‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 4)Chapitre 2 sur 67 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Que les mis sont tentes au commencement de leur conversion , et les cintres après.

Saint Grégoire remarque (2) qu'il y a des personnes que la tentation n'attaque jamais plus vivement ;, que dans le commencement de leur conversion, et il dit : Que Jésus- Christ a voulu , par une providence admirable , nous en donner une figure en lui-même , n'ayant permis au démon de le tenter , que lorsqu'après son baptême il se fut retiré au désert , pour prier et pour jeûner. Il voulut

(1) Xuilur.1 certius argumentuin qiîùd d.Tmoncs victi suni. a nobis . quàm si nos acerrimè oppugnent. Cl'im, grod. 26. do. Dissert. art. 60.

(2) Oireç. Moral. I. 2\. c. 7.

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par-la , ajoute le même Saint , apprendre à ceux qui dévoient être ses membres et ses enfans , que quand ils se retirent du monde , pour s'adonner entièrement à la vertu, ils doivent se préparer à soutenir de rudes attaques , parce que d'ordinaire c'est alors que le démon fait de plus grands efforts contre eux. Dès que les enfans d'Israël furent sortis d'Egypte (i), Pharaon assembla aussitôt son armée pour aller après eux. QuandLaban vit que Jacob se séparoit de lui (2) , ce fut alors qu'il le poursuivit avec tout ce qu'il avoit de monde. Et quand le démon fut sorti du corps de cet homme dont parle l'Evangile, il fit comme quand on arme contre un rebelle pour le remettre dans le devoir , et il prit sept autres esprits pires que lui (3), pour retourner au lieu d'où il avoit été chassé. C'est ainsi que quand le démon voit que l'homme se révolte contre lui, et veut secouer son joug, il devient plus furieux, et lui fait une guerre plus cruelle. Lorsque Jésus-Christ chassa cet esprit immonde, qui étoit sourd et muet,// sortit j dit l'Evangile , du corps de cet homme > en criant et en l'agitant avec une grande violence (4) ' et saint Grégoire remarque a ce sujet que quand le démon pos-

(1) Exod. 14.

fa) Gencs. Sx.

(3) Et assurait septera alios spiriius secum , nequiores se. Luc. 11. 26.

(4, Et exclamans, et multiim discerpens eum , exiit abeo. Marc. o. 25.

sédoit cet homme, il ne l'agitoit point de cette sorte ; mais que quand il est contraint de le quitter par la puissance divine , c'est alors qu'il le tourmente plus cruellement (i). Pour nous faire comprendre , dit ce père, que quand nous nous séparons du démon , c'est alors que nous devons nous attendre a être combattus par de plus violentes tentations.

11 dit aussi ^2) , qu'une des raisons pour lesquelles Dieu permet que nous soyons tentés au commencement de notre conversion , c'est pour empêcher que nous ne nous laissions aller trop facilement à des pensées de présomption , et afin que nous ne pensions pas être déjà saints , pour nous être tirés du chemin de perdition , et nous être mis dans la bonne voie. C'est encore , ajoute-t-il , parce que la sécurité est la mère de la négligence ; ainsi , pour empêcher que cette sécurité ne nou5 fas3o tomber dans la négligence et dans le relâchement , Dieu permet qu'il nous arrive des tentations , qui nous fassent voir le péril continuel ou nous sommes dans cette vie^ et qui nous obligent a veiller sur nous avec plus d'application et plus de soin. Saint Jean Glimaque dit (3), que les commencemens d'une vie sainte et réglée paroissent ordinairement fâcheux à celui qui étoit accoutumé à une vie licencieuse; et que comme

(1) Ecce eum non discerpserat cùm tenebat; exiens discerpsit. Greg. ubi sup.

(2) Idem, L 24. Mor. c. 7. et l. 27. c. 9.

(3) Clim. grad. 26. 5. art. 38.

un oiseau ne s'aperçoit d'être pris dans le filet, que quand il en veut sortir, aussi n'est-ce que quand on veut renoncer au vice, qu'on s'aperçoit mieux de l'engagement malheureux où l'on étoit , et qu'on éprouve plus de contradiction en soi-même. Il ne faut donc point s'étonner , ni perdre courage , quelques difficultés qu'on puisse rencontrer au commencement , et de quelques tentations que l'on puisse être combattu ; car ceux qui se mettent à servir Dieu , sont d'ordinaire exposés à ces épreuves.

Saint Grégoire ajoute (i), que quelquefois il arrive qu'un homme qui a renoncé au monde pour s'engager tout entier au service de Dieu , éprouve alors des tentations beaucoup plus violentes que toutes celles qu'il avoit éprouvées avant sa conversion. Ce n'est pas pourtant, dit-il, qu'il n'eût alors en lui-même la racine de toutes ces tentations ; mais c'est qu'elle ne paroissoit pas alors , et quelle vient ensuite à se découvrir. C'est ainsi qu'un homme dissipé par beaucoup de soins et de pensées qui l'occupent, ne se connoît pas lui-même a fond, et ne sait presque point ce qui se passe dans son intérieur; mais quand il vient à se recueillir et a rentrer en lui-même , il s'aperçoit alors du désordre qui est dans son cœur. lien est des tentations , ajoute le Saint , comme d un chardon qui croît dans un chemin , et qui ne

(1) Greg. /. a4. Mot. c. 7.

sort presque pas de terre , parce que tout le monde marche dessus ; mais quoique les piquaus ne paroissent pas , la racine ne laisse pas de demeurer toujours en terre; et sitôt qu'on nelefoule plus auxpieds,ils commencent à se montrer. La racine des tentations , continue-t-il, est cachée de cette sorte dans les gens du siècle, la diversité' des pensées, des soins et des affaires , empêchant qu'ils ne s'en aperçoivent , et faisant en eux, à cet égard , le même effet que font les passans à l'égard du chardonqui vient dansun chemin; mais quand ils renoncent à toute autre occupation, pour ne songer plus qu'à servir Dieu , alors, comme il n'y a plus personne qui marche sur le chardon, il pousse librement au-dehors, et on commence h sentir les épines des tentations dont on avoit la racine dans le cœur. Cest la aussi la raison pour laquelle quelques-uns ont coutume de sentir plus vivement les tentations , dans le temps de la retraite et de la prière, que quand ils sont occupes a des emplois extérieurs. Ainsi, si quelquefois on sent dans la religion des tentations plus violentes que celles qu'on avoit éprouvées avant sa conversion, ce n'est pas que 1 on soit alors dans un plus mauvais état que quand on étoit dans le siècle ; mais c est qu'on ne se connoissoit point alors, et que Ion commence à s'apercevoir de ce qu on a de méchant en soi. C'est pourquoi le soin que 1 on doit avoir, n'est point de cacher

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la racine des mauvaises inclinations que Fou a, c^est de l'arracher entièrement.

Quant à ceux qui ont beaucoup de consolation et de douceur dans les commencemens de leur conversion , et que Dieu n'éprouve qu'ensuite par les tentations , c'est , dit saint Grégoire , un effet de la providence divine , qui ne veut pas que le chemin de la vertu leur paroisse d'abord si rude et si difficile , qu'ils viennent à perdre courage, et à retourner en arrière ; et c'est ainsi qu'il traita son peuple quand il le tira de la servitude d'Egypte. Il ne le mena pas du côté des Philistins, qui étoit le pays le plus voisin de celui qu'ils quittoient ; de crainte , dit l'Ecriture , que le peuple ne se repentît , se voyant une guerre sur les bras , et quil ne s'en retournât en Egypte, (i). Mais lorsque ce peuple eut passé la mer rouge, et pénétré dans le désert , et qu'il n'y eut plus a appréhender qu'il s'en retournât , Dieu l'éprouva par beaucoup de souffrances et de tentations , avant que de le mettre en possession de la terre de promission. Il en use quelquefois de la même sorte envers ceux qui renoncent au monde : il empêche que les tentations ne leur fassent la guerre , de peur qu'étant encore chancelans dans la vertu, iîs ne s'épouvantent et ne retournent au siècle, et il les conduit d'abord par des voies douces

(1) Ne forte pœnîteret cum, si vidisset adversùm se belîa couêurgere , £t reverteretur in ^gyptuw. Exod. i3. tji.

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et pleines de consolations, afin qu'après avoir goûté ce que c'est que Dieu , et avoir connu combien il mérite d'être servi et aimé, ils puissent , avec d'autant plus de facilité et de courage , soutenir la guerre intérieure des tentations. Aussi ne permit-il que saint Pierre fût tenté par une femme,, qui lui demanda s'il étoit disciple de Jésus-Christ , qu'après qu'il lui eut fait voir la majesté de sa gloire dans la Transfiguration , afin que quand il auroit été humilié parla tentation, il pût, en gémissant de douleur et de tendresse, se prévaloir de ce qu'il avoit vu sur le Thabor ; et que comme la crainte des hommes l'avoit fait tomber, la considération de la bonté de Dieu, qu'il avoit déjà éprouvée, aidât à le relever. Cela peut faire connoître , dit saint Grégoire , combien se trompent ceux qui , commençant a servir Dieu, et voyant qu'ils y trouvent beaucoup de douceur, que Dieu leur fait la grâce de leur donner de la ferveur dans la prière , et que tous les exercices de vertu et de mortification leur deviennent aisés, s'imaginent alors qu'ils ont déjà acquis la perfection , au lieu qu'ils devroient songer que ces sortes de faveurs sont des caresses que Dieu leur fait , comme à des enfans qui commencent à changer de nourriture, et qu'il veut achever de sevrer entièrement des choses du monde. C'est quelquefois , continue le même Saint , à ceux qui sont moins parfaits , et qui ont moins fait de progrès dans la vertu , que

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Dieu se communique plus abondamment, non parce qu'ils le méritent davantage, mais parce qu'ils en ont un plus grand besoin. Il fait en cela comme un père qui , ayant beaucoup d'enfans , et les aimant tous avec tendresse , ne se soucie pas, ce semble , de ceux qui se portent bien ; mais s'il y en a quelqu'un de malade , non-seulement il prend toute sorte de soin pour le guérir , mais il le régale et le flatte de mille choses. C'est un jardinier qui a un extrême soin d'arroser à tout moment de jeunes plantes; mais dès que ces plantes sont fortes, et qu'elles ont bien pris racine, il ne les arrose plus de même, et il n'y fait plus tant de façons.

Les Saints remarquent encore que quelquefois Dieu envoie plus de consolations aux pécheurs convertis, et leur fait en apparence de plus singulières faveurs qu'à ceux qui ont toujours vécu comme il faut; et cela, ajoutentils , afin que les uns ne tombent pas dans le désespoir, et que les autres ne se laissent pas aller à la vanité. Cette conduite nous est parfaitement bien expliquée dans la parabole de l'Enfant prodigue. Son père le reçoit avec toutes sortes de témoignagnes de joie , il lui donne une robe neuve, il fait venir des musiciens; et ce même père, qui n'ayant jamais reçu que des sujets de satisfaction de son fils aîné, ne lui av oit jamais donné un chevreau, pour manger avec ses amis (i), prépare un

(0 Et nunquàm dedisti mihi haedum , ut cum amicis meis epularer. Lue. i5. 39,

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grand festin , et fait tuer le veau gras, pour le retour d'un fils qui lui avoit été désobéissant toute sa vie. C est que ceux qui se portent tien, dit le Sauveur, nont que faire de médecin : ce sont les malades qui en ont besoin (1).

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