CHAPITRE III
Qu'un Religieux doit éviter d'aller en son pays ., quand même ce s er oit pour prêcher.
Quelques-uns , dans l'espérance de porter leurs parens à Dieu , se laissent vaincre par la tentation de retourner en leur pays : et quand les tentations se déguisent de cette sorte sous l'apparence du bien, elles sont ordinairement plus dangereuses, parce qu'on ne les regarde pas alors comme des tentations, mais comme de bonnes inspirations. Saint Bernard (i) , sur ces paroles : Prenez-nous ces petits renards qui gâtent les vignes , dit que c'est là un de ces renards qui gâtent la vigne du Seigneur , et qu'il a connu quelques religieux qui se sont ainsi perdus , en voulant gagner leurs parens à Dieu. Aussi d'ordinaire la parenté est-elle un obstacle au fruit que l'on pourroit faire dans les âmes , parce que vos parens qui vous ont vu familièrement dans
(i) Bern. serm. 64. sup. Cunt. in illud : Capite aobiival» pes parvulas , quae demoliuntur vincas. Cant. 2. i5.
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le monde, peuvent difficilement avoir pour vous le respect et la vénération que demande îe ministère de L'Evangile. C'est pourquoi Jésus-Christ lui-même nous assure que nul prophète n'est bien reçu dans son pays (i). Et quand Dieu voulut faire d'Abraham le patriarche des fidèles, il lui commanda de sortir de son pays, et de quitter ses parens et ses amis, pour s'en aller en Mésopotamie, où. il n'étoit connu de personne. La divine Providence tient encore une semblable conduite à Tégard de saint Paul. Il prioit dans le temple de Jérusalem^ et tout d'un coup ilfut ravi en esprit, et il vit le Seigneur qui lui dit : Hâtez* vous; sortez vite de Jérusalem; car ils ne recevront point le témoignage que vous leur rendrez de moi. Mais, Seigneur, répondit-il, ils savent eux-mêmes que je traînois en pri~ son ceux qui croy oient en vous, et que je les persécutois par toutes les synagogues. Et lorsqu'on versait le sang de votre martyr Etienne, j'assistois aussi à sa mort, et j'y consentois , et je gardois les habits de ceux qui le lapidaient. N'importe, ajoute le Seigneur , partez ; car je vous enverrai bien loin vers les Gentils (2). Dieu envoie l'Apôtre
(1) Amen dicovobis, quia nemo propbeta acceptus est in pafrià suà. Luc. \. "i.\.
(2) Factum est autem revertenti roibi in Jérusalem, et oranti in tcmplo, fieri me in stnpore mentis, et videre illum dicentem mihi : Festina , et exi velociter ex Jérusalem, quoniàm non récipient testimonium tuum de me. Et ego dixi : Domine , ipsi sciunt quia ego eram concludens in carecrem , et caedens per synagogas cos qui credebant in te. Et
DE L'AFFECTION ENVERS LES PARENS. I/îfl
dans des pays bien éloignés , afin qu'il fasse du bruit dans les âmes ; et vous , croyez-vous que vous pourrez en faire parmi vos parens ? Mais quel fruit pourrez- vous y faire ] Comment pourrez-vous les porter au mépris des choses du monde et des commodités delà vie, tant que vous serez avec eux à en jouir, et que cette tendresse de chair et de sang vous retiendra parmi eux?
Le père Ribadenéira (i) rapporte a ce propos une chose assez plaisante arrivée a un des nôtres, qui ayant une tendresse excessive pour 5a mère , Y é toit allé voir à Messine , d'où il étoit. Il entra , dit-il, un jour dans une église, comme on y exorcisoit une possédée, devant «ne grande foule de monde; et s'étant mis aussitôt à aider le prêtre, et à conjurer et menacer le démon de la part de Dieu , le malin esprit , pour toute réponse , se mit a contrefaire la voix d'un enfant qui appelle sa mère. Toutel'assistance,quiconnoissoit ce religieux, et qui savoit le sujet de son retour , comprit tout d'un coup la plaisanterie, et se prit a éclater de rire ; et lui, de son côté, demeura tout honteux et tout confus. Ne pourra-t-on pas vous répondre de la même sorte, lorsque vous serez chez vos parens à prêcher la mortification de toutes les choses du monde ?
cùm funderetur sanguis Stephani testis tui,ego astabam , «t consentiebam , et custodiebam vestimenta interficienlium illum. Et dixit ad me : Vade, quoniàm ego in nationes longe mittam te. <dct. sa. 17. iS. 19, 20. ai. (1) Pet. de Ribadenéira in dialog. manuscrip.
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Sévère Sulpice (i) raconte au même sujet une histoire d'une autre nature, et qui doit faire trembler. Il dit qu'un tribun d'Egypte , homme très-riche et de très-grande qualité, ayant été obligé, pour des affaires desa charge, de passer par le désert des anachorètes , et y ayant eu un long entretien avec le saint abbé Jean,, sur les choses du salut, sortit d'avec lui si touché , que quoiqu'il fût marié , et que même il eût un fils , il renonça dès lors toutà-fait au monde , et prit tellement à cœur le nouveau genre de vie qu'il avoit embrassé , qu'il surpassa en peu de temps les solitaires les plus anciens et les plus recommandables pour leur vertu. En cet état , il lui vint en l'esprit que puisqu'il étoit si désabusé des choses du monde , il valoit mieux qu'il allât chez lui travailler au salut de sa femme et de son fils 3 que de vivre dans la solitude a ne travailler qu'au sien; et trompé par cette apparence de zèle et de charité , après avoir demeuré quatre ans dans le désert , il se mit en chemin pour s'en retourner. Les religieux <Tun monastère par où il passa 9 et auxquels il communiqua son dessein, tâchèrent de l'en détourner, en lui représentant que c'étoit une illusion du démon , qui en avoit déjà trompé beaucoup d'autres de la même sorte. Quelque chose cependant qu'ils pussent lui dire , il n'y ajouta point de foi ; de sorte que persistant dans sa résolution , il
(1) Sever. Sulp. i, Dial.
prit congé d'eux. Mais à peine étoit-il hors du monastère , que tout d'un coup il devint possédé , et cela avec tant de violence , qu'il jetoit l'écume par la bouche , et se déchiroit lui-même à belles dents. On le rapporta avec beaucoup de peine au monastère, où l'on fut contraint de l'enfermer et de l'enchaîner ; et ni les prières que ces saints religieux offrirent à Dieu pour lui , ni les conjurations dont ils se servirent contre le démon qui le tourmentoit , ne furent d'aucun effet pendant deux ans. Au bout de ce temps-là , ayant plu a Dieu de le délivrer , il retourna dans le désert, bien corrigé par ce châtiment, et servant d'une grande leçon aux autres , pour persévérer dans les saintes vocations, et ne pas se laisser séduire par de fausses apparences de zèle. On peut voir parlà combien un religieux doit rejeter toutes les pensées qui le portent à retourner en son pays , et à revoir ses parens, parce que si, au rapport des Saints, c'est une tentation dangereuse , lors même qu'on n'a en cela d'autre vue que leur salut , que sera-ce , lorsqu'on n'aura que celle de leur satisfaction , ou de la sienne ?
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