‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 4)Chapitre 20 sur 67 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Ce qii il faut faire dans les tentations contre la joi et contre la pureté , et de quels remèdes il faut se servir*

Il y a des âmes simples, que les pensées contre la foi et contre la pureté jettent dans l'accablement, comme si ce qui se passe

(i) Fratres , sobrii estote , et vigilate , quia adversarlus rester diabolus , taoquàm leo rugiens circuit, quacrens quem devoret : cui resistite fortes in fide. i . Pet, 5. 8.

DES TENTATIONS. IOI

alors en elles , étoit une marque de l'abandonnement de Dieu; et il est bon d'avertir ici d'abord, que c'est une illusion et une erreur. Gerson rapporte à ce sujet , qu\in solitaire affligé de pensées semblables, fut vingt ans sans oser jamais en dire rien à personne , s'imagiginantquec'étoitune cbose horrible etinouie, et qui scandaliseroit celui à qui il en parleroit. Enfin, au bout de ce temps-là, il résolut de s'adresser a un ancien Père du désert; encore n'osa-t-il pas le faire de bouche, mais par un écrit qu'il lui mit entre les mains. Le saint vieillard, après l'avoir lu, se prit à sourire, et lui dit : Mon fils, mettez votre main sur ma tête; et le solitaire a jant obéi : Je prends sur moi votre péché, continua le saint homme, ne vous en mettez plus désormais en peine. Comment, mon père, lui répondit le solitaire, fort étonné de cette réponse, il me semble que j'ai déjà un piedclans l'enfer, et vous me dites que je ne m'en mette point en peine. Mais, mon fils , reprit le vieillard , preniez-vous plaisir à ces sortes de pensées 1 Et le solitaire ayant répondu qu'au contraire elles lui avoient toujours donné beaucoup de chagrin et de douleur : Puisque cela est, répliqua l'homme de Dieu, c'est une marque que vous n'y aviez point de part, et que c'étoit le démon qui les excitoit en vous, pour vous porter au désespoir. Ainsi , mon fils , suivez mon conseil, et si jamais ces sortes de pensées vous reviennent , dites au démon qui en est l'auteur :

Malheur à toi, esprit d'orgueil et d'impureté; que les impuretés et les blasphèmes retombent sur toi ; je ue veux point y participer; je me tiens a ce que l'Eglise croit , et je mourrois plutôt mille fois que d'offenser Dieu. Ces paroles du saint vieillard consolèrent et fortifièrent tellement ce solitaire, que depuis ce temps il ne fut plus attaqué des pensées qui le tourmentoient. Sur quoi il est a propos , pour l'instruction de ceux qui ont de la répugnance a découvrir leurs tentations a leurs directeurs , de remarquer ici en passant , qu'il coûte encore beaucoup plus de les cacher. L'exemple que nous veuons de rapporter en fait foi. Ce solitaire souffrit pendant vingt ans des peines d'esprit continuelles, pour n'avoir pas osé découvrir l'état de son ame ; et dès qu'il l'eut découvert, il fut entièrement soulagé Combien de tourmens se seroit-il épar* gnés,s'ilavoit fait d'abord ce qu'ilne fît qu'au bout de vingt ans. Nous traiterons ailleurs ( i) cette matière plus au long; cependant on voit toujours , par ce que nous venons de dire, que cette sorte de tentation n'est point une chose nouvelle , et dont nous devions trop nous étonner.

Il s'agit maintenant de voir ce qu'il faut faire en pareille occasion. Il y a des gens qui s'y prennent tout autrement qu'il ne faut. Quand ces sortes de pensées viennent à les tourmenter, ils se pressent fortement les

(1) Dans la j.» partie, Traité 7. ch. 6.

tempes avec les mains , froncent le sourcil , ferment les yeux et secouent la tête, comme pour leur dire qu'ils ne les laisseront point entrer ; quelquefois même , s^ils ne parlent effectivement, ils croient n'avoir rien fait, et que c^est y avoir consenti. Ils se font plus de mal avec ces efforts et ces contentions , que la tentation même ne leur en fait; semblables en cela à Abner , qui étant la nuit auprès de Saùl qui dormoit , et s'entendant appeler de loin, se mit à crier de toute sa force , a celui qui l'appeloit : Qui êtes-vous, vous qui criez et qui troublez le repos du Roi (i) 1 A force de se plaindre du bruit que la tentation leur fait au-deliors , et du trouble qu'elle leur apporte, ils s'agitent et se troublent eux-mêmes intérieurement beaucoup plus que la tentation ne sauroit faire, et remarquez bien ceci , car c'est une chose qui fait tourner la tête à bien des gens , et principalement aux personnes scrupuleuses. La prière ni les exercices spirituels, n'est point ce qui altère leur santé, et qui leur dessèche le cerveau : leurs vains scrupules font tout le mal , et c'est aussi tout l'avantage que le démon prétend en tirer. Il voit bien que ces sortes de gens sont fort éloignés de consentir à des pensées aussi détestables que celles qu'il leur présente; il ne cherche qu'à les troubler par- là; et pourvu qu'il en vienne à bout, il est content. Enfin, ce n'est point à coups de tête qu'on chasse les tentations.

(OQuis es tu, qui clamas, et inquiétas regem? i./feff.s6. i4*

Mais que faut-il donc faire pour les vaincre ?I1 n'est point question, disent les Saints (i) elles maîtres de la vie spirituelle, de faire de grands efforts d'imagination, et de se rompre la tête pour les repousser , il ne faut que les mépriser et ne point s'y arrêter. Il en est , disent-ils, comme de plusieurs petits chiens qui aboient après un homme qui passe ; s'il continue son chemin sans s'en tourmenter davantage, il cessent bientôt; mais s'il s'amuse à vouloir les chasser, ils se mettent a aboyer plus fort qu'auparavant. Il n'y a encore qu'à faire comme un homme, qui marchant dans une rue où le vent donne, et lui porte la poussière au visage, ferme les jeux et passe son chemin, sans s'embarrasser du vent ni de la poussière. En un mot, le remède contre ces sortes de pensées^et le moyen d'en être bientôt délivré, est de ne pas s' en tourmenter. Il y a même plus, et cela doit bien porter ceux qui en sont attaqués à se servir de ce remède , et leur mettre l'esprit en repos ; c'est, disent les Saints, que plus elles semblent horribles et détestables, moins il faut en faire de cas, parce qu'elles sont en même temps moins dangereuses. Qu'y a-t-il de plus horrible , par exemple, que les pensées contre Dieu et contre la religion ? Cependant elles sont moins dangereuses que les autres , parce que plus elles sont horribles, plus aussi, parla miséricorde de Dieu , on est éloigné d'y

(i,v Clan. %rcd. 2Ô. art. 6.

consentir. Ainsi il ne faut point nous affliger quand elles nous passent par l'esprit, puisqu'il n'y a point en cela de notre faute ; qu'il ne dépend pas de nous de les empêcher , et que ce n'est point de nous qu'elles viennent, mais du démon, qui les forme en nous contre notre volonté, afin de nous jeter dans le désespoir ou dans l'accablement.

On rapporte de sainte Catherine de Sienne (i), qu'un jour qu'elle étoit extrêmement tourmentée de ces sortes de pensées , Jésus- Christ lui apparut, et les dissipa toutes par sa présence; et qu'alors se plaignant tendrement à lui: Où étiez-vous, Seigneur, lui dit- elle , quandils'élevoît de mon cœur de si horribles pensées? Ma fille , lui répondit le Sauveur , j'étois au milieu de votre cœur. Hé quoi, mon aimable Jésus, reprit-elle, pouviez-vous demeurer parmi des pensées si sales et si honteuses? Mais , ma tille , lui repartit-il , étiezvous bien-aise de les avoir? Hélas, Seigneur, répondit la Sainte, j'en étoispénétrée de douleur, et je ne sais ce que je n'aurois pas plutôt choisi. Qui pouvoit donc , reprit-il , vous en donner tant d'horreur , sinon moi qui étois au milieu de votre cœur ? Ainsi , quelque mauvaises et quelque honteuses que puissent être les pensées qui s'élèvent en nous, pourvu qu'au lieu de nous y entretenir, nous soyons fâchés de les avoir, non-seulement nous pouvons croire que Dieu ne nous a pas aban-

(1) 7n ejus vitâ.

Iô6 PART. II. TRAITÉ IV. CHAP. XX.

donnés, mais c'est une marque infaillible qu'il demeure en nous , puisque c'est lui seul qui peut nous donner cette horreur pour le péché , et cette crainte de perdre la grâce. C'est dans le temps de V affliction quil est avec nous (i), comme il nous en assure luimême par le Prophète , et c'est du milieu des flammes et des épines du buisson ardent qu'il vous parle.

Le combat contre les tentations , dit saint Bernard, est un combat pénible, mais il est utile : car la récompense y est proportionnée à la peine , et le sentiment qu'elles causent ne peut nuire , si on n'y prête son consentement; au contraire, plus la résistance est difficile, plus la couronne en est grande (2). Blosius est du même avis , et dit (3 j qu'une pensée de vaine complaisance de soi-même , à laquelle on se laisse aller une seule fois, est plus désagréable à Dieu , que toutes les pensées du monde les plus honteuses auxquelles on ne consent point. De sorte qu'il ne faut non plus s'en affliger et s'en mettre en peine , que si tout cela se passoit hors de vous. Et c'est effectivement hors de vous que tout cela se passe, dit un Saint , puisque les mauvaises pensées ne sont proprement en nous que par le consen-

(1) Cum ipsosum in tribulatione. Ps. 90. i5. , (2) Molesta est lucta , sed fruetuosa , quia si babet pcenam , habebit et coronam : non nocet sensus , ubi non est consensus ; iraô , quod resistentem fatigat, vincentem coronat. Bern. aeinter. domo. c. ig.

(3J Bios, in specul. spirit. c. 6.

tement que nous y donnons ; tant que nous n'y consentons pas , elles ne peuvent avoir d'entrée chez nous , et elles frappent inutilement a la porte.

Les maîtres de la vie spirituelle donnent encore un avertissement a ce sujet ; c'est qu'il est dangereux de trop craindre ces sortes de tentations, et d'en faire trop d'état, parce que cela ne sert qu'à les augmenter , et leur donner plus de force. La raison en est naturelle, et l'expérience nous la confirme tous les jours; c'est que la crainte réveille l'imagination , et que les fréquentes réflexions sur une chose , font qu'elle s'imprime plus fortement dans l'esprit, et qu'elle l'affecte davantage. Nous voyons, par exemple, qu'un homme passera aisément sur une planche étroite qui sera à terre ; mais si on la lève bien haut, il ne pourra plus y marcher de même, parce qu'alors la crainte venant à le saisir , et le sang et les esprits à se retirer au cœur , il ne peut plus se soutenir sur ses jambes comme auparavant , et ce sera un grand hasard s'il ne tombe. La même chose arrive dans les tentations d'impureté, quand on a la foiblesse de trop les craindre ; ainsi , pour s'en délivrer plus aisément , il faut ne pas s'en faire trop de frayeur , de peur que cela même ne nous fasse arrêter notre imagination trop long-temps sur des objets dont nous ne devons songer qu'à la détourner. Mais si par cette raison il est avantageux

de n'en avoir qu'une crainte modérée, on ne sauroit, au contraire , dit Gerson (i) , avoir une trop grande horreur du péché en général. C'est en l'envisageant avec frayeur, et en détournant son esprit des pensées particulières d'impureté dont on est combattu , qu'il faut demander continuellement a Dieu , qu'il ne permette pas que rien nous sépare de lui , et prendre une ferme résolution de mourir plutôt mille fois, que de commettre un péché mortel.

J'ajoute a tout ceci une autre remarque , qui nous est extrêmement recommandée par les Saints , et qui peut servir de remède général contre toutes les tentations intérieures; c'est que quand il vient quelque mauvaise pensée, il faut essayer d'en détourner son esprit, en l'appliquant aussitôt à quelqu'autre objets comme a la mort et aux souffrances de Jésus-Christ^ ou à quelque chose de semblable. Or, cela doit se faire , non pas avec de grands efforts d'imagination , et en se donnant la gêne , mais seulement en tâchant d'éviter adroitement le coup que le démon nous porte , et en le parant avec quelque bonne pensée^ ou quelque sainte occupation. C'est ainsi qu'un homme qui voit qu'un autre, à qui il ne veut point parler, a quelque chose a lui dire, passe continuellement d'une matière a l'autre , pour ne pas lui en laisser le loisir ; et c'est encore ainsi qu'un homme

(i) Gerson , ubi supr.

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sage, qui s'entend dire des injures , tourne la tête d'un autre côté sans se mettre en peine d'y répondre , et sans y prêter l'oreille. Cette façon de résister aux tentations est trèsaisée et très-sûre, parce que tant qu'on a l'esprit rempli de bonnes pensées , on n'a garde de consentir aux mauvaises ; et ce qui peut être d'un grand secours en cela, c'est d'approfondir extrêmement dans la prière les saintes méditations dont on a coutume d'être le plus touché, et de se les rendre familières, afin d'y trouver un remède et un refuge assuré dans l'occasion. Les uns, pour cet effet , se font un asile des plaies de Jésus-Christ, et principalement de celle de son sacré côté , se retirant dans les trous de cette pierre , et dans les ruines de cette muraille (\) : et les autres ont recours au souvenir de la mort et de l'enfer, en disant avec Job : Qui m accordera , Seigneur>3 que vous me protégiez contre les attaques de l'enfer 3 et que vous me cachiez jusqu'à ce que votrefureur soit passée (2) ? Que chacun s'attache à ce qu'il connoîtra lui être le plus utile , et pouvoir l'exciter davantage , et lorsqu'il aura choisi un sujet propre, qu'il tâche de bien l'approfondir et de bien le pénétrer, afin que dans le besoin il puisse y avoir recours , et y trouver une retraite assurée contre les attaques de l'ennemi.

(.) In foraminibuspetrœ , in cavernâ maceriae. Cant. 2. i4* (2) Quis mihi hoc tribuat, ut in inferno protcgas me, et abscondas me , donec pertranseat furor tuus ?«/of>. 14. ».

L'abbé Smaragde raconte a ce sujet une chose qui peut être utile , quoiqu'elle ne soit ni fort grave ni fort authentique. I] dit qu'un religieux vit un jour deux démons qui parloient ensemble , et qui se demandoieut compte l'un a l'autre du progrès qu'ils faisoient auprès de deux religieux qu'ils avoient soin de tenter. L'un disoit : Je me trouve assez bien de celui à qui j'ai affaire ; je n'ai qu'à lui présenter une pensée, aussitôt il s'y attache et s'y entretient; ensuite venant à se surprendre dans cette pensée , il repasse dans son esprit tout le chemin qu'elle y a fait ; il songe combien il s'y est arrêté, s'il y a eu de sa faute , s'il a résisté , s'il a consenti, d'où et comment elle peut lui être revenue ; s'il y a donné occasion , ou s'il a fait tout ce qu'il a dû pour n'y en point donner; enfin , toutes les fois que je veux, je lui donne la torture, et je le mets presque hors de lui-même. Pour moi , disoit l'autre , je perds toutes mes mesures avec celui que je tente. Dès que je lui suggère une mauvaise pensée , il a aussitôt recours à Dieu, ou a quelque sainte méditation, ou bien il songe à quelque chose , pour s'empêcher de songer à ce que je lui propose ; ainsi je ne sais par où le prendre. Ainsi le démon estbien-aise quand on s'amuseàraisonner sur une mauvaise pensée qu'il nous a suggérée, car alors il ne manque ni de volonté , ni d'adresse pour la faire passer de l'esprit au cœur; au contraire , c'est un bon moyen pour y ré-

sister, de ne vouloir point l'écouter, et de ne point lui tenir tête, mais d'en détourner aussitôt son esprit, sans y faire aucune attention. Que si on peut en venir à bout,^ en Rappliquant à quelque bonne pensée , c'est assurément le mieux; mais si cela ne suffit pas, il est bon alors d'avoir recours a quelque occupation extérieure.

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