CHAPITRE IV
Que plus on s'adonne aux choses spirituelles, plus on les souhaite avec ferveur.
Ceux qui me mangent auront encore faim j et ceux qui me boivent auront encore soif, dit le Saint-Esprit , parlant de la sagesse divine (i):et saint Grégoire dit (2) que les biens et les plaisirs du corps diffèrent des biens et des plaisirs de l'esprit , en ce que nous les désirons avec chaleur , quand nous ne les possédons point , et que nous en faisons peu de cas , dès que nous les avons obtenus. Dans le monde , par exemple , chacun , selon la naissance dont il est , et la profession qu'il a embrassée , souhaite une charge dans la robe,, un emploi dans l'épée, une dignité dans l'Eglise. Cependant , a peine est - on parvenu à ce qu'on sonhaitoit , qu'on commence à le mépriser , et a jeter les jeux sur quelque autre chose , dont on s'ennuie également sitôt qu'en en est en possession , et enfin , sans pouvoir donner de règles à son
(0 Qui edunt me, adhùc esurient ; et qai bibunt me adhùc sitient. Eccli. ^4. 39.
(2) Greg. homil. 16. sup. Evang.
ambition , ni de bornes à ses désirs , on aspire incessamment à quelque chose de nouveau , et Ton ne se satisfait jamais de rien. Il n'en est pas de même des choses spirituelles. Tant que nous en sommes privés , nous en avons du dégoût et de l'aversion : mais quand nous les possédons une fois , alors nous en connoissons bien mieux le prix , nous les estimons bien davantage ; et plus nous les goûtons, plus nous nous portons avec ardeur à les rechercher. La raison de cette différence , dit ce grand Saint , est que la jouissance des biens et des plaisirs temporels nous en fait cour ,itre la vanité et l'imperfection : de sorte que , n'y rencontrant pas la satisfaction que nous avions espérée , nous venons à mépriser ce que nous avons obtenu ; et dans la pensée de trouver ailleurs le contentement que nous souhaitons, nous nous laissons emporter de nouveau à d'autres désirs. Mais nous nous trompons : les derniers souhaits auront le même sort que les premiers ; parce que nous ne sommes point nés pour le monde , et qu'ainsi il n'y a rien dans le monde qui puisse entièrement nous satisfaire. C'est ce que notre Sauveur voulut donner à entendre a la Samaritaine , quand il lui dit : Tous ceux qui boiront de cette eau , auront encore soif(i ); car toute l'eau des satisfactions et des plaisirs de la terre , ne sau-
(i) Omnis qui bibit exaquâ bac, iterùm sitict. Joan.k. i3.
roit jamais étancher la soif d'un homme qui est créé pour le ciel. Quant aux biens et aux plaisirs spirituels , on ne les aime et on ne les désire jamais davantage, que quand on les possède , parce qu'alors on en connoît mieux le mérite ; et plus la manière dont nous les possédons est parfaite , plus la soif que nous en avons devient ardente.il n'est pas étrange, dit le même saint Grégoire (i), qu'on ne désire pas les choses spirituelles , lorsqu'on ne les a pas éprouvées , et qu'on n'a pas même commencé a les goûter; car comment peut-on aimer ce que l'on ne connoît pas ? Aussi l'apôtre saint Pierre dit : Si toutefois vous avez goûté combien le Seigneur est doux (2) ; et le Prophète royal : Goûtez et voyez combien le Seigneur est doux (3) ; parce que si une fois nous commençons à goûter Dieu , et à sentir les choses spirituelles , nous y trouverons une si grande douceur , que nous ne pourrons jamais nous en rassasier. Nous devons donc entendre par ces paroles : Ceux qui me mangent auront encore faim , et ceux qui me boivent auront encore soif , que plus nous nous appliquerons aux choses du ciel , et plus nous les embrasserons avec ferveur, plus aussi nous sentirons augmenter en nous le désir de les posséder.
(1) Quis enirn atnare valeat , quod ignorât ? Grcg. ibid.-
(*) Si tamen gustàstis quoniàm dulcis est Dominus. i . Pet . i, 5.
(3) Gustate etvidete; quoniàm suavis est Dominas. Ps. 53..
ESTIME DE LA PERFECTION. 3l
Mais comment, dira-t-on , cela peut-il s'accorder avec ce que Jésus-Christ dit à la Samaritaine : Quiconque boira de Veau que je lui donnerai , naîtra jamais soif(i). Ici le Fils de Dieu dit qu'on n'aura jamais soif, si l'on boit de l'eau qu'il donnera ; et le Saint- Esprit , en cet autre endroit , parlant par la Louche du Sage, dit que plus nous boirons , plus nous serons altérés : comment accorder des choses si différentes et les concilier l'une avec l'autre 1 Les saints Pères répondent a cela ; que par les paroles de Jésus-Christ a la Samaritaine , il faut entendre que celui qui boira de cette eau vive , dont le Sauveur parle en cet endroit , n'aura jamais soif des plaisirs sensuels ; parce que la douceur des choses spirituelles le dégoûtera absolument de celles du monde , et fera qu'elles lui par oîtront fades et désagréables. Comme lorsqu'on a mangé quelque chose de doux, dit saint Grégoire (2) , tout le reste nous semble aigre et âpre ; aussi , quand on a une fois goûté ce que c'est que Dieu et les choses spirituelles , tout ce qui se ressent des attaches et de la contagion de la chair et du sang, paroît insipide et fait soulever le cœur. Mais quant à ces mots du Sage : Ceux qui me mangent auront encore faim, et ceux qui
Ci) Qui autem biberit ex aquà quam ego dabo ei , non siiiet in seternum. Joan ^.. i7>.
(2) Sicut post gustum mellis omnia ^identur insipida, ità gustato spiritu , desipit omnis caro. Greg. ibid.
me boivent auront encore soif, on doit les interpréter des choses spirituelles , et entendre par-là , que plus on les goûtera , plus on sentira augmenter la faim et la soif qu'on en avoit ; parce qu'alors connoissant mieux leur mérite , et ayant éprouvé leur douceur , on se portera par conséquent avec plus de zèle à les rechercher. C'est ainsi que les saints docteurs concilient ces deux passages.
Mais , de quelle sorte maintenant pouvoir accorder cela avec ce que dit le même Sauveur , dans saint Matthieu : Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice , car ils seront rassasiés (i). Ici il dit qu'il rassasiera ceux qui auront faim et soif de la justice; et là nous voyons que le Sage nous assure que ceux qui mangeront et qui boiront la sagesse , auront toujours la même faim et la même soif qu'auparavant. Comment est - il possible que des choses si opposées puissent subsister ensemble ? et le moyen de les concilier ? Il est cependant aisé de le faire , et c'est là proprement le privilège et l'excellence des biens spirituels, de rassasier et d'éveiller en même temps notre faim ; d'étancher et d'allumer en même temps notre soif ; de faire , que plus nous en mangeons et nous en buvons , plus nous en soyons affamés etaltérés. Mais c'est une faim qui nous forti fie au lieu de nous abattre; et c'est une soif
(0 Beati qui esariunt etsitiunt înstitiam, quoniàm ipsisaturabuntur. Malth. 5,6.
. ESTIME DE LA PERFECTION. 3q
qui nous donne du plaisir, au lieu de nous faire de la peine. Ce ne sera que dans le ciel que nous serons parfaitement rassasiés , conformément a ces paroles : Je serai pleinement rassasié , quand je vous verrai dans votre gloire ( i ) ; à ces autres : Ils seront enivrés de V abondance des biens de votre maison (2). Encore doivent-elles s'entendre dans le sens de saint Bernard , qui dit (3) , que nous serons tellement rassasiés de voir Dieu , que nous ne laisserons pas pourtant d'avoir toujours faim et soif de sa vue ; parce qu'au lieu de nous donner du dégoût , elle excitera sans cesse en nous une nouvelle envie de le voir et d'en jouir. Saint Jean , dans l' Apocalypse , parlant des bienheureux qui étoient devant le trône et devant l'agneau , dit : Qu'ils chantoient comme un cantique nouveau (4) ; pour nous faire entendre que ce cantique céleste aura toujours quelque chose de nouveau pour nous , et qu'il nous causera perpétuellement une nouvelle joie et une nouvelle admiration , qui nous fera écrier a tout moment comme les enfans d'Israël, la première fois qu'ils virent tomber la manne du désert : Maniai ? c'est-à-dire : qu est-ce que ceci (5) \ C'est a peu près de cette même manière que sont ici-bas les choses spiri-
(1) Satiabor , cùm apparuerit gloria tua. P$, 16. i5. (3) Inebriabunlur ab ubertatedomûs tuse. Ps. 35.9.
(3) Bern. ser. 6 et 94 ex parvis .
(4) Et cantabant quasi canticum novum. Apoc, i4- 3.
(5) Exod. iG. i5.
tuelles, parce qu'étant une émanation de celles d'en-haut, elles participent par conséquent à leurs qualités et à leur vertu. D'un côté elles nous rassasient , et nous remplissent le cœur; et de l'autre, elles nous causent une faim et une soif extrêmes : et plus nous nous y attachons , plus nous les goûtons , plus nous'en jouissons ; plus aussi cette faim et cette soif augmentent à toute heure en nous. Mais cette même faim est une espèce d'assouvissement; cette même soif est un rafraîchissement très - doux et très - agréable pour l'ame. Tout ceci doit servir a nous donner une si haute idée des choses spirituelles, à nous en faire concevoir une si grande estime, et à nous les faire embrasser avec tant de ferveur et de zèle, qu'oubliant et méprisant tous les attachemens et toutes les vanités du monde , nous disions avec le prince des apôtres (i) : Seigneur j il est bon que nous demeurions ici.
{î) Domine , bonum est nos bic esse. Matth. i"i 4«
ESTIME DE LA PERFECTION. 4 r
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