CHAPITRE XIX
Des tentations qui se déguisent a nous sous l apparence d'un bien , et que cest un grand remède contre toutes sortes de tentations , de bien les connoître.
Saint Bonaventure (i) nous donne un avertissement très-nécessaire sur le sujet des tentations, qui est de prendre garde que le démon se déguise quelquefois en ange de lumière, et qu'il se sert des apparences du bien , pour séduire les serviteurs de Dieu. On mêle le poison dans une liqueur agréable , dit saint Jérôme , et on cache l'hameçon sous l'amorce. C'est ainsi que le démon en use. Il tend secrètement un piège dans la voie oïl marchent les serviteurs de Dieu (2). S'il les attaqnoit ouvertement et sous l'apparence du vice, il les effaroucheroit, et ne gagneroit rien avec eux. Car les bons, comme dit saint Bernard , ne sont jamais trompés que par l'apparence du bien (3). Or , le démon est subtil et adroit , il sait par où il doit attaquer chaque personne : et ainsi, pour parvenir plus
(1) Process. § 4. Relig. c. 12.
(2) In via hâc quà ambulabam absconderunt laqueum roihi. Psi 14.1. 4.
(3) Bonus nunquàm, nisi boni simulatione deceptus est. Bern. serm. 66. tn Cant.
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sûrement à son but , il use de déguisement avec les gens de bien. Il commence premièrement , dit saint Bonaventure ( i) , par leur proposer des choses qui sont bonnes d'ellesmêmes : il y en mêle ensuite de mauvaises ; après cela , sous l'apparence d'un faux bien ^ il leur présente des maux véritables : enfin quand il les a tellement engagés dans ses filets , que difficilement ils s'en pourroient dépêtrer, il leur découvre alors son venin, et les fait tomber dans des péchés manifestes. Combien a-t-on vu de liaisons, continue-t-il, qui paroissoient saintes d'abord, qui l'étoient peut-être en effet, et dans lesquelles on s'imaginoit ne rechercher rien que Dieu et que l'avancement dans la perfection 1 Cependant cen'étoit qu'un artifice du démon, comme on l'a découvert dans la suite , car nous nignotoîis plus ses desseins (2). Cette liaison qu^il propose de faire, est innocente d' abord départ et d'autre , et le motif même en paroît saint. On ne parle que de Dieu dans les commencemens ; ensuite , comme on se cherche avec empressement, et qu'on se voit plus souvent, on mêle d'autres choses dans les longues conversations qu'on a ensemble ; on s'y entretient de l'amitié qu'on a l'un pour l'autre; on s'en donne des assurances réciproques et on les confirme par de petits présens qu'on se fait , et par mille autres marques qu'une
(1) Bonav. ubl sup.
(2) Non enim ignoramus cogitationes ejus. 2 Cor. 2. il.
amitiésainte ne connoîtpoint. Alors le démon commence a mêler de mauvaises pensées aux bonnes, et a porter au mal , sous l'apparence trompeuse du bien , et c'est ainsi que dans ces sortes de liaisons , et en plusieurs autres choses , il séduit une infinité de personnes , et cache artificieusenient , sous le masque de la vertu, ce qu'il y a de dangereux et de criminel dans ce qu'il suggère. Il fait comme Joab, qui tua Amasa en feignant de vouloir l'embrasser ; et comme Judas , qui se servit du baiser de paix pour trahir son maître, et pour le livrer aux Juifs. C'est pourquoi il faut se défier extrêmement de ces sortes de tentations , qui se déguisent sous de fausses apparences de vertu ; et s'en défier d'autant plus , que moins elles sont connues , plus elles sont dangereuses. Aussi le Prophète dit crue ce sera Dieu qui le mettra a couvert des ravages que fait le démon du midi(i). Et là-dessus saint Bernard remarque (2) que le démon ne se contente pas de se transformer en ange de lumière; mais qu'il se transforme en la lumière même , faisant que ce qui n'est qu'obscurité et ténèbres, paroisse plu s clair et plus brillant que le jour , et qu'on ne voie aucun doute a avoir , ni aucun danger a craindre, dans les choses d'elles-mêmes les plus mauvaises et les plus dang ereuses. Il se trouve des voleurs si bien
(0 Ab incursu et daemonio meridiano, Ps go, 6. (3) Dern . serra. 53. sup. Cant.
mis et si bien faits , qu'à les voir , il ny a personne qui les prît pour ce qu'ils sont; car il ne tombe point dans l'imagination que des hommes qui ont l'air d'honnêtes gens, soient capables de voler. Il faut les avoir attrapés sur le fait, pour pouvoir le croire , et alors on s'étonne comment il étoit possible qu'ils fissent un métier si honteux. Il en est de même des tentations qui se déguisent sous de fausses apparences de vertu.
C'est le sentiment commun de tous les maîtres de la vie spirituelle, que comme pour se garder d'un ennemi , c'est un grand avantage de le connoître pour tel : aussi c'est un grand remède contre les tentations , de les connoître pour ce qu'elles sont. Pour mieux faire comprendre cette vérité , si lorsqu'il commence à s'élever dans votre esprit et clans votre cœur de mauvaises pensées et de mauvais désirs, vous aperceviez un démon horrible qui vous incitât à le suivre, que feriezvous? N'auriez-vous pas aussitôt recours à Dieu, et ne vous suffiroit-il pas, pour vous les faire rejeter , de voir que c'est le démon qui vous les inspire? Or, il est constant que c'est ce qui arrive dans les tentations. Dieu nous a donné a chacun un ange pour la garde de nos âmes, de même que dans le monde les grands seigneurs donnent des gouverneurs a leurs enfans , pour avoir soin de leur éducation et de leur conduite. Cette doctrine est fondée sur ces paroles de J. C. : Gardez-vous bien de
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mépriser aucun de ces enfans : car je vous dis que leurs anges dans le ciel voient continuellement la face de mon i 'ère qui est dans le Ciel (i). Et sainl Jérôme s'écrie à ce sujet: La dignité de nos âmes est grande, puisque chacune a un ange destiné pour sa garde, dès le premier moment de sa naissance (2). Pour revenir maintenant à notresujet, comme nous avons chacun un ange qui nous garde , nous avons aussi chacun un démon qui nous sollicite toujours au mal; qui excite continuellement en nous de mauvaises pensées , et des mouvemens dangereux , qui veille sans cesse pour nous surprendre , et qui n'en laisse jamais échapper l'occasion; qui , pour en venir à bout, observe et étudie nos inclinations avec soin, et qui sesert enfin de nous-mêmes et de notre concupiscence, pour nous perdre. C'est par cette raison que Dieu disoit au démon qui tentoit Job : As-tu bien considère mon serviteur Job? En quoi on voit qu'il lui parle comme à celui qui épioit Job depuis longtemps, et qui se tenoit h ses côtés. Ainsi, quand vous aurez des pensées ou des mouvemens qui vous inciteront au péché , soyez assuré que c'est une tentation du démon, comme si vous le voyiez alors lui-même, faisant ses efforts pour vous porter au mal : et recourez
(1) Videte ne contemnatis unum ex pusillis; dico enim vobis, quia angeli eorum in cœiis semper vident faciem Patris mei qui in cœlis est. Matlh. i8. 20.
(2) Magna dignitas animarum, ut unaquaeque habeat ab ortu nativitatis, in custodiam suî angeluni deputatum. Hieron» inlocum. Malth. suprà.
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aussitôt à Dieu , qui seul peut vous délivrer d'un ennemi si cruel.
Saint Grégoire raconte une chose qui confirme bien ce que nous disons. Il dit qu'un jeunehomme ayant embrassé la règle de saint Benoît, et la trouvant ensuite trop austère , eut envie de la quitter. Pour cet effet, il s'adressa plusieurs fois au Saint de qui il avoit reçu l'habit, et qui lui ayant toujours remontré que c'était une tentation du démon, et ayant tâché inutilement de le détourner de son dessein , fut contraint enfin d'y donner les mains. Cependant , comme son extrême charité faisoit qu'il ne le voyoit partir qu^avec douleur , il se mit en prière pour lui; et à peine ce jeune homme étoit-il hors des portes du monastère, qu'il vit un dragon épouvantable venir a lui , la gueule ouverte , pour le dévorer. Alors , tout tremblant de peur, il se met a crier : Au secours , mes frères , au secours, voila un dragon qui veut me dévorer ; et les religieux étant accourus à sa voix , ne virent point véritablement de dragon, mais ils le trouvèrent lui-même à demi mort , et l'emportèrent en cet état dans le monastère. Dès qu'il y fut entré, il fit vœu de n'en sortir de sa vie; et depuis il n'eut jamais la moindre tentation de retourner dans le siècle. Sur quoi saint Grégoire observe , que ce que produisit Ja prière de saint Benoît, fut de faire voir à ce religieux le dragon qui vouloit le dévorer , et qu'il suivoit auparavant sans le voir. Il le sui-
voit , dit ce Père , parce quJil ne le voyoit pas ; mais aussitôt qu'il put le voir , il en eut horreur , et appela au secours pour en être délivré. Or, nous voyons par cet exemple, que ce que nous avons dit , que c'est le démon qui nous tente, n'est point une figure , mais une chose réelle, et que c'est lui effectivement qui nous attaque dans les tentations. L'Apôtre saint Pierre nous en avertit lui-même comme un bon pasteur ; et l'Eglise, qui connoît l'importance de cet avertissement, nous le remet tous les jours en mémoire , comme une mère soigneuse : Mes frères, soyez sobres et veillez : car le démon votre ennemi tourne autour de vous comme un lion rugissant , cherchant qui il pourra dévorer ; résistez-lui donc , en demeurant fermes dans la foi(i); et songez continuellement à vous défendre de ses attaques, et à vous garder de ses surprises.