‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 4)Chapitre 3 sur 67 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Pourquoi Dieu veut que ton soit tenté , et de T avantage qui en revient.

Le Seigneur votre Dieu vous tente > afin que Von connoisse si vous V aimez ou non , de tout votre cœur et de toute votre aine (2).

Saint Augustin , sur ces paroles du Deutéronome, demande comment accorder ce que dit ici le Saint - Esprit , avec ce quil dit ailleurs, par la bouche de saint Jacques , que Dieu ne tente personne (3). Et répondant ensuite lui-même à son objection , il dit qu'il y a deux manières de tenter. L'une va à tromper les âmes , et à les faire tomber dans le péché, et Dieu ne se sert point de celle-là , mais le démon seulement , de qui le métier est de tenter de cette sorte , suivant ces paroles de l'Apôtre : de crainte que celuiqui tente,

(1) >"on est opus ruedico valentibus, sed malè babenlibue. Mmtth. 9. 12.

(2) Tentât vos Dominus Deus rester, ut palàm fiât utrùm diligatis eum , an non, in toto corde, et in totâ anima vestrà. Deut. i3. 3.

(3) Deus neminem tentât. Jocob. i. i5.

c'est-à-dire le diable, comme l'expose la glose, ne vous ait peut-être tentés (1). L'autre ne va qu'à éprouver les cœurs; et c'est dans ce sens que l'Ecriture dit que Dieu nous tente, et que dans un autre endroit elle dit que Dieu tenta Abraham (2). Dieu se plaît à nous éprouver, pour nous faire connoître nos forces , et de quelle sorte nous l'aimons et nous le craignons; et c'est pour cela, que dès qu'Abraham eut levé le bras pour immoler son fils : Je connais maintenant s lui dit-il, que vous craignez Dieu (3) ; c'esl-à-dire, comme l'explique saint Augustin, je vous ai fait connoître que vous l'aimiez. Ainsi il y a deux sortes de tentations : les unes , que Dieu nous envoie luimême, et les autres qui nous arrivent seulement par sa permission , et qui viennent de nos ennemis, c'est-à-dire, du diable j du monde et de la chair.

Mais pourquoi le Seigneur permet-il que nous soyons tentés de cette dernière sorte <le tentation 1 Saint Grégoire, Cassien (4) , et plusieurs autres grands personnages, traitant cette question , disent premièrement , qu'il nous est avantageux d'être tentés , et que Dieu retire quelquefois sa main de nous pour un peu de temps ; et que si cela n'étoit , le Prophète ne lui auroit pas dit : Ne ma»

(1) Ne forte tentaverit vos , is qui tentât.' 1. ad Tliess. 3. 5.

(2) TentavitDeus Abraham , id est , probavit. Gen. 22. 1.

(3) Nùnc cognovi quùd times Deum. Ibid, 12 ; id est : Feci te cognoscere. Aug. hom. 18. sup. Gènes.

(4) Cassian. eill. 4« c. 6.

l8 PART. II. TRAITÉ IV. CHAP. III.

bandonncz pas pour toujours (i). Mais comme il savoit bien que Dieu a coutume d'abandonner quelquefois ses serviteurs , et de retirer sa main d'eux pour quelque temps et pour leur plus grand bien; de là vient qu'il ne demande pas à Dieu qu'il ne l'abandonne jamais , mais seulement qu'il ne l'abandonne pas pour toujours. Il tient le même langage à Dieu dans le Psaume 26 : Ne vous éloignez pas , lui dit-il , de votre serviteur en votre colère (2). Il ne demande pas que Dieu ne s'éloigne jamais de lui , mais qu'il ne s'en éloigne point en colère , c' est-a-dire,, en telle sorte qu'il vienne a tomber dans le péché; car , pour cet éloignement qui ne va qu'à éprouver l'homme, et pour les tentations que Dieu nous envoie lui-même , n'est-ce pas ce que le Prophète demande , quand il dit : Eprouvez-moi Seigneur , et tentez-moi (2). Et le Seigneur ne clit-il pas lui-même dans Isaie : Je vous ai abandonné pour un instant , et je vous assemblerai par des bienfaits signalés. Dans le moment de mon in* dignation , j'ai caché un peu ma face de vous , et voilà que j'ai pitié de vous pour toujours (4).

(1) Non me derelinquas usquequaquè. Ps. 118. S.

(2) Ne déclines in ira à servo tuo. Ps. 26. 9.

(3) Proba me , Domine , et tenta me. Ps. â5. 2.

(4) Ad punctum in modico dereliqui te, et in miserationibus magnis congregabo te. In momento indignationis abscondi faciem meam parumper à te , et in misericordiâ sempiternâ misertus sum tui. Isaî. 54- 7. S.

DES TENTATIONS. IQ

Mais voyons en détail quels sont les avantages que nous tirons des tentations. Cassien dit (i) , que Dieu se comporte envers nous , comme il s'est comporté envers les enfans d'Israël , quand il les introduisit dans la terre de promission. Il ne voulut pas détruire toutà-fait leurs ennemis ; mais il y laissa les Cananéens , les Amorrhéens , et plusieurs autres peuples: afin , dit l'Ecriture, qu Israël fît son apprentissage sur eux j et que ses enfans apprissent à combattre avec les ennemis , et à s'accoutumer à la guerre (2). C'est ainsi , dit-il., que le Seigneur veut que nous ayons des ennemis, et que nous soyons exposés aux attaques des tentations , afin qu'étant continuellement dans le combat, nous ne nous perdions pas par la mollesse et par la prospérité. Car il est souvent arrivé que ceux que l'ennemi n'avoit pu vaincre par une guerre ouverte , il les a surmontés ensuite facilement, après les avoir séduits par l'apparence trompeuse de la paix.

Saint Grégoire dit (3), que Dieu,, par une providence secrète et adorable, veut que les élus soient tentés et affligés en cette vie , parce que ce monde n'est qu'un lieu de pèlerinage, ou plutôt d'exil , où il faut que nous marchions continuellement , jusqu'à ce que

(1) Cassian. ubi su p.

(2) Ut erudiret in eis Israelem , utposteà discerent certare filii eorum cum hostibus, et habere consaetudinem praeliandi. Judic. 3. 1. 2.

(3) Greg. Ub. 25. Moral, c. 25.

nous arrivions a notre céleste patrie. Et parce que quand les voyageurs rencontrent quelque agréable prairie et quelque bocage sombre , ils se détournent quelquefois de leur chemin ; Dieu , qui ne veut pas que rien puisse nous détourner du nôtre , et que nous nous attachions a la terre, ni que nous prenions le lieu de notre exil pour celui de notre patrie , permet que cette vie soit remplie de peines et de tentations , afin que la considération de ce que nous y souffrons , nous fasse soupirer après l'autre avec plus d'ardeur. Saint Augustin en parle de la même sorte , et dit ( i) que les tentations et les afflictions servent à nous marquer la misère de cette vie, et à faire que nous désirions plus ardemment, et que nous recherchions avec plus de soin , celle où l'on doit jouir éternellement du véritable bonheur. 11 dit en un autre endroit , qu'elles empêchent que le voyageur qui veut aller en sa patrie, ne regarde l'hôtellerie comme le lieu de sa demeure , et ne s'y attache trop. Lorsqu'on veut sevrer un enfant, et l'accoutumer à une nourriture solide, on frotte les mamelles de sa nourrice de quelque chose d'amer , qui puisse l'en dégoûter. Dieu en use à peu près de même envers nous : il répand de l'amertume sur toutes les choses du monde,afin que nous nous en dégoûtions , et que ne voyant

(1) Ut illa , ubi erit béatitude» vera, desideretnr ardentiùs ♦ et instantiùs inquiratur. Ne viator tendens ad patriam , stabulum araet pro patria suâ, Aug. t. i3. de Trin. e. 16.

rien ici qui mérite nos souhaits , nous n'en fassions que pour le ciel. C'est ce qui a fait dire à saint Grégoire , que les maux qui nous affligent ici-bas, nous repoussent vers Dieu ( i ), et nous contraignent de ne nous attacher qu'à lai.

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