CHAPITRE PREMIER
Combien il importe à un Religieux Je ne point faire de voyage chez ses parens.
C'est une règle qui peut convenir à toute sorte de religieux, que celle que saint Ignace nous a laissée, touchant l'affection envers les parens. Tous ceux, dit-il, qui entrent dans la Compagnie, non-seulement doivent faire état de quitter leur père, leur mère , leurs parens , leurs amis > et tout ce qu'ils possédoient dans le siècle , mais ils doivent aussi compter que c'est a eux que s'adressent ces paroles de Jésus-Christ : Celui qui ne hait pas son père , sa mère et même son ame , ne peut être mon disciple (i). Qu'ils s'appliquent donc a réduire dans les bornes de la charité chrétienne, tous les sentimens que la chair et le sang leur inspirent pour leurs parens , et qu'ils se regardent comme
(1) Qui non odit patrem suam , et matrem , et fratres , et sorores, adhùc autem et animam suam , non potest meus esse discipnlus. Lue. 14. 26.
des gens qui sont morts au monde et a l'amour du monde , qui ne vivent plus qu'à Jésus-Christ seul , et à qui Jésus-Christ doit tenir lieu de père , de mère et de toutes choses. 11 ne suffit pas que le corps quitte le monde, il faut que le cœur le quitte aussi , en se dépouillant de tous les attachemens par où il tient au monde.
Ce n'est point mal fait d'aimer nos parens; au contraire , il faut , parce que ce sont nos parens, les aimer plus que les autres; mais si cet amour n'est fondé que sur les sentimens de la nature , ce n'est pas aimer en chrétien, encore moins en religieux , puisque les hommes les plus barbares aiment tous leurs pères et ceux qui leur sont liés par le sang. Il faut, dit saint Grégoire, qu'un chrétien , et surtout un religieux ^ purifie cet amour de chair et de sang , au feu de l'amour divin ; et que lui ôtant ainsi tout ce qu'il a de terrestre et de contraire à l'amour du souverain bien , il aime moins ses parens , parce que la nature Yy porte, que parce que Dieu le commande : qu'il les aime dans la vue seule de Dieu et pour Dieu seul, comme Dieu les aime lui-même, et comme il ordonne de les aimer. C'est là précisément ce que saint Ignace demande de nous, dans la règle (i)que nous avons rapportée, et au sujet de laquelle nous remarquerons une chose en passant. C'est que dans
(1) Cap. i.Exam. §. 7. ctReg. 8. summ.
les autres règles (i) , il se contente de nous donner les choses nues et simples , comme il les avoit reçues de Dieu , et ne les appuie point de l'autorité de l'Ecriture , comme il pouvoit le faire aisément, puisque la morale des constitutions est toute tirée de l'Evangile. Mais ici où il s'agit de régler un sentiment aussi naturel et aussi enraciné en nous que celui de l'amour envers les proches, il a aussitôt recours à TEcriture-Sainte. Il pratique encore la même chose , lorsqu'il parle de la manière dont on doit disposer de ses biens en quittant le monde; car en cet endroit il confirme sa doctrine par ces paroles de David : // a distribué et donné ses biens aux pauvres{i); et par celles de Jésus-Christ même : Donnez aux pauvres tout ce que vous avez (3).
C'est une matière très -importante pour les religieux, que celle dont il est ici question : et comme saint Basile , saint Grégoire , saint Bernard et plusieurs aul res l'ont traitée amplement, nous rapporterons ici en substance ce qu'ils en ont dit. Pour commencer par saint Basile, il dit qu'il est d'une trèsgrande conséquence à un religieux d'éviter le commerce et les visites de ses parens ; et la raison qu'il en donne, est qu'outre que nous ne leur sommes d'aucun secours, cela trouble la tranquillité et l'économie de notre
(i) Cap. 4. Exam. §. i.
te) Dispcrsitdeditpauperibus.PS. m. 9.
(3) Vende omniaquaehabes, et dapauperibus. Matth. 19. 21.
vie, et nous jette dans les occasions du péché (i). Ils nous entretiennent de leurs affaires domestiques, de leurs procès, de leurs pertes, et de tout ce qui leur donne de la peine ; en sorte que nous revenons chargés de tous leurs chagrins. Et ce qu'il y a de pis en cela , nous nous exposons même à de grands dangers : car le souvenir de la vie qu'on a menée dans le monde ( i ) venant a frapper alors l'imagination , peut faire rouvrir de vieilles plaies, qui se referment ensuite difficilement. Il ne faut que la seule vue d'un lieu ou d'une personne, pour rappeler des idées que le temps et Téloignement avoient presque entièrement effacées ; et comme on passe facilement d'une chose à l'autre , on se laisse si bien aller à ces sortes d'imagination , qu'on vient enfin à perdre la paix et la tranquillité de l'ame. C'est pourquoi les maîtres de la vie spirituelle veulent que quand même nous nous proposons de détester nos péchés passés , nous ne les envisagions qu'en général , sans entrer dans un détail qui pourroit nous porter des images dangereuses dans l'esprit. Que s'il faut éviter cela avec tant de soin dans une action si sainte , à combien plus forte raison doit-on s'éloigner de toutes les occasions inutiles, qui peuvent produire le même
(1) Nàm suprà hoc quôd illisnullani utilitatem exhibemus, insuper et nostram ipsorum vitam tumultibus et turbatione replemus, etpeccatorum occasiones attrahimus. Basil, inquœ futihs dis p. 32
(2) Memoria prions vitae. Idem. ibid.
effet dans notre imagination? Quand vous n'aurez pas voulu les fuir, et que cette paix intérieure dont vous jouissez viendra ensuite h être troublée , de qui aurez-vous à vous plaindre? vous n'aurez eu que ce que vous aurez cherché , et que ce que vous aurez mérité d'avoir.
Ce qui arrive encore du commerce quJon a avec ses parens , c'est , dit saint Basile , que leurs mauvaises habitudes et leurs mauvaises inclinations s'impriment peu a peu dans notre cœur : que l'ame se remplit des pensées du siècle , et se refroidit pour les choses du ciel ; qu'on n'a plus d'ardeur ni de fermeté dans ses bonnes résolutions, et qu'enfin on se sécularise de nouveau , pour ainsi dire , et on retourne insensiblement au monde : Ils ont eu commerce avec les Gentils ; dit le Prophète , et ils ont appris à faire comme eux ; ils ont adoré leurs idoles , et c'a été le sujet de leur perte (i). Il vous en prendra de même du commerce des gens du monde; vous aurez bientôt retenu leur langage , leurs déguisemens et leurs manières. Vous êtes déjà attaché à leurs idoles , qui sont la vanité et l'amourpropre; vous êtes déjà rempli de vous-même, et vous cherchez votre satisfaction et votre gloire : ne sont-ce pas là des marques qu'ils vous ont communiqué l'esprit du monde?
(0 Commixli sunt inter gentes , et didicerunt opéra eorum , et servierunt sculptilibus eorum, et factum est iîlis io scandalum. Ps. io5. 35. 36.
Saint Basile (i) ajoute encore une autre raison , pour laquelle nous devons éviter le commerce de nos parens ; c'est que la tendresse naturelle que nous avons pour eux , nous rend trop sensibles a tout ce qui les touche , et fait une trop vive impression sur nous. Car on ne peut leur rendre de fréquentes visites, sans que naturellement on vienne à se réjouir de leurs prospérités, à s'affliger de ce qui leur fait de la peine, a s'inquiéter de leurs intérêts , et a s'embarrasser de mille soins. On songe continuellement, n'ont -ils besoin de rien? qu'est-ce qui leur manque? trouveront-ils leur compte dans cet emploi? réussiront -ils dans leur dessein ? se tireront-ils de cette affaire avec honneur ? Et toutes ces pensées , toutes ces inquiétudes affoiblissent tellement en nous l'homme spirituel, que la moindre tentation est capable de nous terrasser. Nous ne sommes plus alors, dit saint Basile, que des statues de religieux : nous portons l'habit de religieux, mais nous n'en avons ni l'esprit , ni la vertu (2); et pendant que notre corps est renfermé dans une cellule , nous avons l'esprit ailleurs , et notre imagination se promené dans le monde parmi nos proches.
Cassien rapporte (3) qu'un solitaire s'étant
(1) S. Basil, tibi sup.
(2) Eoquè promovet, ut habitum religionis tantùm instar stature circumferamus, ilii nullo pacto virtutum studio correspondante, ld. ibid.
(5) Collai. 24. c. 4.
retiré dans un lieu qui éloit fort proche de la maison de ses parens , et où ils lassistoient de tout ce qui lui étoit nécessaire, vécut quelque temps en cet état, trouvant que cette sorte de vie , où il n'avoit rien a faire qu'à vaquer à l'oraison et à la lecture spirituelle, étoit une vie très-douce et très-sainte. Il alla voir un jour saint Antoine; et le Saint lui ayant demandé où il demeuroit , il lui répondit qu'il demeuroit proche de ses parens , et que comme ils a voient la charité de prendre soin de lui , il avoit l'avantage de pouvoir donner tout son temps à Dieu. Mais; mon fils, repartit le Saint , quand il arrive quelque chose de fâcheux a vos parens , n'en êtes-vous pas affligé ] et quand ils ont quelque sujet de joie, n'en êtes-vous pas hien-aise ? et le solitaire lui ayant avoué qu'il ne pouvoit s'empêcher de prendre part à tout ce qui leur arrivoit. Hé bien , mon fils , répliqua le Saint , sachez que dans l'autre vie vous serez du nombre de ceux avec qui vous vous serez affligé et réjoui clans celle-ci. Celui qui s'intéresse aux choses du siècle dans cette vie, n'aura place dans l'autre qu'avec les gens du siècle.
Il importe donc extrêmement d'éviter le commerce de nos proches; car , après tout, ce que nous ne voyons point ne fait guères d'impression sur nous ; et comme rien ne nous dégage plus des biens de ce monde , que de les avoir abandonnés en effet , et d'y avoir renoncé solennellement pour toujours ; aussi
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rien ne peut tant nous détacher de cette affection de chair et de sang que nous avons pour nos parens , que de ne les plus voir , et de rompre toute communicationavec eux. Il faut nous séparer d'eux réellement et de fait , si nous voulons que notre cœur s'en sépare : l'un ne peut se faire sans l'autre. Il arrive même assez souvent que l'absence ne l'empêche pas de se porter continuellement vers eux : que sera-ce , si nous venons à les voir et à les entretenir ?
C'est pour éyiter les incônvéniens qui peuvent en arriver , que nos constitutions défendent expressément a tous ceux de la Compagnie de faire des voj^ages chez leurs parens. Mais afin qu'une si sainte et si utile défense puisse avoir lieu, il faut y contribuer de votre côté; il faut, quand vos parens demandent permission pour vous, être le premier a vous y opposer; il faut par de bonnes raisons, qui ne vous manqueront pas, si vous êtes bien intentionné, tâcher de leur ôter cette pensée de l'esprit, et tourner enfin si bien les choses, qu'ils aient sujet d'être contens, et de croire que vous l'êtes. C'est là ce quejes supérieurs demandent de vous; et surtout vous leur faites un extrême plaisir, quand vous leur dites de vous-même, que vous les délivrerez de l'importunité de vos parens. Car souvent ils ne peuvent , si vous ne vous en mêlez , se défendre des instances qu'on leur fait et qu'on leur fait faire; et ainsi ils sont obligés d'y con-
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descendre, et deselaisser arracher la permission qu'on leur demande : mais au fond , ils voudroient bien qu'il fût en leur pouvoir de s'en dispenser. Ce que nous disons ici a ce sujet, peut servir encore d'avertissement pour d'autres rencontres. Vos parens, par exemple, ou vos amis vous prient d'une chose qui n'est pas selon votre profession ; n'allez pas les renvoyer à votre supérieur; c^est le mettre en nécessité ou de rompre avec eux, ou de leur accorder ce qu'ils demandent. Il ne faut pas laisser venir les choses jusque-là ; il faut de vous-même tâcher de les détourner du dessein qu'ils ont , et essayer de leur faire entendre raison, et ne pas faire comme quelquesuns qui , de peur de mécontenter personne, embarrassent toujours leurs supérieurs de tout. Saint Jérôme (i), sur ces paroles de Jésus-Christ : Soyez prudens comme des serpens , remarque qu'une des raisons pour lesquelles l'exemple du serpent nous est proposé, est que pour défendre sa tête, d'où dépend sa vie , il la cache de tous les replis de son corps. Nous devons toujours en user ainsi à l'égard de notre supérieur, qui est notre tête, et non pas l'exposer, comme nous faisons souvent , aux plaintes et aux murmures des séculiers, afin de nous mettre a couvert, et de nous tirer d'affaire. Il faut extrêmement prendre garde à cela en ces sortes de rencon-
(1) Hieron. in illud : Estote prudentes sicut serpentes. Matth. io. 16. Poniturexemplum serpentis, qui toto corpore occultât caput , ut illud in quo vita est , protegat.
iZl PART. II. TRAITÉ V. CHAP. I.
très ; car , généralement parlant , les choses ne dépendent alors que de nous ; il n'y a qu'à avoir bonne intention , et on trouve bien le moyen de faire ce qu'on veut. C'est pourquoi ce que je voudrois conseilleràrégarddes voyages chez nos parens , ce seroit premièrement de faire tout ce qu'on pourroit auprès d'eux, et auprès des supérieurs, pour s'en exempter; et en tout cas ne les faire que par pure obéissance, et après en avoir représenté les inconvéniens a son supérieu r : encore avec tout cela ne laisse-t-on pas d'avoir à craindre , et d'avoir besoin de se tenir sur ses gardes.
Surius rapporte (i) de saint Théodore, abbé , que peu de temps après qu'ilse fut fait religieux, sa mère s' étant chargée de plusieurs lettres d'évêques, alla pour le voir, et a leur recommandation en obtint la permission de saint Pacôme , dans le monastère duquel il étoit. Le jeune religieux l'ayant su, fut trouver le Saint, et lui dit : Si vous voulez que je voie ma mère, assurez-moi auparavant, mon père, que je ne rendrai point compte de cette visite au jour du jugement; et le saint abbé ne l'en ayant point voulu assurer, mais lui ayant répondu que c'étoit à lui de juger si c'étoit une chose qui pût lui être préjudiciable , et qu'en ce cas-là il ne l'obligeoit à rien : Théodore refusa de voir sa mère, et ce refus tourna à bien; car elle, qui avoit une extrême passion de le voir, se retira dans un monas-
{i } In vilâ S , Pacom . e. 3 1 .
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tère de filles, du voisinage, espérant que comme les religieux de celui où étoit son fils en avoient la direction, elle pourroit l'y voir avec eux de fois a autre. Ainsi Dieu bénit le refus du fils , et en fit l'occasion de la vocation de la mère. C'étoit la, au reste, être dans une disposition très-sainte , de ne vouloir voir sa mère que par pure obéissance, et avec laprécaution d'en charger auparavant la conscience du supérieur. Un bon religieux ne devroit aller voir ses païens que de cette sorte ; et si nous savions combien ces visites sont dangereuses pour le salut , nous les craindrions davantage , et nous apporterions plus de soin h nous en dispenser. Les histoires sont pleines d'exemples de religieux qui se sont perdus par-la; devenons sages aux dépens d'autrui, pour ne pas tomber dans les mêmes inconvéniens.
Si vous êtes mort avec Jésus-Christ, à vos proches, selon la chair, pourquoi cherchezvous de nouveau, dit saint Basile, à avoir commerce avec eux"? Que si vous voulez rétablir en vous , pour l'amour d'eux, ce que vous y avez détruit pour l'amour de Jésus- Christ, n'êtes -vous pas un prévaricateur] Que leur considération ne vous fasse donc point quitter le lieu où Dieu vous a mis ; car , a mesure que vous vous en éloignerez, peut-être vous éloignerez-vous aussi de 1 esprit de votre profession (i). La Vierge et
(i) Si mortuus es cum CUristo à cognatis tais sccuudùm cai!
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saint Joseph ne trouvèrent point Jésus-Christ parmi ses parens , ni parmi ceux de sa connoissance (i), Et comment, dit saint Bernard, ô mon aimable Jésus , vous trouverai-je parmi mes parens , vous que Ton n'a pas trouvé parmi les vôtres (2)? C'est dans le temple, c'est dans la retraite et dans la prière qu'il faut le chercher , et c'est lk que vous le trouverez.
Nous lisons de saint François-Xavier , que retournant de Rome en Portugal , pour aller de la aux Indes , et passant a quatre lieues de chez lui, il ne voulut jamais se détourner de son chemin , pour voir sa mère et ses parens, quelques instances qu'ils pussent lui en faire, et quoiqu'il sût bien que s'il en perdoit l'occasion , il ne la retrouverait jamais. Le père le Fèvre fit la même chose , passant à cinq lieues de chezlui.Etlorsquesaintlgnace, par une nécessité indispensable, fut obligé d'aller à Loyola, il se mit dans l'hôpital, et ne voulut point aller loger chez son frère.
nem , quid rnrsùs inter ipsos versari cupis ? Si verô quid destruxist! propter Chris tum , rursùs œdificas propter cognatos tuos, transgresserez teipsum constituis ? Ne igitur ob cognadUpïï*U°rUAne"3sitatem secess"i* à loco tuo , nam èloco Tn «J 'rV-l for,tassis ex XW° discedesà moribus tais. S 'Basil. tf>. aa L-naon. Luc. o. oî.
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Qu(i2j„îeï0trdÔ-te' b,°Qe Jesu>inter cognatos meos inveniam, qui inter tuos minime es inventus ? Bern .
DE L'AFFECTION ENVERS LES PARENS. 1 35 \A^AAA^X^S\TVXX\S\ÎVVVVY \SWV\ÎV\S\J wwww w wwwwsw