CHAPITRE XVII
De deux autres remèdes contre les tentations.
Saint Bernard dit (1) que quand le démon veut nous séduire , il examine auparavant notre tempérament , notre humeur et nos inclinations, et nous attaque toujours par les choses auxquelles il voit que nous avons le plus de penchant. Ceux qui sont d'un naturel doux et facilement susceptible des impressions du plaisir et de la joie , il les attaque du côté de l'impureté et de la vanité ; et ceux qu'il connoît d'une humeur rude et aigre , il les combat par des mouvemens continuels de colère , d'orgueil , d'indignation et d'impatience. Saint Grégoire fait la même remarque, et dit (2) que comme la grande habileté de ceux qui tendent aux oiseaux , est de bien connoître à quel appât les oiseaux viennent plus volontiers , afin de les attirer par-là dans les filets; de même le principal soin des démons est de savoir à quoi nous sommes naturellement plus portés, afin de nous faire tomber plus aisément dans le piège.
C'est ainsi que connoissant l'amour qu'A-
(1) Bern. de inUrior, domo, c. 47. Idem, Abb. Serenm ap. Cas», coll. 7. c. i5.
(a) Inprœf.lib. Mor. c. 4«
dam ayoit pour sa femme , il se servit d'elle pour le tenter ; et c'est ainsi qu'il triompha de Samson, en se servant de Dalila , pour tirer de lui le sens de l'énigme , et pour découvrir en quoi consistoit toute sa force. Le démon fait comme un habile homme de guerre , qui avant que d'attaquer une place, en reconnoît les endroits les plus foibles. Il observe avec soin quelle est la partie de notre ame la plus foible, quelle passion domine le plus en nous, et à quoi nous avons naturellement plus de pente, et il ne manque jamais de nous attaquer par-là. Ce que nous devons opposer à cette adresse, est de regarder aussi avec soin, quel est l'endroit de notre ame le plus foible et le plus dépourvu de défense ; c'est-à-dire , quelles sont les choses auxquelles l'inclination naturelle, ou l'habitude, ou la passion nous portent le plus, et de tâcher de bien nous fortifier du côté ou nous voyons qu'il y a le plus a craindre.
Les maîtres de la vie spirituelle proposent encore un autre remède assez semblable à celui-là. Ils disent que la maxime générale pour se défendre d'une tentation , est de recourir aussitôt a ce qu'elle a de plus contraire. Les médecins en usent de cette sorte dans les maladies corporelles , en guérissant les contraires par leurs contraires (i). Si elles viennent de froid, ils se servent de remèdes chauds : si elles viennent de sécheresse et
(i) Contraria contrariis curantur.
DES TENTATIONS. 8cj
d'ardeur , ils en appliquent de rafraîchissans, et réduisent ainsi les humeurs dans le juste tempérament où elles doivent être. Nous devons tenir la même conduite dans les maladies de l'ame ; et c'est l'avis que nous donne saint Ignace, quand il dit (1) : Il faut se précautionner contre les tentations auxquelles on est sujet , par la pratique des elioses qui y sont le plus directement opposées : s'exercer , par exemple , aux ministères les plus bas et les plus serviles , lorsque l'on se sent porté à la vanité et a l'orgueil? et ainsi dans toutes les autres rencontres , prendre toujours le contre-pied de nos mauvaises inclinations.