‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 3)Chapitre 61 sur 68 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Confirmation delà doctrine précédente par quelques exemples.

Nous lisons dans la vie des Pères , que l'abbé Isaacs'étant rendu un jour à une assemblée de solitaires , eut mauvaise opinion de l'un d'eux , et le jugea digne de châtiment , sur quelque chose de mal à propos qu'il avoit remarqué en lui ; et que comme il retournoit ensuite à sa cellule, il y trouva

un ange a la porte , qui lui en empêchoit l'entrée. Le saint abbé lui en ayant demandé la cause , l'ange lui répondit, que le Seigneur l'avoit envoyé pour savoir de lui ce qu'il vouloit que Ton fit de ce religieux qu'il a voit déjà condamné ; et alors reconnoissant sa faute, ets'étant prosterné pour en demander pardon a Dieu , l'ange lui dit que Dieu lui pardonnoit; mais qu'a l'avenir il se gardât bien de se constituer juge de ses frères r et de les condamner avant que Dieu , qui est le juge universel, ne les eût condamnés lui-même.

Saint Grégoire rapporte (i' que Cassius^ évêque de Narni, et grand serviteur de Dieu> avoit naturellement le visage fort ronge et fort allumé , et que Totila , roi des Gotbs , l'ayant vu , jugea que cela procédoit d'un excès de boire. Mais Dieu prit la défense de son serviteur, en permettant que l'officier qui portoitl'épée de Totila, fût possédésurle-cbamp par un démon , qui le tourmenta cruellement à la vue de tout le monde, jusqu'à ce qu'ayant été conduit au Saint , il le délivra en faisant le si^ne de la croix sur lui ; et alors Totila cbangeant d'opinion, euttou^ jours depuis une très-grande estime pour ce saint évéque.

Dans la vie des Pères, il est fait mention de deux saints religieux, qui vivoient dans une très-grande union , et a qui Dieu avoit

(1) i. Greg. lib. 3. Dial. c. 6.

faitla grâce, que parle moyen d'une certaine marque extérieure \ chacun d'eux voyoit l'état de l'ame de son compagnon. Il arriva qu'un d'eux étant sorti un vendredi matin de sa cellule, vit un religieux qui mangeoit; et le condamnant aussitôt en lui-même, sans examiner davantage la nécessité qu'il pouvoit avoir de manger de si bonne heure , lui dit d'un ton de réprimande : Hé quoi, vous mangez de bonne heure aujourd'hui qu'il est vendredi ] Quand il fat de retour à sa cellule , son compagnon ne voyant point en lui la marque qu'il avoit accoutumé d'y voir de la grâce de Dieu, en eut une extrême douleur , et lui demanda en soupirant , ce qu'il avoit fait (\epuis qu'il étoit sorti ? Je ne sache point , répondit-il , avoir rien fait de mal ; et sur ce que l'autre lui répartit qu'il songeât s'il ne lui étoit point peut-être arrivé de dire quelque parole inutile, il se ressouvint de ce qu'il avoit dit au religieux qu'il avoit rencontrent du jugement qu'il en avoit fait; et la marque de la grâce ne reparut en lui qu'après que son compagnon et lui eurent jeûné ensemble deux semaines en pénitence de cette faute.

Dans les Chroniques de saint François (i), il est parlé d'une vision merveilleuse, dont Nôtre-Seigneur favorisa un des compagnons de ce grand Saint, nommé frère Léon. Il vit un jour un grand nombre de religieux de son

(i) § i.lib.6. c. 9. Hist. Ord. Min.

ordre éclatans de lumière , entre lesquels il y en avoit un qui étoit plus brillant que tous les autres , et des jeux duquel il sortoit tant de rayons , que ce bon frère n'en pouvoit soutenir l'éclat. Il demanda qui il étoit; et il lui fut répondu , que c'étoit le bienheureux Bernard de Quintinval, premier compagnon de saint François , et que cette lumière qui paroissoit dans ses yeux , venoit de ce qu'il interprétoit toujours en bonne part tout ce qu'il voyoit dans son prochain , et de ce qu'il croyoit tout le monde meilleur que lui. Lorsqu'il rencontroit des pauvres couverts de haillons. Ceux-ci , disoit-il en lui-même , gardent mieux la pauvreté que moi ; et il en jugeoit aussi avantageusement , que si en effet la pauvreté eût été volontaire en eux. Quand il voyoit des gens riches et bien vêtus, il disoit en son cœur: Peut-être qu'ils font plus d'austérités que moi ; peutêtre qu'ils portent la haire et le cilice, et châtient secrètement leur chair, et que c'est pour éviter les surprises de la vaine gloire , qu'ils s'habillent de cette sorte. Enfin , il regardoit toutes choses du meilleur côté ; et l'innocence de ses yeux a mérité d'être récompensée par cette vive impression de lumière. Voila comment nous devrions nous accoutumer a juger d'autrui; et c'est la l'esprit que saint Dorothée demande de nous , quand il dit (i ) : Si, entrant dans la cellule de votre

(1) Doroth, Doct. 16.

frère , vous y trouvez tout en désordre , et s'il vous paroît malpropre sur lui , pensez qu'il est si absorbé en Dieu , qu'il ne prend pas garde aux choses extérieures ; mais si , au contraire , vous voyez qu'il a soin de se tenir toujours propre, croyez que le dedans est aussi bien réglé en lui que le dehors.

Les mêmes Chroniques portent (i),que saint François allant prêcher par l'Italie, rencontra en chemin un pauvre homme qui étoit fort malade, et que touché de sa misère, il en parla à son compagnon avec de grandes marques de compassion. Sur quoi ce bon religieux lui ayant répondu qu'àla vérité cet homme paroissoit très-pauvre, mais que peut-être il étoit plus riche en désirs, que tout ce qu'il y a voit de gens au monde. Saint François lui fit aussitôt une sévère réprimande du jugement téméraire qu'il faisoit, et lui dit que s'il vouloit demeurer avec lui, il falloit qu'il 0t la pénitence qu'il lui imposeroif, pour la fautequ'il a voit commise contre son prochain. Ce bon frère s'y étant soumis avec beaucoup d'humilité, saint François lui ordonna d'aller se prosterner tout nu aux pieds de ce pauvre , pour lui demander pardon du jugement téméraire qu'il avoit fait , et pour le prier d'intercéder pour lui envers Dieu ; et le religieux obéit aussitôt au Saint.

Nous lisons encore au même endroit (2),

(») Cap. 38. (2) Cap. 75.

que le même Saint ayant pendant quelque temps comme perdu la vue a force de pleurer, cherchoit quelquefois à se consoler avec un religieux nommé frère Bernard, qui avoit un don particulier de parler des choses de Dieu, et avec qui il passoil souvent les nuits entières h s'en entretenir. L'ayant été chercher une fois a sa cellule, qui étoit bâtie dans un endroit de la montagne fort écarté, et l'ayant appelé, en criant qu'il vînt parler k un pauvre aveugle; frère Bernard qui étoit alors tellement absorbé en Dieu, qu'il n'entendoit rien 3 ne répondit point au Saint. Celui-ci l'ayant appelé de nouveau quelque temps après, et voyant qu'il ne répor.doit rien , s'en retourna fort triste et en murmurant en lui-même de ce que frère Bernard n'avoit pas voulu lui ouvrir. Dans cette amertume d'esprit il s'éloigna un peu de son compagnon , et s'étant mis en oraison, il entendit une voix qui lui dit : De quoi te troublestu ? Est-il raisonnable que l'homme quitte Dieu pour la créature ? Frère Bernard étoit avec moi quand tu Tas appelé, et nepouvoit pas t'aller trouver ni te répondre , puisque même il ne t'entendoit pas.Le Saint se levant a ces paroles, retourna aussitôt vers frère Bernard, pour s'accusera lui et lui demander qu'il le punît de sa faute ; et le trouvant sortant de l'oraison, il se jeta à ses pieds , lui dit le soupçon qu'il avoit eu , et la réprimande qu'il en avoit reçue de Dieu, et lui commanda

en vertu de l'obéissance , de le punir de la manière qu'il lui prescriroit.Mais frère Bernard craignant que le Saint , selon son ordinaire , ne se portât à quelque trop grand excès d'abaissement et d'humilité, et voulant trouver quelque moyen de s'excuser, lui répondit qu'il feroit tout ce qu'il voudroit lui ordonner, pourvu qu'il s'engageât aussi k faire ce qu'il lui diroit.Le Saint qui étoit toujours plus prêt a obéir qu'à commander , de> meura facilement d'accord de cette condition , et s'étant étendu de son long à la renverse : Je vous commande , lui dit-il , en vertu de la sainte obéissance , de mettre vos deux pieds, l'un sur ma bouche et l'autre sur moncou,et dépasser trois fois sur moi de cette sorte ; en me disant : Demeure ici en terre ^ misérable fils de Pierre Bernardon; d'où t'est venu tant d'orgueil, a toi qui n'es digne que de mépris ? Frère Bernard voyant ce que le Saint exigeoit de lui , douta quelque temps s'il le feroit ; enfin , pour satisfaire a l'obéissance, et de peur de l'affliger , il s'y résolut , et l'exécuta avecleplns'de respect qu'il lui fût possible. Après cela saint François lui ayant dit qu'il lui commandât à son tour tout ce qu'il voudroit : Je vous commande, lui dit ce bon religieux, que toutes les fois que nous serons ensemble , vous me repreniez très-sévèrement de mes défauts. Le Saint, qui avoit une extrême vénération pour frère Bernard, à cause de sa rare vertu, fut si mortifié du

commandement qu'il en avoit reçu, que pour éviter les occasions de reprendre un si saint homme , il n'osa plus depuis cela s'arrêter long-temps avec lui ; et toutes les fois qu'il alloit le voir pour l'entendre parler de Dieu, il prenoit congé de lui , dès que leur conférence étoit finie.

Surins rapporte que saint Arsène étant ma lade, un prêtre de l'église voisine fut le visiter avec un ancien solitaire, et quel/ayant trouvé couché sur un tapis, et la tête appuyée sur un oreiller ; le solitaire , qui nesavoit pas ce qu'Arsène avoit été autrefois dans le monde, futscandalisé de voir qu'un homme dont lasaintetéfaisoit tant de bruit, se traitât avec cette délicatesse.Le prêtre, qui s'aperçut de cela , et qui étoit homme prudent, tira le solitaire à part, et lui dit : Je vous prie, mon père, de médire comment vous viviez avant d'embrasser la vie monastique ; et le vieillard lui avant répondu qu'ayant toujours été fort pauvre, sa manière de vivre avoit été aussi de même : Sachez donc , lui répliqua le prêtre, qu'Arsène avant que de venir dans le désert , étoit un homme de très-grande qualité, très-riche et en très-grande considération auprès de l'empereur , de qui même il avoit été gouverneur. Songez qu'il a quitté toutes choses, pour embrasser l'humilité et la pauvreté; et jugez si pour un homme qui a été nourri toute sa vie dans l'abondance et dans les délices , et qui est maintenant cassé de

vieillesse et de maladie , c'est une délicatesse trop grande que d'avoir un tapis et un oreiller. Le solitaire , qui avoit écouté ce discours avec étonnement , conçut alors une haute opinion de la sainteté d'Arsène, et une extrême confusion du jugement téméraire qu'il en avoit fait.

Cassien raconte (i) que l'abbé Maquette voulant faire connoître que l'on ne doit juger de personne, disoit qu'il s'ctoit autrefois permis de juger de son prochain, et particulièrement sur trois choses. La première , que quelques religieux , à qui il étoit survenu une tumeur au-dedans de la bouche , ayant eu recours aux chirurgiens et aux remèdes, pour se délivrer du mal qu'ils souffroient , il avoit attribué cela a impatience et a défaut de courage. La seconde, que quelques autres se trouvant contraints de relâcher quelque chose de l'austérité de leur vie, et de se servir de couvertures faites de poil de chèvre , ou pour se coucher dessus , ou pour s'en couvrir, il avoit cru qu'il y avoit en cela une certaine délicatesse contraire à l'esprit de leur profession. Et la troisième, que voyant des religieux bénir de l'huile, pour en donner aux séculiers, qui venoient leur en demander par dévotion, il s'étoit imaginé qu'il y avoit de la présomption à cela , et je ne sais quelle ostentation de sainteté. Or, il confessoit que pour le punir de ces jugeniens téméraires ,

(i) Casslan, tib. 5. de Institut, rcnunclantîum. c 2o.

Dieu l'avoit laissé tomber ensuite dans les mêmes choses qu'il avoit condamnées en autrui. Car lui étant survenu une endure dans la bouche, il avoit été contraint , et par la violence de la douleur, et par l'autorité de ses supérieurs, de se faire traiter : cette même incommodité l'avoit aussi obligé de se servir d'une couverture ; enfin, cédant a l'importunité de plusieurs , il leur avoit de même donné de l'huile bénite. Pour conclusion, il avertissoit tous ses religieux: de prendre exemple sur lui, et de ne juger personne , de peur qu'ils ne tombassent comme lui dans les mêmes choses qu'ils auroient reprises dans leurs frères.

L'abbé Anastase , qui florissoit du temps du sixième concile , rapporte que dans le monastère du Mont Sina, dont il étoitabbé , il y avoit un religieux qui se dispensoit si aisément des exercices spirituels de la communauté , qu'il passoit pour n'être pas fort bon religieux. Il tomba malade ; et l'abbé voyant qu'au lieu de se troubler des approches de la mort , il en témoignoit de la joie , le reprit sévèrement, et lui dit qu'il s'étonnoit qu'ayant vécu d'une manière si relâchée , il pût avoir une si grande tranquillité d'esprit, sur le point d'aller rendre compte a Dieu de ses fautes. Ne vous étonnez pas , mon Père , lui répondit-il , le Seigneur m'a envoyé un ange , pour m'assurer que je serois sauvé , et qu'il tiendroit la parole

qu'il a donnée , lorsqu'il a dit : Ne jugez point j et vous ne serez point jugés , ne condamnez points et vous ne serez point condamnés (i). Car quoiqu'il soit vrai que, soit faute de santé , soit par tiédeur, je n'aie pas satisfait fort exactement à tous les devoirs de la communauté , je n'ai pas laissé d'endurer toujours patiemment tous les mauvais traitement qu'on m'a pu faire à ce sujet , et de les pardonner de tout mon cœur ; et loin d'avoir mal jugé de ceux qui me les faisoient , j'ai toujours interprété en bonne part toutes leurs actions et leurs paroles ; et c'est ce qui me donne maintenant tant de joie.

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