‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 4)Chapitre 24 sur 67 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Qu'un Religieux doit aussi éviter de recevoir des visites de ses parens } et d'avoir commerce de lettres avec eux.

Un bon religieux , qui a le service de Dieu et son avancement spirituel véritablement à cœur, et qui songe pourquoi il est entré clans la religion , doit non-seulement s'empêcher de faire des voyages chez ses parens , mais encore se priver , le plus qu'il peut , de leur commerce , en les empêchant de le visiter. Saint Ephrem dit qu'il faut essayer de les obliger a réduire leurs visites à une ou deux tout au plus par an. Encore, ajoute-t-il, si vous pouviez vous défaire entièrement d'une conversation inutile, vous n'en feriez que mieux (i). Il appelle , avec raison , leur conversation inutile. Saint Ignace l'appelle aussi de même dans ses Constitutions ; et nonseulement elle l'est , mais elle est même très - dangereuse , comme nous l'avons déjà dit; au lieu qu'il a plu à Dieu de montrer par l'exemple des Saints, et par des miracles, combien le refus de voir nos proches , et la sécheresse envers eux dans ces occasions lui est agréable.

(i) Sed si inutilem illorum conversationem pœnitùs prsecideris, raeliùs âges. Ephr. tom, a. tract, de van. doctr. c. 35.

l36 PART. H. TRAITÉ V. CHAP. IL

11 est rapporté dans le Pré spirituel (i) , qu'un saint anachorète , nommé Syriaque , entendant heurter à la porte de sa cellule , et connoissant que c'étoient ses parens qui venoient le voir, se mit aussitôt en prière, pour demander à Dieu qu il lui plût de faire en sorte qu'ils ne le vissent point. Cela Fait , il ouvre sa porte , sort au milieu d'eux sans être aperçu , et se retire bien avant dans le désert , et il ne voulut point retourner qu'il ne sût qu'ils étoient partis. Surius rapporte de saint Pacôme (a), que sa sœur étant venue pour le voir, et pour savoir de ses nouvelles , il lui fit dire par le portier du monastère, qu'il se portait bien, et qu'elle s'en allât en paix; et que n'ayant pas été moins touchée de ce refus, que la mère de Théodore l'avoit été de celui de son fils , elle se renferma [comme elle dans un monastère voisin de celui de son frère, et y passa entièrement ses jours.

Mais il ne faut pas seulement qu'un bon religieux s'empêche de voir ses parens; il faut aussi qu'il s'abstienne, autant qu'il peut, d'avoir aucune communication par lettres avec eux; car c'est un commerce qui n'est propre qu'à lui donner de l'inquiétude et du trouble. Pour cet effet, comme en ne leur faisant point de visites > il peut se délivrer des leurs, aussi il se délivrera de leurs lettres, en ne leur écrivant point. Si vous sa-

(i) In Prat. spir. Joan. Mosc. e. 53.

(a) Surius in Fit. S. Pacom. ij. Maii.

DE L'AFFECTION EiNVERS LES PARENS. i3t

vez quitter les hommes , dit un serviteur de Dieu ( i), ils vous quitteront et vous laisseront en liberté; le tout est que vous le vouliez, car si vous le voulez, vous en trouverez assez les moyens. Nous avons déjà quitté notre pays , notre maison et nos parens, pour l'amour de Dieu : achevons de les quitter tout-à-fait , et tâchons même de les oublier entièrement , afin qu'étant ainsi dégagés de toutes les choses de la terre , nous ne songions qu'à aimer et à servir Dieu.

Cassien rapporte (2) qu'un solitaire qui étoit fort adonné à la prière et à la contemplation, et qui, pour mieux y vaquer, tâchoit de tenir son cœur dans un continuel éloignement de toutes les pensées du siècle , reçut , au bout de quinze ans de retraite , un gros paquet de lettres de son pays. Dès qu'il l'eut entre les mains, il se mit à penser et a dire en lui-même : Si j'ouvre ces lettres , que de pensées ne me vont-elles point donner? Combien de différens mouvemens exciteront-elles en mon cœur , ou de joie, si j'apprends que mes parens sont dans la prospérité , ou de tristesse , si je trouve qu'il leur soit arrivé quelque malheur ] Combien de temps aurai-je l'imagination remplie du souvenir de ceux qui m'écrivent! Quel trouble, quelle distraction cela ne me donnera-t-il point dans la méditation et dans la prière] Les traits de

(1) Imit. Christ, t. t.c. ai.

(a) Cass. Ub, 5. delnst, renunt. c. 32.

l38 PART. II. TRAITÉ V. CHAP. II.

leurs visages, les choses qu'ils m'auront dites autrefois, celles qu'ils m'écrivent maintenant, me repasseront à toute heure dans l'esprit. Quel temps ne me faudra-t-il point pour effacer ces sortes d'images? Quelle peine n'auraije point à revenir dans la tranquillité dont je jouis , et dans l'oubli profond où je suis des choses du monde? Enfin, que me servira d'avoir quitté mes parens , si mon cœur et mon imagination me reportent ensuite vers eux, et que je vienne à m'entretenir de nouveau avec eux? Comme il étoitdans cette agitation d'esprit, il prend le paquet au même état qu'il l'avoit reçu , et le jette dans le feu, en disant : Vaines pensées de tendresse pour mon pays et pour mes parens, puissiez-vous brûler avec ces lettres, afin que jamais vous ne tâchiez de me faire retourner aux choses que j'ai quittées (i). Non-seulement il ne voulut lire aucune des lettres qu'on lui écrivoit , mais il ne voulut pas même ouvrir le paquet pour voir le dessus d'aucune,, de peur que venant a en reconnoître 1* écriture, cela ne lui donnât des souvenirs qui pussent troubler sa paix et sa tranquillité intérieure. On rapporte une chose toute semblable de saint Ignace (2) ; et ceux qui ne se contentent pas de lire une fois les lettres qu'ils reçoivent, mais qui les gardent pour les relire , et pour rappeler et entretenir

(1) lia cogitationes patria? pariter concremamini , ne me uiteriùs ad illa , quae fugi , revocare tentetis. (s) In ejus vitd, l. i, e. 5.

de l'affection envers les parens* i3g en eux le souvenir de leurs parens , doivent profiter de cet exemple. Que si vous n'avez pas la force de brûler ces lettres avant que de les lire, que ne les brûlez-vous du moins ensuite, pour vous délivrer de toutes ces pensées de chair et de sang , qui ne servent qu'à vous inquiéter.

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