CHAPITRE XXI
Que selon la différence des tentations, il faut se servir de différens moyens pour y résister.
Il faut en différentes tentations , dit saint Jean Climaque (i) , tenir une différente conduite pour résister : car il y a des vices qui sont d'eux-mêmes fâcbeux et désagréables, comme la colère, l'envie, la naine, le désir de se venger , l'impatience , l'indignation , le cbagrin, l'amertume de cœur, l' opiniâtreté, l'esprit de contention et autres semblables. Il y en a d'autres aussi qui sont naturellement accompagnés de plaisir, comme sont tous ceux qui regardent l'impureté ou la satisfaction des sens; et parce que plus nous envisageons ceux-ci, plus ils nous attirent a eux , nous devons, dit-il, par cette raison , les combattre en fuyant , c'est-à-dire , nonseulement en nous éloignant des occasions qui y portent, mais aussi en nous détournant
(1) Clim. grad. 26. dcdisereh art. 188.
l'esprit et les yeux de tout ce qui peut y faire penser. Mais , pour ce qui est des premiers, il faut venir aux prises avec eux pour les vaincre ; il faut en examiner la nature et la laideur , et cela peut se faire en sûreté, parce qu'ils n'ont rien de contagieux : quoiqu'à l'égard de la colère et de la vengeance, il seroit bon aussi , ajoute-t-il , d'esquiver , en s' empêchant de penser à aucune chose qui puisse nous y exciter.
Cassien et saint Bonaventure enseignent (i) la même doctrine, et disent que quant aux premiers, on peut désirer de s'exercer aies combattre, et a en chercher les occasions, en s'attachant , par exemple, a fréquenter des gens fâcheux et intraitables , pour se former à la patience , et en se soumettant de soi-même a la volonté d'autrui, pour apprendre a devenir humble et obéissant. Mais qu'à l'égard du vice de l'impureté, il y aurait de l'indiscrétion et du péril de vouloir se mettre à l'épreuve , et de s'exposer aux occasions. Jésus -Christ lui-même n'a jamais voulu permettre que le démon le tentât sur cette matière, pour nous apprendre , disent-ils , que nous ne devons pas nous exposer à ces sortes de tentations , quelque espérance que nous ayons d'en triompher ; parce que la pente a l'impureté est très-naturelle à l'homme, et que comme c'est un vice qui flatte
fi) Cass. coll. 19. e. 14. et 16. Idem deinst. reg. /» 6. Et B<mav, dereform. menlis, c, 3.
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extrêmement les sens , il est toujours trèsà craindre qu'ils ne lui donnent entrée dans notre cœur. De même, dit St.Bonaventure, que quand on a intelligence dans une place qu'on attaque, il est plus facile de s'en rendre maître; aussi est-il plus facile au démon, qui a des intelligences étroites avec notre chair , de nous réduire par-là sous sa puissance ; c'est pourquoi il faut la - dessus se tenir extrêmement sur ses gardes, en évitant soigneusement toutes les occasions qui peuvent porter au mal , et en rejetant toutes les pensées qui nous en viennent. Cassien et saint Thomas disent que c'est dans ce sens qu'il faut entendre le précepte de l'Apôtre : Fuyez la fornication (i); et que l'Apôtre a Voulu nous montrer par ces paroles, qu'on ne résiste à l'impureté qu'en la fuyant.
Il est rapporté dans les chroniques de Tordre de saint François (2) , que frère Gilles , frère Rufin , frère Simon d'Assise et frère Junipère., étant ensemble en conférence spirituelle , frère Gilles demanda aux autres ce qu'ils faisoient pour résister aux tentations de l'impureté. Je considère, dit frère Simon, quelle est l'infamie de ce péché , et combien il est honteux , non-seulement devant Dieu , mais aussi devant les hommes , puisque quelque abandonnés qu'ils soient, ils se cachent pour le commettre ; et cette considération
{1) Fugtte fornicationem . 1. Cor. 6. îS. (2) Chron. Ord. S. Franc. 1. Part. I. 6. c. 58.
Il4 PART. II. TRAITÉ IV. CHAP. XXI.
m'en donne une horreur si vive, que je me trouve bientôt délivré de la tentation. Pour moi, dit frère Piufin, je me jette contre terre, et j'implore avec larmes le secours de Dieu et de la \ierge, jusqu'à ce qu'elle soit entièrement passée. Et moi, dit frère Junipère, quand je vois qu'elle vient, et qu'elle commence à s'emparer de mes sens , je ferme aussitôt toutes les avenues de mon cœur , et j'y mets en garde plusieurs saintes pensées , et lorsque celles que le démon envoie veulent entrer dans mon cœur , je leur crie que la place est prise , et qu'il n'y en a plus pour elles : ainsi je leur empêche l'entrée, et je les chasse avec honte. Alors frère Gilles , qui avoit bien considéré ce qu'ils avoient dit tous trois , s'écria : Je m'en tiens à la pratique de frère Junipère , et c'est assurément la meilleure; car la meilleure manière de combattre contre l'impureté , c'est de fuir. Ainsi, le moyen le plus sûr et le plus aisé pour résister aux tentations de cette nature, est d'éloigner de soi toutes les mauvaises pensées , et de leur fermer toutes les avenues du cœur , car si une fois on les y laisse entrer, il sera difficile ensuite de les en chasser. Il faut tenir les ennemis éloignés de la place, pour les empêcher de s'en rendre maîtres ; quand ils se seront emparés des portes , c'est un miracle si elle n'est perdue. Dans la troisième partie de cet ouvrage (i) , nous parle-
(i) 777.e Partie, Traité de la Chasteté.
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rons plus au long de cette tentation , et des remèdes dont il faut se servir pour la vaincre; et ces remèdes pourront être aussi d'un grand secours contre les autres tentations.