‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 4)Chapitre 26 sur 67 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Qu'un Religieux doit lien se garder de se mêler des affaires de ses parens.

Il est surtout du devoir d'un religieux de ne point s'embarrasser des affaires de ses parens ; car c'est une chose très-dangereuse. On en voit plusieurs, dit saint Grégoire (i) , qui , après avoir renoncé au monde , et qui plus est, a eux-mêmes , conservent tant d'attachement pour leurs parens , qu'à toute heure la chair et le sang les rentraînent vers les choses qu'ils avoient abandonnées. De sorte qu'oubliant ce qu'ils doivent à leur profession , ils se remplissent l'esprit des intérêts de leurs proches, s'emploient pour eux auprès des puissances séculières , se mêlent de leurs procès et de leurs intrigues ; et perdant ainsi la douceur de la paix intérieure, ils se rengagent dans le commerce du siècle avec beaucoup de danger pour leur salut. Saint Isidore dit presque la même chose : Il y a beaucoup de religieux, dit-il, qui, par affection pour leurs parens, prennent mille soins pour eux, jusqu'à s'embarrasser même dans leurs démêlés et dans leurs procès ; et tandis qu'ils s'occupent ainsi de ce qui regarde le bien et l'avantage de leurs

(0 Greg. Moral. I. y.c. 14.

proches ; ils se perdent éternellement euxmêmes (i).

L'affectionnaturellequ'onapoursesparens ne peut rien produire de plus dangereux pour un religieux , que cet empressement et ces soins pour leurs intérêts ; l'expérience nous apprend que pour peu qu'on s'en mêle, c'est un bourbier dont on a bien de la peine à se tirer. Cela vient, dit saint Basile (2), de la jalousie du démon, qui ne pouvant souffrir que les religieux gagnent, par une vie toute céleste, ce qu'il a perdu par sa faute, fait tout son possible pour les porter , sous prétexte de piété et de devoir, a s'embarrasser des choses du monde , afin de leur faire perdre la paix de l'ame, et de ralentir en euxTamour de Dieu , et la ferveur avec laquelle ils se portent a la perfection. C'est une chose étrange combien le démon prend cela à tâche : il met tout en usage pour y réussir; et pour cet effet il se sert de nos parens même , qui ne manquent jamais dans leurs affaires, dans leurs intrigues , dans leurs démêlés , dans leurs mariages,et enfin dans tous les événemens de la vie, de s'adresser toujours a leur parent religieux. Il semble qu'ils le regardent comme celui qui doit être chargé de tous les embarras de la parenté; et c'est toujours, a leur avis, celui

(1) Mnlti monachorum amore parentum , non solùm îerrenis curis , sed etiàm forensibus jurgiis involuti sunt , et pro suorum teniporali salute animas suas perdiderunt. Isidor. I. 1. de summo bono.

(a) Basil, in Const. Monast. c. ai.

liÔ PART. II. TRAITÉ V. CHAP. IV.

qui est le plus propre , comme étant moins occupé d'ailleurs, et n'a jant point d'autres affaires que les leurs. Sur quoi Ludolphe de Saxe , chartreux , parlant de tons les ecclésiastiques en général, dit très-bien, qu'en même temps que Dieu, en les obligeant au célibat, les a voulu délivrer de l'embarras des enfans, le démon leur a suscité une foule de neveux , pour les rejeter par-là dans le commerce tumultueux du siècle (i). En effet, quand le démon tache de vous engager dans une affaire qui regarde ou l'avancement d'un neveu, ou le mariage d'une nièce, ce n'est point leur avantage , c'est votre perte qu'il cherche. Un religieux aura donc quitté tout son bien , aura renoncé aux honneurs du monde et aux commodités de la vie , pour se délivrer des embarras du siècle', et il faudra qu'il s'y replonge pour les intérêts d'autrui, qu'il porte le faix de toutes les affaires de sa famille, et qu'il perde ainsi toutle fruit desa vocation. Cassien rapporte à ce sujet (2), qu'un frère de l'abbé Apollon vint une nuit heurter à sa cellule, pour le prier de l'aider à retirer un de ses bœufs du bourbier où il étoit tombé , et d'où il ne pouvoit pas le retirer tout seul. Le saint abbé lui demanda pourquoi il ne s'étoit pas adressé plutôt à son autre frère qui étoit dans le monde; et celui-ci lui ayant répondu qu'il y avoit quinze ans

(1) Cùm Factor reruta privaret semine clerum , ad Satan* votum successit turba nepotum.

(a) Cass. coll. 24. c. 9.

DE l'aFFËCTION ENVERS LES PARENS. l^J

qu'il étoit mort : Et moi, lui repartit le Saint, il y en a vingt que je le suis , et que je me suis enterré dans cette cellule;ainsi je nesanrois en sortir pour vous aider. C'est de cette sorte qu'un véritable religieux doit en user, lorsque ses parens s'adressent à lui pour leurs affaires temporelles; et s'il n'a pas la force de le faire , il peut s'assurer que quelque raison qui le porte à s'en mêler, il s'en trouvera mal dans la suite.

Ce que nous disons est appuyé de l'autorité de saint Jérôme. Combien y a-t-il de religieux, dit ce Père, qui se sont perdus par une fausse compassion pour leur père et pour leur mère (i)] Combien y en a-t-il qui ont manqué à leur vocation, et renoncé h leur profession, pour s'être voulu embarrasser des intérêts et de l'avancement de leurs proches? Combien voit-on tous les jours d'apostats qui, après avoir quitté leur ordre , sous prétexte d'aller assister ou consoler leurs parens, ne servent ensuite qu'a les ruiner par des dissipations continuelles , et à rendre leur vieillesse malheureuse, par le dérèglement de leur vie? L'expérience ne nous en fournit que trop d'exemples : c'est pourquoi , dit saint Basile , puisque nous savons de quel préjudice est pour nous cet attacbement à nos parens, évitons le soin de leurs intérêts , et don-

(1) Quanti monachorum , dùm patris matrisque miserentur, suas animas perdiderunt 1 Hier, in reg. monach. quam eollegit Lupus de, Oliveto.

l4S PART. II. TRAITÉ V. CHAP. IV.

rions-nous-en de garde, comme d'une arme dangereuse , dont le démon se sert pour nous vaincre (i).

Il ne faut pas au reste qu'on se croie en sûreté à cet égard , ni qu'on se figure que tout soit rectifié , parce qu'on ne se sera engagé a rien , sans en avoir obtenu la permission auparavant; car il en est de ceci comme de faire des visites ou des voyages chez ses parens avec permission. Le supérieur qui vous la donne , voudrait fort que vous ne vous mêlassiez point des affaires de vos parens ; car il voit bien que ce seroit le mieux ; mais il vous le permet par indulgence. Ce n'est pas une obédience qu'il vous donne, c'est une permission qu'il vous accorde; et en cela il fait plus votre volonté, que vous ne faites la sienne. Que si saint Théodore (2) re^ fusa de voir sa mère, parce que son supérieur qui lui en donnoit la permission, ne vouloit pas en prendre l'événement sur lui, que ne devez-vous point faire à l'égard des affaires de vos proches , où il y a beaucoup plus de péril pour vous! et à combien plus forte raison devez-vous éviter de vous en mêler , à moins que votre supérieur ne vous y oblige par obéissance, et n'en prenne l'événement sur sa conscience !

(1} Scientes itaque intolerabile detrimentum hujus ergà cognatos affectùs , lugiamus illorurn curam tanquàm diabolicarc , ad impugnandum nos armaturam habentem. Basil, in tonst. monast. c- il.

(?) In vite S. Pacom. tibi sup.

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