aux autres de la haine qu'ils ont contre leur frère ; mais ils la lui témoignent d'ailleurs a lui-même dans leur air et par leurs manières ; ils se retirent de lui , ne vivent
plus avec lui comme à l'ordinaire ; et affectant d'être toujours chagrins et sérieux avec lui, ils tâchent en effet de lui montrer par-là le ressentiment qu'ils conservent de l'injure qu'ils prétendent en avoir reçue. Or, comme c'est une espèce de vengeance qu'ils prennent de leur frère , cela est pareillement trèscondamnable, et nous ne pouvons jamais l'éviter avec une trop grande précaution.
Ce qu'il y a a faire, c'est que, comme dans la tentation il faut, à cause du péril qui est présent , nous tenir sur nos gardes plus que de coutume , de crainte de nous laisser aller a ce qu'elle nous suggère : de même quand vous vous sentez quelque mouvement d'aversion ou d'aigreur contre quelqu'un , vous devez avoir alors une attention plus particulière sur vous , de peur que cette aversion ou cette aigreur ne soit cause que vous vous emportiez à dire ou à faire quelque chose qui marque votre ressentiment à votre frère , et qui lui donne sujet de s'offenser. Il faut même faire plus : car c'est alors qu'il faut le plus s'efforcer de le servir et d'en parler avantageusement ; et que , suivant le conseil de l'Evangile , il faut prier pour lui et lui faire tout le bien qu'il est possible (i). Ne laissez point étouffer votre charité par le mal que Von vous fait , dit l'Apôtre, mais faites encore plus de bien que Von ne vous fait de mal ; et
(i) Matih. 5.44.
de cette sorte vous amasserez des charbons ardens sur la tête de votre ennemi (i). Vous amasserez des charbons d'amour et de charité pour vous , s'il reçoit bien toutes les marques de la vôtre , et des charbons de vengeance contre lui dans l'autre vie , si son cœur persiste toujours dans son endurcissement envers vous.
Thomas à Kempis rapporte (2) qu'un saint prêtre, qui vivoit dans le même monastère que lui , allant un jour pour quelque affaire a un autre couvent, rencontra en chemin un séculier , et que d'abord étant entré l'un et l'autre en quelques discours familiers, et étant venus ensuite à parler des choses de Dieu , le séculier lui dit qu'il vouloit lui découvrir une chose qui lui étoit arrivée autrefois. C'est qu'entendant une fois la messe, il fut surpris de ne point voir la sainte hostie entre les mains du prêtre ; et que s'imaginant que cela provenoit et de la foiblesse de sa vue et de ce qu'il se tenoit à une trop grande distance de l'autel, il s'en approcha de fort, près, sans voir toutefois davantage de cette façon que de l'autre , et que cela continua l'espace d'un an. Enfin , ne sachant à quoi en attribuer la cause , et se trouvant dans une étrange perplexité d'esprit , il résolut d'en parler a un sage directeur, qui, après
■{*) Woli vinci à malo : sed vince in bono malum. Hoc enim faciens carbones ignis congères super caput e'jus.Ad Rom, 12. 20. tX ïi.
i}) Th. à Kemp. in vitâ Henrici Bruni, e, 7.
l'avoir mûrement examiné, trouva que c'étoit un homme qui nourrissoit depuis longtemps une haine secrète contre un de ses voisins , pour une injure qu'il en avoit reçue, et qu'il ne lui avoit jamais voulu pardonner. Le confesseur voyant un si grand endurcissement de cœur , lui représenta le malheureux état où il étoit, lui fit plusieurs réprimandes et plusieurs remontrances salutaires , et enfin lui dit qu'il ne falloit point chercher d'autre cause de ce qu'il ne pouvoit voir la sainte hostie , et qu'en vain il espéroit d'obtenir celte grâce et d'avoir rémission de ses péchés, s'il ne pardonnoit les offenses qu'on lui avoit faites. Cet homme fut tellement touché de ces paroles , que dès lors il pardonna entièrement a son ennemi ; et ayant achevé sa confession , et reçu la pénitence et l'absolution, il entra dans l'église, entendit la messe, vit la sainte hostie sans aucune peine, et ne cessa depuis de rendre grâces à Dieu d'un tel bienfait , et de le bénir à tout moment de tant d'autres merveilles qu'il opère tous les jours à l'égard de ses serviteurs.
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