‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 3)Chapitre 60 sur 68 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Des causes et des principes cToii procèdent les jugemens téméraires , et des remèdes ait il faut y apporter.

Le premier principe d'où naissent ordinairement les jugemens téméraires , est l'orgueil, qui est aussi la racine de tous les autres péchés , mais qui l'est encore plus particulièrement de celui-ci. Saint Bonaventure fait à ce sujet une remarque (i) digne de considération : il dit que ceux qui croient le plus exceller dans la spiritualité, ont coutume d'être plus tentés que les autres de juger de leur prochain et de censurer les autres; comme si ces paroles que l'Apôtre a dites dans un autre sens : L'homme spirituel juge de tout (2), avoient été dites pour leur donner droit de juger tout le monde. Ils s'imaginent qu'ils possèdent de grands dons de Dieu; et au lieu d'en être plus humbles, ils en deviennent orgueilleux, ils se remplissent de l'opinion d'eux-mêmes , ils regardent avec mépris ceux qui leur paroissent trop dissipés aux choses extérieures ; et prenant un esprit de critique et de réforme, ils s'oublient eux-mêmes , pour s'attacher seulement à censurer la vie d'autrui. Les Saints disent

(1) Bcnav. in stimula amorls. c. \o.

(2) Spiritualis autena judicat omnia. I. Cor. 2, x5.

que la simplicité est fille de l'humilité, parce que celui qui est véritablement humble , n'a jamais les jeux ouverts pour les fautes de son prochain, mais seulement pour les siennes, et trouve tant de choses en luimême à considérer et à déplorer, qu'ils n'arrêtent jamais ses regards ni sa pensée sur les défauts d'autrui.Si on étoit donc véritablement humble , on seroit ti ès-éloigné de ces sortes de jugemens ; aussi un remède qui y est très-propre, et qui l'est de même k beau» coup d'autres défauts , c'est de n'ouvrir jamais les yeux que pour voir nos propres infirmités , et pour savoir ce qui nous manque (i) , et de les avoir toujours fermés pour celles des autres , de peur que si nous en usons autrement, on ne nous dise comme k l'hypocrite de l'Evangile : Pourquoi voyez* vous une paille dans l'œil de votre frère , et ne voyez -vous pas une poutre qui est dans votre œil (2)? On ne sauroit assez exprimer de quel avantage il est d'avoir toujours les yeux attachés sur ses défauts : car cette vue donne de l'humilité et de la confusion, augmente la crainte de Dieu dans une ame , l'entretient dans le lecueillement intérieur, et y produit des fruits de tranquillité et de paix. L'application , au contraire , qu'on a k observer les fautes d'autrui est cause souvent de

(t) Ht sciam quid desit mihi. Ps. 38. 5. («) Quid autcm Yidea feslncam in oculo fratri* tui, et tra> bem in oculo tuo non vides? Malth, 7. 0.

plusieurs maux et de plusieurs inconvéniens; elle entraîne avec elle l'orgueil , les jugemens téméraires, l'indignation contre le prochain, le mépris pour nos frères , les troubles de conscience , les zèles indiscrets , et mille autres choses semblables , qui agitent et qui bouleversent le cœur. Que s'il arrive que vous aperceviez quelque faute en votre prochain , tâchez alors d'en tirer quelque fruit pour votre perfection. Quand vous verrez en votre frère quelque chose de condamnable , tournez les jeux sur vous-même , dit saint Bonaventure ( i ) , avant que de le juger : examinez-vous , et si vous vous trouvez quelque défaut semblable , prononcez la sentence contre vous-même, condamnez en vous ce que vous vouliez condamner en lui , et dites avec le Prophète royal : c'est moi qui ai péché ; c'est moi qui ai fait le mal (2). Je ne mérite pas de baiser la terre par où il passe ; et ce que je vois en lui, n'est rien, en comparaison de ce que je sens en moi. Saint Bernard nous enseigne un autre moyen , qui peut encore extrêmement nous servir. Quand vous voyez, dit-il, dans votre prochain quelque chose qui vous déplaît, voyez si la même chose n'est point en vous , et défaites-vousen ; mais si vous voyez en lui quelque chose qui vous plaise , voyez pareillement si cette même chose est en vous : si vous l'avez , son-

(i) Bon. in Re%. Xovit. cap. 12.

(2) Ego sum qui peccavi ; ego inique egi, 2. Reg, s^. !*.

gez à la conserver ; et si vous ne l'avez pas , travaillez à l'acquérir(i}: de cette sorte, vous ferez votre profit de tout.

Saint Thomas (2) attribue encore d'autres causes et d'autres principes aux jugemens dont nous parlons ; et il dit qu'ils procèdent quelquefois de la corruption du dedans , et de ce que jugeant des inclinations d'autrui par les nôtres , nous supposons aisément en notre prochain ce que nous sentons en nousmêmes. Un fou, dit l'Ecclésiaste , croit que tous ceux quil rencontre en son chemin sont fous (3) ; et c'est un proverbe commun , qu'un larron croit que tout le monde vole (4). Comme lorsqu'on regarde au travers d'un verre coloré , tout paroît de la couleur de ce verre : de même un méchant homme juge que chacun est comme lui , il interprète toutes choses en mauvaise part , d'autant qu'il ne les voit que par un milieu vicié; et comme il a telle et telle vue dans tout ce qu'il fait, et qu'il se gouverne par telle et telle maxime , il s'imagine que les autres se conduisent par les mêmes motifs et par les mêmes considérations. Cependant vous ne prenez pas garde, dit saint Paul , que vous vous condamnez

(t) Cùm vides aliquid quod tilu displicet, vide si hoc est in te, et al scinde. Si verô vides aliquid quod tibi placet, vide si hojc est in te , et tene ; et si non est , assume. Bern. in form. honest. vilœ in docum. ibi addito.

(2' S. Th. a. q. fio. art. 3.

(3) Sed et in via stultus anabulans, cùm ipse insipiens sit , omnes stuîtos aestimat. Eccl. 10. 3.

(4) Piensa elladrou que todos son de su condicion. Prov. Esp.

vous-même par le jugement que vous faites d 'autrui ; car ce jugement est une marque que vous faites les mêmes choses que vous soupçonnez de lui (i). Un homme de bien explique toujours tout en bien , quoiqu'il voie quelquefois quelques sujets de douter; j et lorsqu'il y a deux sens à donner à quelque [ action, ce n'est pas une bonne marque que des'attacher au sens le moins favorable.Saint | Dorothée dit (2) que de même qu'un homme qui est de bonne constitution et qui a l'estoîaaac bon, convertit en un suc louable les viandes les plus indigestes et les plus malfaisantes ; et qu'au contraire , un estomac cacochyme tourne en bile et en mauvaises Lumeurs tout ce qu'il prend de meilleure nourriture : de même celui qui a l'ame droite , et qui s'adonne à la vertu , interprète tout en bien , au lieu que celui qui ne la connoît pas, empoisonne toutes choses, et les explique toujours en mauvaise part.

Les Sainls ajoutent que quoiqu'il n'y ait point de pêche à juger qu'une action est mauvaise, lorsqu'il est constant qu'elle l'est, cependant, quand ce que l'on verroit seroit manifestement condamnable, il est de la vertu et de la perfection de tacher alors d'excuser son frère le plus que l'on peut. Excusez l'intention, dit saint Bernard, si vous

TO ïn quo anim juàlcas alteram , teipsaai eondemnaj : eadem enim agii, qu.e judicà9* iâ Hom, a. 1. (s) Dorolh. Doct. 26.

ne pouvez pas excuser l1action ; croyez que c'est ignorance , que c'est surprise , que c'est hasard , ou quelque premier mouvement dont on n'a pu être maître (i). Si nous aimions notre prochain comme nous-mêmes, et que nous ne le regardassions comme un autre nous-mêmes , ainsi qu'il Test en effet, nous ne manquerions pas d'adresse et de raisons pour l'excuser. L'amour-propre nous fournit toujours une infinité d'excuses : il nous donne les moyens de nous défendre et de faire paroître nos fautes plus légères ; et nous nous servirions sans doute de ces moyens pour notre prochain ^i nousraimions autant que nous. Que si la faute est si évidente et si criminelle qu'on ne puisse l'excuser , croyez alors , dit saint Bernard , qu'il faut que la tentation ait été hien violente , et l'occasion hien pressante, et dites en vousmême : Si j'avois été attaqué d'une tentation pareille , et que Dieu eût permis que le démon eût eu le même pouvoir de me tenter , que ne me seroit-il point arrivé ? Nous lisons de saint Ignace (2) ; que lorsque quelque action étoitsi manifestement mauvaise, qu'il n'y avoit nul moyen de l'excuser et de lui donner aucune couleur , il suspendoit son jugement, et s'attachant à la Sainte-Ecriture , il disoit : Gardez-vous bien de juger avant le

(i) Excusa intentiooem, si opus non potes; puta ignorantiam , puta sulreptionem , puta casum JJern. tterm. ^oivp. Cant.

(7) Lib. 5. f, 6. vit. S. îgh«tU.

434 PART. I. TRAITÉ IV. CHAP. XVf.

temps (1 > // ny a que le Seigneur qui voie le cœur (2). Le serviteur ne peut être absous ou condamné que par son maître.

Outre toutes les causes que nous venons de marquer , saint Thomas (3) en allègue encore une autre, et dit que les jugemens téméraires proviennent souvent d'envie , de jalousie , ou de quelque aversion cachée : car , comme on croit facilement ce que l'on souhaite , la mauvaise disposition où l'on est à l'égard de son frère, fait que l'on trouve à redire a tout ce qui vient de lui , et qu'on interprète en mal toutes ses actions, dès le Tiioindre jour qu'on y voit. Cela se connoîtra aisément par un exemple tout contraire : lorsqu'on aime extrêmement quelqu'un , on approuve toutes ses actions^ et l'on est si éloigné d'y donner une mauvaise interprétation, et de les prendre en mauvaise part, que si on ne peut s'empêcher d'y voir des défauts , on ne songe qu'à les pallier et a les diminuer autant que l'on peut. La charité , dit saint Paul , ne pense jamais rien au désavantage de son prochain (4). La même faute , accompagnée des mêmes apparences, ne nous paroit pas la même dans celui que nous aimons et dans celui que nous n'aimons pas ; ^t nous expérimentons tous les jours qu'il y a des gens de qui tout nous aigrit et nous

(O Nolite ante tcropus judicare. i . Cor. 4- 5. (21 Dominus autem intuetur cor. j . Reg 16. 7.

(3) S. Th. ubi sup.

(4) Caritas non cogitât taalum. 1. Cor. i3'. 5.

blesse , tandis qn'il y en a d'autres qui font peut-être pis , sans crue nous nous en offensions le moins du monde, ou que même nous y prenions garde. C'est ce que le Sage a très-bien remarqué , quand il a dit que la haine suscite des querelles, et que la charité couvre toutes sortes de défauts (i) ; de sorte qu'il est vrai de dire que c'est le défaut de charité, qui fait qu'on juge témérairement. C'est encore le défaut de charité qui fait que même ce qui n'est pas une faute en notre frère , ne laisse pas de nous choquer : son air , son geste , son entretien , sa façon d'agir, et même ce qu'il a de bonnes qualités, nous devient quelquefois insupportable : et cela doit nous apprendre que comme la simplicité aide fort à conserver la charité mutuelle , aussi la charité sert extrêmement à conserver la simplicité , et que ce sont deux vertus qui se prêtent la main l'une a l'autre.

Pour éviter de tomber dans tous les inconvéniens que nous venons de marquer, il nous sera encore d'un grand secours déconsidérer attentivement la ruse et la malice du démon, qui pour des choses de rien , qui souvent ne sont pas des fautes , ou qui sont du moins des fautes si légères que personne ne peut en être exempt , tache de nous faire perdre l'estime et l'affection que nous avons pour nos frères. Car dans cette vie , il n'y a per-

(i) Od'mm suscitât rixas, et universa delicta operit caritas. Prov. 10. 12.

sonne qui n'ait des imperfections et des péchés vémeh.Si nous disons que nous ri 'avons point de péchés , dit saint Jean , nous nous trompons nous-mêmes , et il ri y a point de ^vérité dans nos paroles ( i) ; et le Sage nous assure que le juste tombera sept fois (2) , «c'est-à-dire , plusieurs fois , sans que néaiir moins il cesse d'être juste. Cela étant , il ne faut pas que ce qui ne peut pas lui ôter la qualité de juste, ni lui faire perdre la grâce de Dieu , lui fasse perdre votre estime et votre bienveillance; car la charité chrétienne a des liens plus fermes et des fon démens plus solides que les amitiés du siècle , qui se rompent pour la moindre bagatelle , pour un intérêt de rien , pour un compliment qu'on aura négligé de faire; elle est fondée en Dieu ■qui ne peut jamais manquer. Suivons donc l'exemple de Dieu, qui malgré nos imperfections et nos défauts, ne laisse pas de nous aimer et d'avoir toujours une égale tendresse pour nous. Il souffre avec bonté mille fautes que nous commettons tous les jours ; et nous ne pourrons pas souffrir une faute légère dans notre frère , sans en être choqués , et sans en avoir du chagrin et de l'aigreur contre lui ] C'est montrer que nous ne rainions pas véritablement pour Dieu ; car si nous l'aimions de cette sorte , nous ne nous

(>) Si ilixcrimus quoniàm peccatum non habernu.*, îpsi nos -cducimus , et veritas non est in nobis. l. Jonn» 1.8. {a) Scpties eniia cadet jvislus. Ps. x. u$. 16.

charité fraternelle. 4^7

fâcherions point crime chose dont Dieu ne se fâche pas : ce qui ne le met point en colère , lui qui est le maître , ne doit point nous y mettre, nous qui ne sommes que les serviteurs. Il regarde notre frère comme son fils ; il l'aime tendrement; il est juste que nous ayons les mêmes sentimens pour lui : et si Dieu nous a aimés de cette sorte , nous devons aussi nous aimer de même les uns les autres (i).

Ajoutons a ceci un sentiment de saint Grégoire (2) et de plusieurs autres Saints , qui est que Dieu refuse quelquefois les moindres grâces à ceux qu'il a comblés des plus grandes, et qu'il leur laisse ainsi, par un ordre adorable de sa providence, quelques légères imperfections a combattre, afin que , tâchant toujours de s'en corriger , sans pourtant en venir jamais à bout, et voyant que malgré tout leur soin et toutes leurs résolutions , ils y retombent continuellement ; cela serve aies entretenir dans l'humilité et a leur faire connoître que d'eux-mêmes ils ne pourroient jamais se vaincre dans les grandes choses , puisqu'ils n'ont pas le pouvoir de se surmonter dans les moindres. Ainsi un même homme peut en même temps avoir une très-grande vertu et une sainteté très-éminente , et être cependant sujet à quelques défauts qu'il aura plu

(1) Si sic Deus dilexit nos , et nos debemns alterutrum diligeret i. Joan. 4. I.

(?) Greg. tlb, 34. Moral, c. i5.

438 PART. I. TBAITÉ IV. CIIAP. XVII.

à Dieu de lui laisser , afin de l'exercer , et afin que par l'humilité il se conserve dans la possession des dons qu'il en a reçus. La conclusion que nous devons tirer de ceci , c'est qu'il ne faut jamais juger mal de notre frère, ni le mépriser pour quelques légères imperfections qu'il peut avoir, ou nous préférer à lui , parce que nous croyons en être exempts. Souvenez-vous de ce que dit saint Grégoire , que celui qui a ces sortes d'imperfections, peut être cependant parfait avec tout cela , et que nous pouvons aussi être fort imparfaits , quoique nous ne les avons point. Cette considération servira , non-seument a nous maintenir dans l'esprit d'humilité , mais aussi à nous conserver dans les sentimens d'estime et de charité que nous devons avoir pour notre frère, et a nous empêcher d'en juger jamais témérairement.

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