‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 4)Chapitre 15 sur 67 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Que c'est un bon moyen -pour vaincre les tentations y que de se défier de soi-même , et de mettre toute sa confiance en Dieu : et pourquoi Dieu protège particulièrement ceux qui ne se confient qu'en son secours.

Un des meilleurs moyens pour vaincre les tentations, est de nous défier de nous-mêmes, et de mettre toute notre confiance en Dieu ; et il est marqué en plusieurs endroits de

(1) Memor esto verbi tui servo tuo, in quo mihi spem dedisti. Hsec me consolataestin humilitate meâ : quia eloquiuux tuum vivificavit me. Ps. 118. 49- 5o.

(2) Impossibilc est mentiri Deum. Hebr. 6. 18.

l'Ecriture , que c'est ce qui le porte principalement à nous secourir dans les tentations et dans les souffrances. Je le délivrerai parce qu'il a espéré en moi ( 1 ). Seigneur, qui sauvez ceux qui espèrent en vous (2). Le Seigneur est le protecteur de tous ceux qui espèrent en lui (3). Le Prophète n'allègue point d'autre raison que celle-là , pour l'obliger à avoir pitié de lui. Ayez pitié de moi, Seigneur , ayez pitié de moi, parce que mon ame met sa confiance en vous , et que j'espère à V ombre de vos ailes (4). C'est de la même raison que se sert Azariasdans la fournaise, lorsqu'il prie Dieu d'agréer le sacrifice de sa vie : Parce que , dit-il , // n arrive point de confusion à ceux qui mettent leur confiance en vous (5). Le sage nous assure de même , que quiconque espère en Dieu, ne peut tomber dans la confusion (6). Enfin, l'Ecriture-Sainte est si remplie de semblables témoignages , qu'il est inutile de nous arrêter davantage à prouver une vérité si claire et si reconnue.

-Mais voyons maintenant pourquoi cette défiance de nous-mêmes et cette entière con-

(1) Quoniàm in me speravit , liberabo eum. Ps. 90. i4»

(2) Qui salvos facis opérantes in te. Ps. 16. 7.

(3) Protector est omnium sperantium in se. Ps. 17. 3i .

(4) Miserere meî , Deus , miserere meî , quoniàm in te confiait anima mea ; et in umbrâ alarum tuarum sperabo. Ps. 56. 2. r

(5) Quoniàm non est confusio confidentibus in te. Dan. 3. 49.

(6) Scitote quoniàm nullus speravit in Domino , et confusus est. Ecci. 2 ir.

fiance en Dieu, sont un moyen si propre pour mériter son secours dans nos besoins. Nous en avons déjà touché la raison en plusieurs endroits , et Dieu nous la donne luimême , lorsqu'il dit, par la bouche de David: Parce quil a espéré en moi , je le délivrerai. Je le protégerai , parce quil a connu mon nom (i). C'est-à-dire, selon saint Bernard, je le protégerai et je le délivrerai , pourvu que , reconnoissant sa délivrance de moi , il ne se l'attribue point à lui-même , mais qu'il m'en donne toute la gloire (2). La raison donc pour laquelleDieuprotège si particulièrement ceux qui n'espèrent qu'en lui, c'est qu'ils ne s'attribuent rien à eux-mêmes, et qu'ils lui donnent la gloire de tout ; de sorte que ne s'agissant point alors de leur propre gloire , mais seulement de celle de Dieu , Dieu prend leur cause en main , et en fait son affaire , comme d'une chose qui regarde purement sa gloire et son honneur. Il n'en use pas de même envers ceux qui se confient en leurs lumières, et qui s'appuient sur leurs forces : comme ils s'attribuent tout à eux-mêmes, et qu'ils usurpent ainsi une gloire qui n'appartient qu'à Dieu seul , Dieu aussi les abandonne à leur aveuglement et à leur foiblesse , et ne permet pas qu'ils réussissent en rien. Car il naime

fi) Quoniàm in me speravit , liberabo eum ; protegam eum, quoniàm cognovit nomen meum. Ps. 90. i4;

(s) Si tamen cognoveris nomen meum, ne sibi tribuat quôd liberatus est, sed nomini meo det gloriam. Bern. sertn. i5. sup. Ps. Qui habitat.

8o PART. II. TRAITÉ IV. CHAP. XV.

point , dit le Prophète , celui qui se fie sur la force de son cheval ou sur la vitesse de ses jambes ; le Seigneur aime ceux qui le craignent et qui espèrent en sa miséricorde (i). Ce sont ceux-là qu'il se plaît à protéger et à favoriser abondamment de ses grâces.

Saint Augustin dit que quelquefois Dieu diffère le secours de sa grâce , et permet qu'il nous reste long-temps du penchant a certains vices , sans que nous puissions venir à bout de les vaincre tout-à-fait ; et cela non pas pour nous perdre, mais pour nous humilier, afin que nous fassions plus d'estime de sa grâce , et de peur que si nous trouvions de la facilité en toutes choses , nous ne crussions tenir de nous-mêmes ce que nous tenons de lui ; ce qui est , ajoute ce Saint , une erreur dangereuse dans la religion , et très-contraire à la piété (2). Sans doute si les choses devenoient si faciles , nous en ferions moins de cas ; et nous croirions ne les devoir qu'à nous-mêmes. Saint Grégoire écrivant sur ces paroles de Job: Voilà que je ne tire plus aucun secours de

a" Non in fortitudine equi voluntatem habebit , nec in tibiis viri beneplacitum crit ei. tëeneplacitum est Domino super timentes eum , et in eis qui sperant super inisericordiâ ejus. Ps. 146. 10. 11.

(2 ÎN'on ut damnemur, sed ut humiles simus .-commendans bonis gratiam suam , ne f'acilitatetn in omnibus assecuti , nostrum pntemns esse quod ejus est : qui error muîtùm est religioni pietalique contrarias. A113. lib. 2. de pecc. remit, et remïss, c. 19.

DES TENTATIONS. 8l

moi-même (i), dit que souvent une vertu que nous possédons, n'est qu'un dangereux instrument de notre perte, et qiv'il vau droit mieux ne la posséder pas. Car il arrive , ajoute-t-iî, qu'elle nous remplit d'orgueil, en nous inspirant une vaine confiance en nous-mêmes ; et que par le moyen de l'orgueil, elle tue l'ame a qui elle sembloit donner de nouvelles forces , et l'entraîne ainsi dans le précipice , après que par la présomption elle Ta détachée de la confiance intérieure qu'elle doit avoir en Dieu (2), C'est ce mauvais usage que nous faisons des grâces de Dieu , qui fait que souvent il nous les refuse , permettant , eu mille rencontres , que nous connoissions , par expérience , l'impuissance où nous sommes de faire rien de bien de nous-mêmes , et souffrant que nous demeurions long-temps dans cet état , pour nous apprendre à nous humilier , à ne point nous confier en nous-mêmes, à ne point nous attribuer le bien qui est en nous , et à en rendre a lui seul toute la gloire. Quand nous serons dans cette sainte disposition d'esprit , alors nous pourrons nous assurer de son secours , et chanter avec la mère de

(1) Ecce non est auxilium mihi in me. Job. 6. i3.

(a) Plerumque enim virtos habita détenus quàm si deesset interficit; quia dùm ad suî confidentiam mentem engit , hanc elationisçladiotransfigit : cùroque eam quasi roborando vivificat , elevan do necat ; ad interitum vide.hcet pcrtramt , quàm per spem propriam ab interna fortitudinis fiducia eveilit. Grcg. t. 7. Mor. c. o.

Samuel : L'arc des forts a été brisé, et les foibles ont été revêtus de force (i).

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