CHAPITRE XV
Des jugemens téméraires, et en quoi consiste particulièrement leur gjièveté.
Mais vous , dit l'Apôtre , de quel droit jugez-vous votre jrère ? ou vous , pourquoi le méprisez-vous { i) ? Entre toutes les tentations dont l'ennemi de notre saint se sert pour nous faire la guerre , une des principales est de nous porter à faire de mauvais jugemens de nos frères , afin que perdant ainsi l'estime et la bonne opinion que nous en avons , nous perdions aussi l'affection que nous leur portons , ou que du moins notre charité se relâche et se refroidisse envers eux. C'est pourquoi nous devons apporter toute sorte de soins à résister fortement à cette tentation , et croire qu'elle ne peut être que très-dangereuse , puisqu'elle blesse la charité. Si vous voulez donc conserver la charité dans vos cœurs ; si vous voulez vous maintenir dans une parfaite union avec vos frères; gardez-vous sur-tout, dit saint Augustin , de donner entrée aux soupçons dans votre esprit ; car ils sont le poison de l'amitié (2). Saint Bonaventure les appelle une peste cachée , mais très-dangereuse qui
(1) Tu autem , quid judicas fratrem tuum ? aut tu quare spernis fratrem tuum? Ad Rom. 14. 10.
(2) Prae omnibus cavenda est suspicio, qux est amicitiae venenum. Aug. tib. de amie. c. 24.
chasse Dieu loin de nous , et qui déchire la charité fraternelle (i).
Ce qu'il y a de mal en ce vice , c'est qu'il nous fait blesser la réputation de notre prochain au-dedans de nous-mêmes ; de sorte que sur des indices très-légers , nous le méprisons dans notre cœur , et en cela nous faisons sans doute une injure à notre frère. Mais la faute que nous commettons est plus ou moins grande , selon que la matière sur laquelle nous portons notre jugement est plus ou moins importante, et que les indices sur lesquels nous le fondons , sont pareillement plus ou moins foibles. Pour faire comprendre la grandeur de cette faute par une autre semblable , considérez quel péché ce seroit si vous détruisiez votre frère dans l'esprit d'un autre, et qu'en le noircissant auprès de lui , vous y ruinassiez toute l'estime et toute la bonne opinion qu'il en avoit. Vous ne lui faites pas une moindre injure , lorsque sans sujet et sans aucun indice suffisant, vous venez à prendre une mauvaise impression de lui : car il ne souhaite pas moins de conserver sa bonne réputation auprès de vous , qu'auprès d'un autre. Chacun peut connoître aisément par lui-même le tort qu'il fait en cela à son frère. Ne vous offenseriezvous pas qu'un autre conçût mauvaise opinion de vous , sans lui en avoir donné occa-
(i> Occulta peatis , sed gravissima, quae Deum fugat, et fraternam lacérât caritatem. Bon. in stimulo amor. c. 10.
/p4 PART. I. TRAITÉ IV. CHÀP. XV.
sion 1 Vous l'offensez de la même manière , en jugeant désavantageusement de lui sans un fondement légitime. Mesurez autrui par vous-même ; la charité et la justice ne se servent point avec le prochain d'une autre façon de mesurer.
Il faut observer cependant qu'il y a une très-grande différence entre avoir des tentations déjuger témérairement, et se laisser aller a celles que l'on en a. Car il en est de même en celles-ci qu'en toutes les autres ; et comme , par exemple , il y a une différence extrême entre avoir des tentations déshonnêtes el y succomber , et que le crime ne consiste pas à en être attaqué , mais seulement a en être vaincu ; de même , le crime n'est pas ici a être tourmenté par des pensées de jugemens téméraires. Il vaudroit mieux , sans doute , que nous fussions si remplis de charité et d'estime pour notre prochain , et si occupés a considérer nos propres fautes , que nous ne puissions ni envisager celles de nos frères, ni même en imaginer aucune en eux. Mais après tout, comme dit saint Bernard , la pensée ne peut pas nous rendre coupables , lorsqu'il n'y a point de consentement (i) et qu'on n'est point surmonté parlatentation.il est vrai que dans les jugemens téméraires j c'est l'être entièrement que d'y consentir ; parce que , dès-lors on
(1) Non nocet sensus , ubinon est consensus. Bcrn. de inter* <lom. t. 19.
perd la bonne opinion que Ton avoit de son frère , et on le méprise , suivant ce que nous avons allégué de saint Paul : en ce cas , il ne suffit pas , quand on se confessera , de dire qu'il nous a passé dans l'esprit plusieurs jugemens téméraires contre notre frère , il faut exprimer que nous y avons consenti , et que nous avons succombé à la tentation. Les théologiens , au reste , veulent que nous nous donnions bien de garde de dire à un autre le soupçon qui nous est venu contre notre frère, de peur que cela ne soit cause qu'il ait la même pensée , ou qu'il se confirme dans celle que peut-être il en avoit déjà eue : car notre inclination est si perverse , qu'elle nous porte à croire plutôt le mal que le bien. C'est pourquoi ils défendent même de nommer en confession celui qui aura été le sujet du jugement téméraire que nous aurons fait , ou celui qui nous aura donné quelque occasion de scandale , de crainte que cela ne fasse impression dans l'esprit du confesseur, et qu'il ne les en estime moins. Voila jusqu'à quel point les saints docteurs portent la circonspection qu'ils veulent qu'on ait dans les choses qui concernent l'honneur et la repu* tation du prochain : cependant vous voulez , sur quelques légères conjectures , lui faire perdre la réputation qu'il avoit auprès de vous, et qu'il est en droit d'avoir auprès de tout le monde , tant que ses actions ne donneront point une preuve suffisante du contraire. 36
Mais outre l'injure qu'on fait en cela au prochain , on en fait encore a Dieu une très-grande, qui est d'usurper sa juridiction , contre la défense que nous en fait le Sauveur par ces paroles : JS/e jugez point , et voies ne serez pnnt jugés : ne condamnez point , et vous ne serez point condamnés (i). Saint Augustin dit (2) que le Fils de Dieu nous défend par-là tous les jugemens téméraires , comme déjuger de l'intention du cœur , et généralement de tout ce qui nous est caché , d'autant que Dieu s'en est réservé la connoissance à lui seul , et qu'il ne veut pas que les hommes se l'attribuent. Mais l'Apôtre explique encore ceci plus particulièrement : Qui étes-vous j dit-il,, vous qui vous mêlez de juger le serviteur d' autrui ? il n'appartient qu h son maître ou de V absoudre, ou de le condamner (3j. C'est pourquoi gardezvous bien de juger avant le temps , j usait à ce que le Seigneur vienne qui éclairera les ténèbres les plus épaisses } et qui découvrira les plus secrètes pensées des cœurs ; et alors chacun recevra son jugement de lui (4 • La raison qu'il allègue pour nous empêcher de juger, est que les choses dont nous jugeons
(1) Xolite judicare , et non judicabimini : nolite condemnare , et non condemnabimini. Luc. 6. 5-.
(2) Aug. lib. de scr. Dorn. in mont. c. 28.
(5) Tu quis es, qui judicas alienuna servum ? domino suo stat, aut cadit. Ad Rom. 14. 4-
(4 ïtaquenolite ante tenapus judicare., quoadusquè reniât Dorninus, qui et iliuminabit abscondita tenebrarum, et manifestabit consilia cordium ; et tune laus erit unicuique à Deo. 1. Corinlh. i-. 5.
sont souvent très-incertaines , et très-cachées ; que comme il n'y a que Dieu seul qui puisse les pénétrer, il n'appartient aussi qu'a lui seul d'en juger ; et qu'ainsi quiconque se mêle de le faire , usurpe les droits de Dieu, et entreprend sur la juridiction divine. Nous lisons dans la vie des Pères , qu'un solitaire ayant jugé mal d'un autre sur quelques légers indices , entendit aussitôt une voix du ciel , qui lui dit : Les hommes usurpent le droit que je me suis réservé de juger, et ils entreprennent sur ma juridiction.
Que s'il est criminel de juger mal de son prochain , lors même que les choses ont quelque apparence de mal , combien doit-on croire qu'il l'est davantage, lorsqu'elles sont bonnes d'elles-mêmes , et que cependant on ne laisse pas de les interpréter en mauvaise part , et de juger qu'elles sont faites ou avec une mauvaise intention , ou par quelque respect humain] C'est là proprement usurper la juridiction de Dieu , que de vouloir pénétrer dans le fond des cœurs , et juger des pensées et des intentions les plus secrètes. C'est devenir des juges remplis de pensées injustes (i). C'est faire comme les devins , qui, par de vaines conjectures, veulent connoître ce quils ignorent (2).
(1) Facti estis judices cogitationum iniquarum. Jac. 2. 4-
(2) Id similitudinem arioli et coajectôris œstimat quod gnurat. Prov.'ri. 7.