‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 4)Chapitre 22 sur 67 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

De quelques ans frès-utiles pour le temps de la tentation.

Nous avons parlé de plusieurs remèdes contre les tentations ; mais il est impossible de les marquer tous; car, dans les maladies de l'ame aussi bien que dans celles du corps , les remèdes sont infinis , et il faut laisser, toujours beaucoup de choses à la prudence et à la discrétion du médecin, afin que , selon l'état et la disposition du malade , et suivant la nature et les circonstances du mal , il se serve de ceux qu'il jugera les plus propres. C'est pourquoi les maîtres de la vie spirituelle disent que le grand remède contre toutes sortes de tentations , est de les découvrir de bonne heure au médecin spirituel. Mais parce que nous parlerons de cela plus amplement dans la troisième partie,, nous nous contenterons de mettre ici quelques avertissemens que les Saints nous donnent touchant cette matière. Saint Basile dit que comme on ne découvre pas les maladies du corps a toutes sortes de personnes, mais seulement aux médecins qui doivent en prendre soin; aussi les tentations, qui sont les

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maladies de l'ame, ne doivent pas se découvrir à tout le monde, mais seulement aux médecins spirituels que Dieu a établis pour ce sujet y qui sont les supérieurs et les confesseurs. Cet avertissement est conforme a ces paroles de saint Paul : jSous devons, au reste , nous autres qui sommes forts , supporter les infirmités des f cibles (i). Il a aussi beaucoup de rapport avec une de nos règles , qui veut que dans les occasions de cette nature, on ait recours au préfet des choses spirituelles, ou au confesseur, ou au supérieur, et il est enfin plus important quebeaucoup de gens ne s'imaginent. Car il arrive quelquefois que l'on cache les tentations à qui on devroit les découvrir, et qu'on les découvre a qui on devroit les cacher; et comme il peut, se faire que votre frère soit sujet a la même tentation que vous, il est à craindre que vous ne vous rassuriez trop par l'exemple l'un de l'autre, et qu'ainsi cette confidence ne devienne également préjudiciable a tous deux. Il faut donc, tant pour éviter cet inconvénient , que pour plusieurs autres raisons , ne découvrir ses tentations et ses maladies spirituelles qu'aux médecins spirituels , à qui on doit croire qu'elles ne seront point contagieuses , et de qui on doit attendre du soulagement. Et c'est ce que le âge nous recommande, quand il dit : Ne découvrez point votre cœur à tout le inonde {2).

(1) Debemus autem nos firmiores, iaibécillitetei infirmorum sostinere. Rom. i5. 1.

[al Kbn omni homini coi tuum manifestes. EccUS.2a.

"Ayez beaucoup d'omis , mais ne prenez conseil que d'un seul que vous aurez choisi entre mille (i).

Un autre avertissement très -important , pour le temps cle la tentation , est qu'il faut bien se garder de se relâcher alors dans ses exercices spirituels, et de les quitter, ou d'en retrancher quelque chose ; car , quand la tentation ne nous feroit point d'autre mal que de nous déconcerter en cela , le démon croiroit avoir beaucoup fait , et se trouveroit fort content. Au contraire, c'est dans la tentation qu'on doit les continuer avec une nouvelle ferveur , et qu'on a plutôt besoin d'ajouter que de retrancher , parce que si nous nous laissons tomber des mains les armes spirituelles dont nous nous défendons contre lui, il lui sera plus facile de venir à bout de nous. Il faut donc alors être extrêmement fidèles a Dieu; et c'est en quoi il reconnoît ses véritables serviteurs , suivant ce qu'il dit luimême à ses apôtres : Vous êtes ceux qui êtes demeurés toujours avec moi dans mes afflictions (2). Au reste, ce n'est pas merveille que dans le calme et dans les douceurs delà dévotion, on persévère dans la pratique des exercices spirituels ; mais que l'on y persévère au milieu des tempêtes qu'excitent les tentations , et malgré les sécheresses et les

(1) Multi pacifîci sint tibi, et cousiliarius sit tibi unus de mille. Eccli. 6. 6.

(a) Vos estis , qni permansistis mecum in tentationibus meis. hue. 22, 28.

amertumes que Dieu nous envoie , c'est ce qui est louable , et c'est ce qui marque qu'on l'aime et qu'on le sert véritablement pour lui-même.

On doit encore , dans le temps de la tentation , se donner entièrement de garde de rien cbanger à sa conduite spirituelle, et de prendre de nouvelles résolutions; le temps n'y est pas propre. On ne voit rien dans l'eau , tant qu'elle est trouble : laissez -la rasseoir et s'éclaircir , alors vous verrez les ordures qui sont au fond. L'agitation et le trouble que cause la tentation , ne permettent pas que vous voyiez ce qui est le plus à propos. Les maux mont environné , dit David , et je nai rien pu voir (i) ; de sorte que ce n'est pas là le temps de délibérer de rien , et de prendre de nouvelles mesures; laissez passer la tentation, et quand vous aurez l'esprit dans une assiette plus tranquille , alors vous connoîtrez mieux ce qu'il faut que vous fassiez. Tous les maîtres de la vie spirituelle marquent ceci comme une cbose essentielle; et saint Ignace nous le recommande particulièrement dans les règles qu'il donne pour le discernement des esprits. La raison qu'il en apporte , est que comme dans le temps des consolations spirituelles de l'esprit, Dieu nous porte au bien , aussi dans le temps de la tentation, l'esprit du démon nous pousse au mal; et qu'ainsi il est

(0 Quoniam circumdederuat me mala, et non potai , ut Tiderem. Ps. 3g. i3.

DES TENTATIONS. I IQ

dangereux alors de suivre les nouvelles pensées qui nous viennent.

Ilfautde plus, dans le temps de la tentation, être extrêmement soigneux de recourir aux remèdes que nous avons marqués, et de ne pas demeurer les bras croisés; et c'est ce quel'exemple suivant nous fera voir. Il est rapporté dans la vie desPères, qu'un solitaire étant extrêmement tourmenté de l'esprit d'impureté , alla trouver un des plus anciens Pères de tout le désert , pour le prier d'obtenir de Dieu qu'il le délivrât d'une tentation si fâcheuse.Le saint vieillard lui ayant promis ses prières , et n'ayant point cessé depuis ce moment de les adresser à Dieu pour ce sujet , le solitaire retourne à lui quelque temps après, lui dit que sa tentation ne s'apaise point, et le conjure de les redoubler. Il les redouble à plusieurs fois, il pleure, il soupire , il gémit : cependant le solitaire revient toujours lui dire quJil ne reçoit aucun soulagement de ses prières ; et il revient si souvent , que le saint homme ne sachant à quoi en attribuer la cause , s'en afflige, s'en étonne et s'en plaint à Dieu. Une nuit qu'il avoit l'esprit rempli de cette pensée, Dieu lui fit voir en révélation ce solitaire , assis nonchalamment dans une chaire , et l'esprit d'impureté se présentant devant lui sous diverses figures de femmes , qu'il regardoit avec attention et avec plaisir. Il voyoit aussi que l'ange du Seigneur sembloit indigné contre lui , de ce qu'au lieu de se prosterner en terre, et de recourir a Dieu par le moyen

de la prière , il demeuroit lâchement dans sa place, et se laissoit malheureusement flatter par ces sortes d'imaginations, et par-là il comprit facilement que ce qui empêchoit que Dieu ne l'exauçât , c'étoit la nonchalance de ce solitaire, et le peu d'efforts qu'il faïsoit pour résister à la tentation. C'est pourquoi, dès la première fois qu'il le revit : Mon frère, lui dit-il, c'est votre nonchalance et la complaisance avec laquelle vous vous entretenez dans les mauvaises pensées , qui font que Dieu ne m'exauce point. Quelques prières qu'on puisse lui offrir pour vous , vous ne serez jamais délivré de l'esprit d'impureté, si vous ne travaillez vous-même a vous en défaire , et si par le jeûne , par la prière, par les larmes et parles gémissemens , vous ne vous mettez en état d' obtenir de Dieu qu'il vous fasse la grâce d'y résister. Comme dans les maladies corporelles, les remèdes les plus propres, et donnés le plus à propos, deviennent inutiles au malade, si de son côté il ne s'abstient de tout ce qui peut lui faire mal; aussi, dans les maladies spirituelles , les prières et les bonnes œuvres que l'on offre à Dieu pour le prochain, ne lui servent de rien, s'il ne s'aide de lui-même, et si par la prière et par la mortification il ne tâche d'attirer la miséricorde de Dieu sur lui. Ces paroles touchèrent tellement ce solitaire , que dès lors il résolut de suivre le conseil du saint vieillard; et en eifet, il le mit si bien depuis en pratique , que par

ses prières et ses austérités , il mérita que Dieu eût pitié de lui, et le délivrât de la tentation dont il étoit affligé depuis tant de temps. Or, c'est ainsi que nous devons en user dans celles qui nous affligent, n'oubliant rien pour lesvaincre, etfaisant pourcela tout cequi peut dépendredenous,carcen'estqu'à ce prix que Dieu veut bien nous en donner la victoire.

Mais parce que, dans la manière de résister aux tentations, il peut y avoir du plus ou du moins, il est encore bon d'avertir ici qu'il ne faut pas se contenter simplement d'y résister,, mais qu'il faut y résister de toutes ses forces.

Nous lisons dans les Chroniques de saint François, que Dieu voulant un jour découvrir a frère Jean d'Àlverne les différentes manières dont les religieux résistoient aux tentations , et principalement à celles de l'impureté , lui fit voir une multitude innombrable de démons , qui ne faisoient autre chose que tirer continuellement des flèches contre les serviteurs de Dieu. Les unes retournoient aussitôt avec violence contre les démons mêmes qui les avoient tirées , et alors ils s'enfuyoient avec de grands hurleniens ; les autres rebroussant sur ceux contre qui elles étoient décochées , tomboient à leurs pieds sans leur avoir fait aucun mal ; les autres leur entroient jusqu'au bout du fer , et les autres les perçoient de part en part. Suivant cela , la meilleure manière de résister , et celle à laquelle nous devons nous

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attacher, c'est de blesser le démon , et de le chasser avec les mêmes armes avec lesquelles il nous attaque; et c'est ce que nous ferons, si nous nous appliquons a tirer du profit des tentations dont il se sert pour nous perdre; si, par exemple, lorsqu'il nous suggère quelque pensée d'orgueil, nous venons à nous humilier et à nous abaisser davantage devant Dieu et devant nos frères; ou si d'une tentation d'impureté nous prenons occasion d'avoir plus d'horreur de ce vice , plus d'attachement a la chasteté , plus d'attention sur nous - mêmes , plus de zèle, plus de ferveur etplus de soin de recourir à Dieu dans nos besoins. Saint Augustin, sur ce passage du Psalmiste : Ce'dragoîi que voies avez formé pour vous en faire un jouet (i) , dit que c'est ainsi que les serviteurs de Dieu se font un jouet du démon , parce qu'alors il se trouve pris dans les mêmes filets où. il prétendoitles prendre, suivant ces paroles de l'Ecriture : Ils se sont pris les pieds dans le piège quils avoient caché (2). Quil se prenne dans l'embûche quil a dressée, et quil tombe lui-même dans ses fdets (3) ; que sa malice retourne sur lui , et que son iniquité retombe sur sa propre tête (4).

(1) Draco iste quem formâsti ad illu deudum ei. Ps. io3. 26,

(2) In laqneo isto quem absconderunt, comprehensus est pes eorum. Ps. 9. 16.

(3) Captio quam abscondit , appréhendât cum , et in laqa eam cadat in ipsum. Ps. 34. 8.

(4) Convertetur dolor ejus in caput ejus, et in verticem ipsiusiniquitas ejus descendet. Ps. 7. 17.

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